Emménager seul : une vraie liberté ?

Aurélio a 24 ans et cette année, pour la première fois, il a emménagé seul....
24/09/2018

 

On dit souvent que vivre seul, c’est « se responsabiliser». C’est faux, c’est absolument faux. Vivre seul, c’est essentiellement se déresponsabiliser, c’est revenir sur deux décennies d’enseignement moral et civique pour devenir une loque teigneuse et casanière. 

 

 

J’ai adopté un chat pour l’occasion. C’est un faire-valoir extraordinaire devant les femmes. Il a conscience de sa mission. Chacun joue son rôle à la perfection. On simule parfaitement la complicité lorsqu’on doit séduire. Mais dès que la fille part, je redeviens pour lui un être-à-abattre. Il a 12 ans, je l’ai pris vieux pour que le rapport de force soit toujours en ma faveur. Si une nuit il m’attaque, je saurais réagir de manière vive et virile. J’ai même acheté des plantes, de belles et jolies plantes vertes. Je les entretiens poliment et les garde pour nourrir une vegan perdue qui finirait chez moi. La malheureuse ! Pas trop d’espoir sur ce point, mes blagues carnassières déroutent et rebutent ces amies des vaches.

 

 

Le vivant-seul est en revanche très organisé au niveau alimentaire. Son régime est plus que diversifié : penne, tagliatelles, spaghetti parfois (« oh, c’est comme en Italie » s’émeut-il en les coupant au couteau.) et parfois, mais c’est assez rare, des coquillettes bretonnes. Plus sérieusement, notre réfrigérateur comporte trois compartiments : le gras pourri, le bon gras et le maman. Ce dernier se finit en 10 heures. On attaque alors le bon gras. Quand il ne reste plus rien ; que l’argent manque pour commander, on s’attaque au troisième compartiment, celui du gras pourri. Là il faut être philosophe. Ce vert, se dit-on, est-il véritablement vert ou n’est-ce au fond que ma subjectivité qui, déterminée a priori par des catégories ontologiques, associe en moi le vert à l’idée du vieux ? En quoi le vert serait-il la manifestation phénoménologique de l’être-pourri ? Quant aux champignons blancs que l’on retrouve, ne sont-ils pas la preuve que cette mayonnaise a pris du corps, comme un bon vin ? En faisant pousser ses propres champignons, comme une jardinière du XIe arrondissement, la sauce fait surgir d’elle-même sa propre garniture. Elle devient son propre accompagnement. Et sans ce pourrissement champignonneux, l’étudiant ne mangerait jamais de légumes ; la putréfaction est dévoilement d’une générosité légumineuse hors du commun. Merci. Admiratif et fier de cet habile raisonnement, on peut déguster sa sauce prodige. Le bruit viendra la nuit, comme à la guerre. Aux douloureux maux de ventre, on répondra alors, nietzschement « on meurt pas nous ! ». Fier, on admettra cependant que ce qui ne nous tue pas, nous rend parfois plus puant et sale. Nietzsche est mort dans un frigo.

 

 

Parfois l’ennui gagne le solitaire, dans son petit appartement. Alors il décide de travailler. Il décide ! Il a en lui cette conviction profonde et radicale qu’il va travailler, qu’il faut travailler. Il est sûr de travailler. Il sait que ça va se faire, que ça va arriver. Il est mu par un désir profond d’intelligence et de bonnes notes.

 

 

Mais le voilà d’un coup plus réceptif aux bruits et aux odeurs. La mouche qu’il a vue tout à l’heure devient une guêpe et lui, sa proie. Ce grincement de meuble, n’était-il pas en fait, le couinement d’une femme ? Et cette notification, Un match tinder ? Un message de son ex ? Un message de l’ex de son ex (tout peut arriver dans ces moments-là) ? Il vient de perdre sa liberté. Aliéné, il l’est encore plus qu’il ne l’était chez ses parents. Son environnement devient un emprisonnement, il se rappelle ce cours sur Spinoza dans lequel le professeur expliquait que la liberté est pure chimère et qu’ainsi, le désir d’émancipation est songe de songe. Il veut écrire tout ça. Il passera la nuit à écrire des pages inutiles. Le matin, vaincu, il quitte son appartement. Le soir, il dormira chez sa mère.

 

 

Par Aurélio Koskas, 24 ans, étudiant et heureux de vivre seul ! 

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