IVG : la parole aux concernées

Depuis la loi Veil de 1975, l’IVG est légale en France. Pourtant, c’est encore un parcours de la combattante pour beaucoup. Rencontre avec Myriam et Olivia, qui ont accepté de nous raconter leur expérience.
22/05/2019

 

 

 

Mardi 14 mai 2019, 25 (hommes) élus américains de l’État d’Alabama ont voté l’interdiction de l’avortement, allant même jusqu’à voter contre une exception pour les cas de viols ou d’incestes. Car oui, en 2019, le droit à disposer de son propre corps n’est toujours pas acquis. Au sein des pays où l’IVG est pourtant un droit fondamental, des divisions se font toujours entendre.

 

L’IVG — à ne pas confondre avec l’IMG (Interruption Médicale de Grossesse) — est une Interruption Volontaire de Grossesse. Elle peut se faire par voie médicamenteuse ou chirurgicale. En Angleterre et aux Pays-Bas, une IVG peut être réalisée jusqu’à la 22ème semaine de grossesse. Au Canada, l’IVG est possible à n’importe quel moment sur demande de la femme. En France, le délai est de 12 semaines depuis 2001, puisque certaines modifications ont été apportées à la loi Veil de 1975 (qui légalisait l’IVG jusqu’à 10 semaines, à titre expérimental pour 5 ans). Depuis la légalisation de l’avortement, les chiffres en France sont restés stables : environ 210 000 par an. Twenty est allé à la rencontre de deux femmes ayant pratiqué une IVG médicamenteuse. Myriam et Olivia ont accepté de se confier, l’une était majeure, l’autre non.

 

Myriam, 24 ans

 

« J’avais un dérèglement hormonal qui m’empêchait de tomber enceinte (hyperprolactinémie) jusqu’à la prise d’un traitement. Ce dérèglement ayant créé un micro adénome au cerveau j’ai décidé de me soigner, mais je suis tombée enceinte trois jours après la prise de mon traitement. Il avait trop bien fonctionné.

 

Je m’étais toujours dit que si je tombais enceinte, j’avorterais car je suis encore jeune, et puis je ne voulais pas tomber enceinte sans vivre avec mon copain. Au moment où je suis tombée enceinte, ça faisait trois semaines que je me plaignais de douleurs pelviennes, trois semaines que j’essayais de voir ma gynécologue en urgence qui ne prenait même pas la peine de me recontacter. Au bout d’un mois, j’ai réussi à obtenir un rendez-vous. Quand je lui ai décrit mes symptômes, on a fait une échographie, et elle m’a annoncé que j’étais enceinte, d’un ton très sec.

 

J’en ai immédiatement parlé à mon copain, qui se doutait de ma grossesse avant moi parce que je n’avais plus appétit et même l’odeur de croissants chauds me donnait envie de vomir. J’en ai parlé à ma mère qui était triste car elle savait aussi bien que moi que le garder serait compliqué pour moi. J’en ai parlé à des amis proches, et tout le monde avait de la compassion, mais personne ne savait comment m’aider psychologiquement.

 

Lors de mon rendez-vous avec l’infirmière, elle m’a informée sur les moyens de contraception et m’a expliqué que je devais venir deux fois, pour prendre deux médicaments différents. En fait, on prend un premier traitement pour stopper la grossesse et deux jours après, on va à l’hôpital pour provoquer des contractions qui vont expulser l’embryon. J’ai pu voir un gynécologue du planning familial, qui a été très froid et m’a presque envoyée balader pendant la consultation.

 

Quelques jours après donc, je suis allée à l’hôpital pour prendre les médicaments. Je suis restée assise une heure pour être sûre que mon corps ne les rejette pas par vomissements. À la prise du deuxième médicament, j’étais dans un lit d’hôpital, j’ai pleuré et souffert toute la journée, sans pouvoir marcher. Deux semaines après, j’ai eu une consultation avec un autre gynécologue du planning familial, plus à l’écoute cette fois.

 

Durant tous ces moments, j’ai été accompagnée dans mes démarches administratives mais d’un point de vue psychologique, rien... et pourtant, j’en avais besoin. Aujourd’hui, dès que j’en parle, je pleure. J’aurais aimé qu’on m’informe sur toutes les facettes de l’IVG, et sur le déroulement exact. Je pense qu’il faut une meilleure sensibilisation, une éducation et une information plus complètes. »

 

 

Olivia, 21 ans, 17 ans au moment de l’IVG

 

« Le jour où j’ai appris que j’étais enceinte, ma mère était un déplacement professionnel et je ne voulais pas l’inquiéter donc je ne lui ai pas dit. J’étais en couple et je prenais la pilule, ce qui est le cas de la majorité des femmes confrontées à cette situation (75% des femmes qui ont recours à l’IVG sont sous contraception, ndlr). J’ai dit à mon copain que je ne voulais pas le garder. Il savait très bien qu’on avait ni les moyens, ni la situation pour accueillir un enfant. Lui était contre l’avortement de base, comme quoi les avis changent quand on y est confronté, et il a soutenu ma décision.

 

Je me suis rendue au Planning Familial et ils ont été très à l’écoute. Ils ont bien vu que j’étais sûre de ma décision et j’ai pu avoir un rendez-vous chez le gynécologue le soir même. Une fois l’échographie faite par le gynécologue, le Planning Familial m’a appelée pour me dire que j’avais rendez-vous à l’hôpital le lendemain à 8h. J’ai décidé d’aller voir la CPE de mon lycée et d’être honnête, de lui dire pourquoi je serai absente. Ma CPE, très compréhensive sur le moment, m’a dit qu’il n’y avait pas de soucis, qu’elle couvrira mon absence. Mais le soir, vers 21h, elle m’a appelée et m’a dit « si tu n’es pas là demain à 8h, j’appelle tes parents ». Elle a avancé des arguments très religieux : « il faut réfléchir, tu peux aller méditer dans l’église de l’école, c’est la volonté de Dieu… » Ma soeur a dû appeler mon lycée pour mentir et expliquer que j’étais malade.

 

Dans les jours qui ont suivi, je devais m’absenter de l’école toute une journée. La gynécologue m’a donné un justificatif, que l’école n’a pas accepté. Je ne savais pas quoi faire. J’ai commencé à chercher des avocats pour connaître mes droits. J’ai eu une consultation gratuite avec une avocate qui m’a expliqué que je pouvais porter plainte s’ils appelaient mes parents pour leur dire, parce que c’est une violation de mon droit de ne pas le dire. J’ai prévenu mon école que j’avais contacté des avocats et que j’engagerai des procédures s’ils appelaient ma famille.

 

J’ai avorté par voie médicamenteuse. Quand c’est expulsé, tu le sais, tu le sens. En marchant, je l’ai expulsé et je l’ai senti physiquement. En rentrant chez moi, je me suis retrouvée toute seule et je ne me sentais pas à ma place. J’avais l’impression que ma vie s’était arrêtée et que tous les autres continuaient de vivre, sans moi. Je suis retournée à l’hôpital parce que c’était le seul endroit où j’avais envie d’être, le seul endroit où je pouvais pleurer selon moi.

 

Je suis ensuite retournée au Planning Familial et ils m’ont donné les contacts de psychologues gratuits pour les 18-25 ans (pour les problèmes ponctuels, etc, pas pour un suivi plus poussé). J’ai suivi une thérapie, et je me suis rendue compte l’année dernière que mes rendez-vous avec le psychologue ont duré pile 9 mois, le temps d’une grossesse. Après les 9 mois, je n’en avais plus besoin.

 

Je n’ai eu aucun regret. J’ai ressenti beaucoup de honte par contre, mon père n’est pas au courant, et beaucoup de personnes de mon entourage ne savent rien. J’ai des amis de lycée qui m’ont beaucoup soutenue, et d’autres qui m’ont littéralement incendiée : le jour où j’ai essayé d’en parler avec un ami (ou du moins, quelqu’un que je pensais être un ami). Je me suis rendue compte que c’est un sujet difficile à aborder. Même si c’est un droit en France, les gens se permettent d’avoir un avis et de le donner.

 

Je n’en parle pas avec mes amis de maintenant. J’en ai plusieurs qui sont religieux, et je n’ai pas envie de leur parler parce que je sais pertinemment qu’ils donneront un avis que je n’ai pas envie d’entendre. Je prends le fait de témoigner comme un devoir, quand je vois aujourd’hui des gens qui manifestent contre l’IVG, je l’ai vécu et je me dis : “qui mieux que moi peut en parler ?“ »

 

Par Kenza Helal-Hocke et Reuben Attia

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