Fragments d'une jeunesse très "Concrete"

​La Concrete a fermé et pour beaucoup, cela marque la fin d’une époque. Avec nostalgie et reconnaissance, Juliette rend hommage à ces afters parisiennes qui ont marqué sa jeunesse et redonné un sens à ses dimanches.
05/08/2019

 

6 janvier 2013

 

Terrasse extérieure de la Concrete. Je ne ressens pas la nuit glacée. Seule la musique agite encore mes synapses engourdis par la goute de LSD que j’ai bu un peu plus tôt dans l’après-midi, diluée dans une bouteille de Cristalline. « Les gens comme toi, ça ne dure pas », me dit un beau gosse à casquette de marin. Je fais comme si je ne comprenais pas. Pourquoi est-ce que je ne durerai pas ? Je n’ai que 18 ans. Et puis, c’est quoi, « les gens comme moi » ? Qu’est-ce qui lui fait dire que je n’ai pas ma place ici, que nous n’appartenons pas tous à la même espèce ? Vêtue d’un mini-short en jean et d’une chemisette bariolée nouée sur le ventre, je n’ai pas particulièrement l’impression de détonner. Certes, je suis un peu dévêtue pour un mois de janvier, mais c’est commun sur ce bateau. Les gens s’habillent et se comportent comme si le monde extérieur n’était qu’une formalité dont ils pouvaient aisément se passer. La pluie, le gèle, une fusillade aux Etats-Unis, un tir de missile déguisé en Corée du Nord… rien de tout cela n’a de prise sur nous. J’appartiens à cet endroit, j’en suis… où plutôt, mon désir de faire partie de quelque chose, de n’importe quoi, m’a convaincue que j’étais moi-même devenue le prolongement du bateau, des sons, des gens... un visage dans la foule…  je ne voudrais être que cela. Le type me laisse plantée là, avec sa sentence, sans possibilité aucune de me défendre. 

 

Je me tourne vers la tache, étendue sur le mur d’un immeuble voisin et la regarde à nouveau. Elle reprend forme, et plus distinctement encore que la première fois, j’hallucine les moustaches et les petites lunettes ovales, la larme qui glisse sur la joue de béton… Nietzsche pleure et me regade.

 

27 juin 2019

 

 

Sur Facebook, les posts se succèdent. RIP et émojis larmoyants pour toute oraison funèbre. Et oui, c’est la fin. La Concrete tire sa révérence. « C’est beau d’avoir vu un club naître et s’éteindre » me dira d’ailleurs une amie, quelques jours plus tard. Si j’ai mis un terme à ma carrière de teuffeuse, je ne m’en sens pas moins touchée. La Concrete a scellé la plus belle amitié qu’il m’ait été donné de vivre. J’y ai rencontré C. et plus tard R. Mes presque sœurs. En lisant les posts, des noms et des visages me reviennent en un carrousel d’images plus ou moins floues et égarées : Cécé, Zazou, Camcam, Caro, Mouchemouche, Lajoy, Gabby, Féfé, Kewin, Mass, Bonny, le type en tutu et diadème qui proposait des massages à tout le monde, le monsieur qui gardait les toilettes et portait toujours la même blouse, grise ou rayée, je ne sais plus très bien, la blonde à l’entrée… Tous les dimanches, sur fond de house, techno ou minimal, la Concrete était notre porte de sortie, hors du temps, hors du monde. Un lieu qui n’apparaissait sur aucune carte, nous plongeait dans une temporalité indéfinie, ces fameuses « soirées de journées ». Nous pouvions n’être rien, voir tout, nous dissoudre dans les beats et la masse des danseurs, omniscients et invisibles.

 

1er janvier 2014

 

 

Vision trouble, suintante. Deux doigts enfoncés au fond de la gorge, je libère mon estomac d’un liquide transparent où se mêlent quelques goutes de sang. Vite. Vomir. Vite. Sortir. On s’impatiente, ça toque à la porte. Je n’aurais jamais dû acheter un para à L. Qui achète de la MD à son plan cul ? D’autant plus que c’est moi qui ai payé les places. Les tempes glacées, je pousse enfin la porte des toilettes. Une fille me bouscule en s’y engouffrant. Ectoplasmique, exorbitée, je dois trouver R. Je l’ai perdue il y a quelques temps déjà. Les visages se confondent tandis que je disparais entre les corps moites, absorbée par la masse des danseurs. Ils marchent au pas, comme des petits soldats, agitent les poings et tapent du pied, le torse en avant, comme si tout partait du ventre, des tripes. Les disciples hallucinés et martiaux de Merce Cunningman, tellement centrés sur eux-mêmes qu'ils n'ont pas le reflexe de se pousser pour me laisser passer. En lévitation sur le sol poisseux, j’esquive autant que possible les coups de coudes et attouchements plus ou moins volontaires. R. a disparu. L. a disparu. « Bonne année ! » braille un type, dans un demi sommeil électrique, « Une année bien Concrete ! ». 

 

19 mai 2013

 

 

Weather. Mon premier festival techno. Le plafond suinte. Je dégouline. J’exulte. C. me regarde, elle parait ne plus m’en vouloir. Je déteste ça, quand on se dispute, surtout pour un truc aussi idiot que la "céss". Sauf qu’à force de dire que c’est débile, que ce n’est rien, que ce n’est « que » de la drogue, elle finit par ne plus considérer sa valeur matérielle et m’en taxer comme si c’était un dû. Parce que j’en ai, il lui en faut. Bref, ça devient pesant. Ce n’était pas comme ça avant. Avant, on était à égalité, on taxait, on grattait un para par-ci, une trace par-là. A présent, j’achète et elle consomme. Elle ne s’en rend même pas compte. Et si je dis quelque chose, je deviens une radasse, une fausse amie… c’est sans issue. Bon, tout ce qui compte c’est que nous nous soyons réconciliées.

 

Les lumières s’allument. La musique s’arrête. Je croise un regard ahuri, ne reconnais pas tout de suite le garçon. Paul ? Paul ! Nous étions dans la même classe en primaire. Son visage est le même. Il vient vers moi, veut me parler, mais j’entraîne C. vers la sortie, slalomant entre les corps moites qui se balancent encore ça et là dans le silence rugissant du petit matin.

 

 

 

 

9 septembre 2013

 

 

Impossible de dormir. J’ai passé onze heures à la Concrete, à danser, danser, fumer des clopes, danser et danser encore. Je n’oublis rien ? Les traces de calcaire, sur le miroir de la salle de bain ne parviennent pas à occulter le reflet de mes pupilles dilatées. J’ai de beaux yeux, je trouve, quand je suis dans cet état. Des yeux sans fond. Je me passe un peu d’eau sur le visage et retrouve ma chambre. À même la moquette bleue nuit, le matelas matérialise ma dérive. Ce n’est pas sérieux. J’ai cours à huit heures, le lendemain. Indigne d’une élève de khâgne. Pourquoi est-ce que je ne parviens pas me trouver des occupations plus normales ? Qu’est-ce qui fait que j’y retourne, encore et encore ?

Je cherche le sommeil. Une phrase idiote m’agace : « pitié, que nos désirs ne se changent jamais en manque, ni en besoins. »

 

Quelque part en 2012

 

La SIRA, Asnières. Je suis assise avec C. sur le banc d’un minuscule abri grillagé, entourée de quelques fêtards épuisés, ou simplement en redescente. Certains rient, d’autres ont l’air d’avoir ridé l’Achéron, torse nu, un T-shirt noué sur la tête. Nous fixons deux brins d’herbes, entre les craquelures d’une dalle de ciment. Je ne sais même plus ce que nous avons pris, me souviens vaguement avoir reniflé un mouchoir imbibé d’éther. En tous cas, nous trouvons cela beau, absurdement beau. C’est cela, ce qui me rend accro ? Une esthétique ? Un nouveau filtre à travers lequel voir le monde ? Naïf et niais à en crever. J’ai passé l’âge de fantasmer le grand nettoyage des portes de la perception, n’en déplaise à William Blake.

 

Quelque part en 2013

 

 

J’aime ce sentiment grisant, celui que l’on ressent lorsqu’on a épuisé ses forces et ses pensées. La Concrete m’apprends à apprivoiser le vide et à m’en délecter. Là, par exemple, je piétine le sol en cadence, tout sourire dehors, en suivant les mouvements de balanciers opérés par les dreadlocks du DJ. Mon sur-moi se met en mode avion et mon moi en pilote automatique. Je m’extrais de mon corps, danse avec ardeur, entourée de mes chères C. et R. On danse, on se regarde, on bondit et rebondit. C. me touche les cheveux et R. tourne sur elle-même, le point levé. Anonymes, invisibles, nous sommes les reines du monde.

 

Une after, en 2012

 

C. me reproche d’être trop « bébé ». Elle n’aime pas quand j’évoque la prépa ou mes parents. Ce n’est pas la première fois qu’elle me reprend à ce sujet. « Je n’ai pas envie qu’on nous prenne pour des gamines », lance-t-elle furieuse, « les gens avec qui on traine, ils sont plus vieux. » Mais de quoi veut-elle que je parle au juste ? Je pensais avoir bien appris ma leçon.

 

En général, à la Concrete ou ailleurs, pour ne pas prendre trop de risques et m’intégrer, je ressors les phrases toutes faites qu’elle m’a soufflées : « Je m’en fiche de la drogue, je suis là pour la musique », « Jamais je ne pourrais michto pour de la C », « Moodyman c’est du génie », « Marcel Dettmann c’est trop commercial », « J'adore la techno de Detroit », « J’ai trouvé un super son qui a moins de 200 vues sur Youtube », « Je pense me faire une semaine à Berlin cet été », « C’est où l’after ? », « T'as de la D ? »… 

Elle aime bien jouer les Cyranos de la teuff avec moi. D’un autre côté, c’est confortable une vie sociale scriptée. Elle m’a tout appris : comment parler, mémoriser les line-ups, s’habiller (mal), danser (comme si je luttais), draguer… même si sur ce dernier point, je fais figure de mauvaise élève. Je ne drague pas, pas consciemment du moins. Je me contente de danser, j’agite mon corps sans trop chercher à plaire. Si par hasard quelqu’un m’embrasse, dans la pénombre, j’en reste là. Je préfère la compétition à la séduction. À la Concrete, c’est à celui qui dansera le mieux et le plus longtemps, celui qui ira le plus loin ou frappera le plus fort ! Par chance, avec C. et R., nous avons trouvé nos anges gardiens. Ces fameux garçons et filles "un peu plus âgés" , qui nous surveillent, nous conseillent de réduire nos paras de moitié, quand ils y pensent. 

 

7 janvier 2013

 

 

J’ai l’impression de ne pas vivre directement les évènements de mon existence, qu’ils s’éloignent dans une représentation déformée d’eux-mêmes et m’échappent sitôt que je crois les saisir. Je mène une existence rétrospective. C’est du moins le sentiment que m’obsède, en ce lendemain de Concrete. Je sors mon journal intime, un gros carnet à la couverture de cuir, m’assieds à mon bureau et écris quelques phrases à la hâte. J’ai si peur de perdre un jour la mémoire, que je tiens ce journal depuis quelques années déjà. En cas d'amnésie, il me suffira de le relire pour capter des impressions d'un moi passé. 

 

 « Je n’ai pas vécu mes souvenirs. Je pénètre ma conscience à la manière d’une étrangère. Je ne sais pas comment appréhender le réel sans me perdre, me diluer dans ce que j’aurais aimé qu’ils fussent. Sinon, M. dit que je devrais commencer à draguer. Pour lui, ce n’est pas normal d’être vierge et droguée. Et puis, il m’a expliqué qu’on montait plus vite quand on baisait… »

 

Quelque part en 2014

 

Je ne le sais pas encore, mais c'est ma dernière Concrete. Après ce jour, je n'y retournerai plus. Ma dernière bouteille d'eau achetée. Mon dernier "T'as checké la line-up ?" Mes derniers pas de danse devant le grand ventilo. Mes derniers tout. J'ai longtemps comparé ma vie à un sac vide, à remplir chaque jours de nouvelles choses, de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences. À présent, je me rends compte que le sac peut également se vider. J'ai connu et je connaitrai la perte. 

 

En relisant le livre de l'intranquilité, de Pessoa, je tombe sur ces quelques mots, qui semblent résumer à merveille ce que fut pour moi la Concrete. "La valeur des choses n'est pas dans la durée, mais dans l'intensité où elles arrivent. C'est pour cela qu'il existe des moments inoubliables, des choses inexplicables et des personnes incomparables." 

 

28 juin 2019

 

Grand appartement haussmannien avec vue sur les Tuileries. Les tables en marbres sont plastifiées. Cinquante Claire Chazal déguisées en dominas, dans leurs mini robes de cuir noir, dansent sur de la musique disco. Les hanches étroites et pointues s’agitent avec nervosité. Une danse de maigres. Comment cela a-t-il pu devenir ma nouvelle réalité ? Je bois une gorgée d’eau, croque un glaçon. Bonjour tristesse.

 

Mon regard s’attarde et glisse sur les néons clignotants de la fête foraine. En surimpression, surgissent d’autres lumières, lointaines et affaiblies, comme le signal d’une lampe torche aux piles déclinantes. « Oh captain my captain our fearful trip is done » écrivait le poète américain Walt Whitman.

 

J’ai désormais vingt-quatre ans, je ne bois pas, je ne me drogue pas, j’ai un job et dors douze heures par nuit. Les dimanches passés de laConcrete s'estompent. Ne restent que de vagues sensations, des images brouillées, comme irréelles. Pourtant, si elles n'avaient pas eu lieu, je suis persuadé que mon chemin aurait été autre. Il avait peut-être raison, finalement, le beau-gosse à la casquette de marin, les gens comme moi ne durent pas… 

 

8 mai 2012.

 

 

On me demande ma carte d’identité. J’ai 17 ans, je suis ivre. Mieux vaut répondre que je ne l’ai pas. « Ta date de naissance ? » Le calcul est laborieux, je bredouille et reste sans réponse. On m’intime de faire un pas de côté. L’ami qui m’accompagne sort son téléphone, tente sa chance. Une amie à lui est déjà à l’intérieur, il pense qu’elle pourra me faire rentrer.  C'est C. Elle deviendra plus tard ma meilleure amie. Par hasard, un type l’a repérée. Elle lui demande s’il peut m’aider, le type accepte. Il aimait bien ses baskets, une paire de Nike vintage. Je donne un faux nom, un faux âge, répétant ce que l’inconnu me souffle par l’intermédiaire brouillé du téléphone. On me laisse entrer. Tremblotante et triomphale, je foule pour la première fois la passerelle menant à ce qui deviendra mon échappatoire et mon refuge, la forge de mes jeunes années. Sous une fausse identité je m’introduis dans ce monde de rythmes et de basses. Je n’ai qu’à danser pour m’inventer.  

 

 

Juliette, 24 ans, ancienne concrétienne et déjà nostalgique… 

 

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