Comment en plein débat sur les violences policières, j’ai perdu un de mes meilleurs amis

Doit-on tout accepter de ses amis ? Choquée par une remarque déplacée d'un de ses amis, en plein débat sur le racisme institutionnel et les violences policières, Jade a voulu témoigner.
03/06/2020

 

Alors que la toile s’agite suite au meurtre du noir américain Georges Flyod par un policier blanc, la question des violences policières a dernièrement envahi les réseaux sociaux. Un mélange amer d’émotion, de solidarité et de questionnements. Beaucoup de questions qui restent en suspens sur la condition des noirs, l’égalité et le rôle de la police. Naturellement, en tant que femme noire, j’ai eu envie d’en parler, d’échanger et de mettre des mots sur une réalité insaisissable. Qui est le plus à même d’en discuter avec moi ? Évidemment mes amis. On en a donc parlé avec l’un de mes plus proches copains. Même si je savais pertinemment que nous ne partagions pas toujours les mêmes idées, pour la première fois, en évoquant ce sujet, ses opinions m’ont semblé insupportables et j’en suis venue à remettre en cause notre amitié.

 

Nous deux contre le monde

 

J’ai rencontré Louis à la fac, il m’a avoué bien plus tard qu’il m’avait remarquée car j’avais pris la parole en classe pour m’opposer à une opinion exprimée par un camarade. Apparemment c’est à ce moment-là qu’il a décidé qu’il voulait être ami avec moi. Le courant est tout de suite passé. On partageait un amour inconsidéré pour la mode, les potins et les sujets politiques. On ne se sentait pas forcément en accord avec les autres élèves de la promo et on se complaisait dans le fait de rester à deux et de cultiver notre différence.  Dès cette époque-là, même si on adorait parler de politique, nos avis divergeaient souvent. Je n’étais pas engagée politiquement mais lui défendait avec fierté les couleurs du Parti socialiste. Il est arrivé plusieurs fois qu’on se chamaille, toujours dans des débats politiques houleux mais en général ça s’arrangeait très vite, je ne suis pas vraiment quelqu’un de rancunier.

 

Le point de non retour

 

Ce mardi-là, comme à notre habitude nous parlions de l’actualité du jour, une actualité très largement envahie par la question des violences policières. Je lui ai parlé de la manifestation du mardi 2 juin, organisée par Assa Traore, devant le parvis du Tribunal de Paris, pour dénoncer les violences policières. Très naturellement nous en sommes venus à parler d’Assa Traore:

« — J’aime trop Assa Traore. 

— Comme quoi surfer sur la mort de son frère ça donne bonne mine. Désolé son combat est légitime mais je ne peux pas me la voir. »

Premier choc, j’ai été très choquée par ses propos. Je ne conçois pas qu’on accuse une femme de se servir de la mort de son frère pour chercher la gloire. Surtout qu’à mon avis, elle n’a pas eu le choix, elle a du devenir le visage de la lutte pour rendre visible son combat. Elle a quitté son travail pour consacrer sa vie à ce combat. Mais c’est quand mon ami a ajouté que « La vérité c’est que ces conceptions communautaires et limite indigénistes de cette personne me font vomir. » que ça a été le point de non retour. A ce moment-là je n’ai plus vraiment reconnu mon ami et j’ai eu l’impression de lire un banal commentaire d’une personne d’extrême droite. Ou était la personne avec qui j’avais partagé sept ans de ma vie ? Comment pouvait-il tenir des propos aussi blessants ?

 

Qui es-tu ?

 

Je suis quelqu’un d’idéaliste, j’ai toujours cru aux vertus du débat. Je pense sincèrement qu’on peut être ami avec une personnes qui ne partage pas les mêmes opinions que nous. Dans un certain sens, ça peut même être enrichissant. Mais les seules fois où nous nous étions disputés, c’était sur des sujets lointains. Pour la première fois nous avions échangé sur un sujet qui me concernait directement en tant qu’individu. Ce qui m’a touchée et particulièrement peinée, c’est qu’en attaquant Assa Traore, en quelque sorte il s’attaquait à mon intégrité en tant qu’individu. Quand je me suis renseignée sur la mort d’Adama Traore, j’ai été marquée par sa soeur et je me suis reconnue en elle. Parce que dans mon esprit cette histoire aurait pu m’arriver, j’aurais pu être elle. Nous sommes toutes les deux des femmes noires et par conséquent nous sommes plus exposées à l’injustice. J’ai donc pour l’instant décidé de mettre fin à la conversation et de prendre des distances. Je suis un peu perdue et déboussolée face à la situation.

 

Je me souviens qu’un ami avait posté le message suivant sur Twitter et j’y pense souvent: « Si vous constatez que certains de vos amis ne sont pas réceptifs aux combats que vous menez quotidiennement, notamment lorsqu’il s’agit de justice sociale (racisme, violences policières, etc), sachez qu’il ne sont pas vos amis. Vous ne pouvez pas nous inviter chez vous, rire avec nous, sortir avec nous et vous confiez à nous, puis occulter les injustices auxquelles nous faisons face. Soit vous êtes entièrement avec nous, soit vous ne l’êtes pas. ».

 

Par Jade Le Deley

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