Comment arrêter de se regarder vivre ?

Vous vous sentez vous perdre dans une aliénante mise en scène de l’intime ? Une sur-dramatisation du quotidien ? Une quête de fiction et un éloignement perpétuel de vous-même ? Pas de panique, Twenty a trouvé le remède…
03/04/2019

  

 

  

J’ai longtemps attendu que ma vraie vie commence, comme s’il y avait quelque chose comme une vraie et une fausse vie. Comme si certains naissaient in medias res et que d’autres devaient atteindre la fin d’un long préambule pour enfin pouvoir dire « je » et cesser de s’introduire. Enfant, je pensais naïvement qu’elle commencerait avec l’acquisition d’une relative indépendance, après le bac, une fois quitté le domicile familial. Je ne savais pas encore que l’on pouvait très bien vivre seul et ne jamais s’émanciper pour autant. Adolescente, j’imaginais que publier un premier roman me propulserait dans le réel. J’étais dans l’erreur. Sa sortie, l’été de mes quinze ans, m’a échappée. J’ai vécu l’événement de loin et rétrospectivement. Etudiante en prépa littéraire puis à la fac, j’avais espoir que ma vraie vie commence avec mon premier emploi. A présent je dois me rendre à l’évidence : les vingt-quatre années passées sur cette terre n’étaient pas « une vie avant la vie ». Je me suis simplement regardée vivre, coupée des autres, coupée du réel, dans une mise en scène perpétuelle de moi-même.

 

"Adolescente, j’imaginais que publier un premier roman me propulserait dans le réel."
 

Petite, je n’étais pourtant pas certaine de la réalité tangible de mon être. Pour me faire peur, je me disais que j’étais un personnage inventé par une vieille folle dans une prison, quelque part, et qu’à chaque fois qu’il m’arrivait quelque chose de triste, c’est qu’elle était violée par l’un de ses geôliers. Si j’ai longtemps gardé cette pensée pour moi, c’est en en parlant à ma mère, vers l’âge de dix ans, et en voyant l’effet produit sur elle, que j’ai compris le pouvoir des grands-récits personnels. Alors a commencé l’extensible mise en récit de ma propre existence. Romancer chaque pensée, chaque action. Chercher à produire un effet. Par exemple, à l’âge de onze ans, j’aimais m’asseoir seule au parc avec de gros livres de philosophie, que je tenais grands ouverts pour que l’on puisse lire le titre de loin. Je les lisais, sans doute, mais le but premier n’était pas l’éducation. Je voulais qu’une mère s’arrête et me parle (étant donné que les enfants de mon âge me fuiyaient). Une manière d’être au monde aussi narcissique qu’anxiogène (pas étonnant, donc, que je m’épanouisse aujourd’hui dans l’univers merveilleux de la publicité où mon métier consiste en partie à « sublimer » le réel en mobilisant les bons mots).

 

"Alors a commencé l’extensible mise en récit de ma propre existence."
 

J’ai ainsi commencé à vouloir vivre les choses dans l’unique but de les raconter et raconter les choses pour les éloigner, anéantir leur potentielles répercutions psychiques et émotionnelles. Par exemple, lorsque j’évoque mon adolescence, j’ai tendance à me sur-sexualiser, évoquer les petites robes courtes et les longs cheveux blonds, l’air égaré, le désir mal apprivoisé… une manière inconsciente de clipiser les épisodes racontés, selon une esthétique teen potentiellement bandante. Un travers d’autant plus pervers que j’y ai recours même lorsque je mentionne la perte non consentie de ma virginité, à 18 ans. Que j’ai intégré certains discours ou que je cherche à me réapproprier la chose en me présentant comme être du désir, cela n’en n’est pas moins pernicieux. Mais c’est ce qui arrive lorsqu’on se regarde trop vivre, que l’on met en scène instants de vie et vagues à l’âme, avec la bonne musique, la bonne tenue, la bonne lumière, en quête d’un climax, d’un basculement dans cet après, sa vraie vie, toujours elle.

 

"Lorsque j’évoque mon adolescence, j’ai tendance à me sur-sexualiser."
 

Courir après un illusoire momentum m’a littéralement changée en drama queen, et une drama queen de la pire espèce. J’aime le drame, j’aime le théâtral, l’intensité jouée plutôt que ressentie. Je les aime et pourtant j’en ai marre. Assez de créer des scandales, raconter tout, tout le temps, chaque poussière de vie, parce que je suis trop lâche pour prendre sur moi et ressentir les choses. Non, j’évacue tout dans une logorrhée libératrice, pour que rien ne pénètre ni ne demeure, modulant le discours en fonction de la sensibilité de mes différents interlocuteurs (c’est une chance que je n’ai découvert Instagram qu’à l’âge de 21 ans). Mais comment mettre fin à ce mode d’existence aussi aliénant que stérile ? Si je veux bien être heureuse sans filtre ni jumelles braquées sur moi-même, comment accepter d’avoir mal sans prendre plaisir à se regarder souffrir ?

 

"Courir après un illusoire climax, m’a littéralement changée en drama queen."
 

Il suffit de le décider. Chercher la voie du milieu pour ne pas vriller. Penser en dehors de soi et pas simplement à côté de soi. Laisser l’autre contredire ses récits. N’être plus et être plus qu’une image, une succession stroboscopique d’images déconnectées les unes des autres. Alors on se rend compte que sa vraie vie est déjà en marche.  On n’attend plus la suite, l’événement prochain, celui qui fera tout basculer dans une hyperréalité simulacre. On accepte mieux le flou, le trouble, l’incertain, l’entre-deux, ce qui ne se raconte pas, en renonçant au grandiloquent. On entend enfin la musique, qui passe du statut de BO existentielle à celui de plaisir véritable. On écoute enfin les autres, devenus interlocuteurs et non réceptacles de récits personnels. La vie traverse, elle ne frôle plus. Bref, on existe et le mieux, c’est qu’on l’oublie. 

 

Par Carmen Bramly

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