Baptiste Giabiconi : mon fabuleux défilé de chaussettes

Twenty a pu s’entretenir avec Baptiste Giabiconi, à l’occasion de sa collab’ Sock « Me I’m Famous » pour une collection de chaussettes Kindy. Rencontre.
14/12/2018

 

 

« Ce soir, les gars, je vais à un défilé de chaussettes ».

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut prononcer une telle phrase, dont l’absurde m’emplie d’une joie toute particulière. Je la lance à qui veut encore l’entendre, quitte à en épuiser le comique par trop de répétition. Et pourtant, ce soir, j’ai bel et bien rendez-vous avec Baptiste Giabiconi, au Yoyo, pour l’interviewer et assister au défilé présentant la collection qu’il a imaginée pour la marque Kindy. Je trépigne. Je ne tiens plus en place, et pas seulement parce que le garçon a du charme. La légèreté du sujet me séduit, ouvre une brèche enchantée dans ma carrière de wannabe journaliste, abonnée aux groupes de paroles dépressifs, aux karaokés nudistes, aux réunions de polyamoureuses au bord de la crise de nerf.

 

 

18h30

 

Arrivée avec une demi heure d’avance, j’ai pu faire un tour à la boutique de souvenirs du Palais de Tokyo et acheter quelques livres.Devant l’entrée de la boîte, où aura lieu le défilé, je tombe sur deux journalistes du Quotidien, encore plus paumés que moi. L’un d’eux me demande si c’est une marque de chaussettes qui organise le défile et l’autre me souffle « on est d’accord que c’est du même niveau que le défilé qui ouvre le salon du chocolat ». Je ris de bon cœur. On nous invite bientôt à entrer en coulisses.

 

18h50

 

Assise dans un coin, sur une banquette, j’essaie de me faire discrète, relis mes questions en attendant qu’on vienne me chercher pour l’interview. Autour de moi, dans une effervescence molle, on patiente également. Des mannequins discutent, avalent en vitesse une salade ou un sandwich, réclament qu’on prenne à nouveau la mesure de leurs pieds. Derrière moi, j’entends les journalistes du quotidien interviewer les maquilleuses, en leur demandant par exemple « c’est utile, le maquillage, pour un défilé de chaussettes ? ». Visiblement, la chose n’amuse pas que moi. Lasse de lire et relire mes questions, imprimées sur une feuille A4, j’ouvre un livre, Mythologies de Roland Barthes. L’ironie de la chose vient gonfler ma joie initiale. La posture m’enchante. Me voilà occupée. Le premier chapitre déconstruit les signes associés au catch professionnel. C’est idéal.

 

19h30

 

 

Une heure plus tard, je peux enfin rejoindre Baptiste Giabiconi dans sa loge, après avoir traversé une cuisine en plein rush à quelques minutes du coup de feu (il me semble revivre le célèbre plan séquence des Affranchis de Scorses sur la musique de The Crystals).

Dans la loge, plusieurs personnes sont présentes, discutent et plaisantent. J’ai l’impression d’interrompre une contre-soirée hyper select ou de débarquer dans une boom en étant la seule déguisée. Bref, un peu gênée, je salue tout le monde, m’installe sur un tabouret et attend, candide et brave, que le silence se fasse.

 

Avant d’avoir pu poser la première question à mon interlocuteur, son agent relit en vitesse mes questions. La cinquième semble le déranger et il me fait savoir qu’il vaut mieux m’abstenir de la poser. « Ma chérie, c’est super, mais là, tu vas me l’énerver ». Docile et conciliante, je la raye d’un coup de stylo bic. Dommage, je la trouvais bien ma question (qui était la suivante : On vous a souvent comparé à une Cagole au masculin, aujourd’hui la Cagole a été réhabilitée en icône du cool, voire du féminisme, par une certaine intelligentsia culturelle. Est-ce que cela s’applique également aux hommes ?). Une fois les questions validées, l’interview peut enfin commencer.

 

J’essaie de ne pas regarder Baptiste dans les yeux, terrifiée à l’idée de rougir ou de bafouiller (les individus présentant une plastique trop parfaite m’ont toujours intimidée, même mes amis proches). Pour ne pas arranger la situation, Baptiste tient absolument à m’appeler Miranda, en dépit de mes protestations. Lui trouve une ressemblance entre les deux prénoms. Pas moi (même si je suis sensible à la manière dont son accent sudiste le sublime et en fait chanter les consonnes). Pour me venger, je le tutoie, histoire de renverser un peu le rapport de force. Il me le fait remarquer, je bredouille, puis il éclate de rire. Il ne faisait que me taquiner. « Oh, Carmen, je déconne, c’est une blague ». Je respire un grand coup. C’est parti pour l’une des interviews les plus déconcertantes, et étrangement, les plus émouvantes de ma vie.

 

Moi : C’est quoi le rôle d’une égérie, en 2018 ? Représenter une marque ou bien sa génération ? 

Baptiste Giabiconi : À mes yeux, une égérie représente d’abord et avant tout une marque, et au-delà, l’idéal et la vision d’un designer. C’est en tous cas la relation de travail que j’ai toujours eue avec Karl Lagerfeld, c’est ce qu’il m’a fait comprendre. Mais c’est vrai que c’est en train de changer, surtout par rapport aux réseaux sociaux et aux influenceuses, comme Kendall Jenner. Ces filles sont aujourd’hui les égéries de grandes marques, parce que justement, elles incarnent une certaine idée de leur génération aux yeux du grand public.

 

Moi : Justement, qu’incarne Karl, aujourd’hui ?

Baptiste Giabiconi : Pour moi, c’est comme un père. Il me conseille, sur ce que j’entreprends, ce que je fais, d’un point de vue professionnel mais aussi privé. C’est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup de considération, et que je porte dans mon cœur.

 

Moi : Même s’il cherche à intégrer les codes de la banlieue voire de l’underclass (cf. les sacs Tati de Balenciaga), le luxe est-il toujours un milieu élitiste ? Comment appréhende-t-elle cette réappropriation factice, mythifiée et détournée de ses propres codes ?

Baptiste Giabiconi : Oui, c’est même un milieu très très très élitiste. J’ai l’impression que la famille Kardashian n’y est pas pour rien. Kim, par exemple, et c’est une vraie réussite, a fait en sorte que la mode s’adapte à elle, au lieu de s’adapter à la mode. Aujourd’hui, elle est une inspiration pour de grands designers, qui l’auraient sans doute méprisée quelques années plus tôt. La mode devient alors plus populaire, plus accessible, à la fois dans ses créations et ses récits. Cela explique le succès de Virgil Ablow, de Vêtements… et puis, le luxe est moins élitiste également parce qu’aujourd’hui, cela fonctionne par crews. Les mecs ont compris qu’en s’associant ils étaient plus forts. Autre chose, avec les collabs, le luxe devient moins froid, plus proche du grand public. C’est qu’a très bien compris H&M. A présent, chacun peut avoir sa petite dose de luxe, même avec un budget mini. D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé la collection Margiella pour H&M. C’était très réussi.

 

Et comment fait-on, alors, pour trouver sa place dans le luxe, quand on n’en est pas issus, et qu’on n’est pas non plus un Kardashian ?

Baptiste Giabiconi : Il y a parfois des choses qui ne se contrôlent pas, des bonnes rencontres, de la chance, un mental et un état d’esprit qui font que l’on a envie de construire quelque chose. Soit on rentre chez soi, soit on se met aux commandes. 

 

Moi : Il y a des moments où l’on a envie de rentrer chez soi ? Pourquoi ?

Baptiste Giabiconi : Je rentre chez moi, je vois ma famille, je ne suis pas isolé. Plus sérieusement, je ne sais pas si je suis légitime pour en parler. Mon histoire est celle d’une success story. Tout de suite, j’ai été avec Karl, entouré de personnes bienveillantes. Je n’ai pas vu ce côté plus obscur du luxe, qui, je crois, existe. Cela m’a été épargné.

 

Moi : Et que penses-tu de ces marques qui s’emparent des combats souvent identitaires de la jeunesse ?

Baptiste Giabiconi : Je ne pense pas que le luxe cherche vraiment à s’adresser aux jeunes. Ils ne sont pas la cible. A part avec les parfums, qui sont plus accessibles. Donc, le luxe a besoin du mass market.

 

Moi : Tu as beaucoup posé nu. Est-ce que le fait d’être en quelque sorte réifié, changé en objet du désir, t’as fait envisager les femmes ou la séduction de manière différente ? Tu as pu rentrer en empathie avec elles ?  

Baptiste Giabiconi : J’ai posé nu, certes, mais dans des conditions précises et avec une seule personne, à savoir Karl. Pour moi, c’était au nom de l’art plus qu’au non de l’érotisme.

Intervention sauvage d’une personne présente au moment de l’interview : Pour nous, qui sommes son équipe et faisons partie de son quotidien, il faut savoir qu’il voit son corps, le juge, comme une femme le ferait : dans l’exigence et dans le détail. Un poil, un trait, une plissure… des doigts de pieds à la pointe des cheveux.  

Baptiste Giabiconi : Et ce n’est pas facile à vivre, surtout pour les autres. Mais bon, ils s’y font, ils n’ont pas le choix.

Intervention sauvage d’une autre personne présente au moment de l’interview : D’ailleurs, il se transforme beaucoup, change radicalement de style.

 

Moi : Et quand tu te transformes, tu te sens autre ? Tu as l’impression d’être neuf ? De pouvoir raconter autre chose de toi-même ?

Baptiste Giabiconi : J’ai l’impression que je rentre dans un personnage, mais je contrôle, bien sûr, et je reste moi-même. Je ne suis pas bipolaire.

 

Moi : Tu es mannequin, entrepreneur, musicien… tu n’as pas peur que les gens aient du mal à te situer ? Surtout en France, où on aime bien nous faire rentrer dans des cases…

Baptiste Giabiconi : Les influenceurs et les réseaux sociaux, ça casse tout ça, il me semble. Aujourd’hui, on se rapproche vers de nouvelles pratiques et un état d’esprit plus américain. Aux Etats-Unis, au contraire, on doit tout savoir faire, pour être un bon entertainer. Il faut juste être bon dans sa globalité.

 

Moi : Un conseil pour nos jeunes lecteurs qui aimeraient se lancer dans le fashion game ?

Intervention sauvage d’une personne présente au moment de l’interview : Suicide

Baptiste Giabiconi : Je pense que cela devient de plus en plus compliqué, mais il y a toujours la place. On peut encore faire les bonnes rencontres, même si certains aiment illusionner les jeunes, leur faire miroiter des rêves de gloire. Moi je suis justement en train de développer un projet de masterclass. Je ne peux pas en dire plus, mais ça va être ambitieux.

 

 

20h00

 

 

Le défilé commence. Les mannequins, qui sont en vérité des danseurs, livrent une performance assez impressionnante, sur une musique électronique énervée. Impossible cependant de me concentrer sur la collection, aussi réussie soit-elle. Je repense à cette rencontre incongrue et à l’effet qu’elle a produit sur moi. Je ne me l’explique toujours pas, mais quelque chose m’a profondément touchée dans les réponses de Baptiste. Sa franchise, sans doute, sa simplicité. J’ai trouvé beau qu’il admette travailler son corps comme un outil, tout simplement, de la même manière que je travaille les mots, dans mon métier d’écrivain et de publicitaire. Chacun ses armes et pourquoi certaines devraient être plus nobles que d’autres ? Après tout, le but d’un entertainer n’est-il pas de raconter des histoires, à partir de ce qu’il est ? Soudain, mes échelles de valeurs (définies a priori) se sont effondrées, et j’ai pu apprécier ce choc des mondes, survenu par hasard dans une minuscule loge, en backstage d’un défilé de chaussettes.

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

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