Léa, 22 ans : "Ma seule monnaie d'échange était mon cul"

En arrivant sur Paris l'année de ses 20 ans, Léa décide de se prostituer pour subvenir à ses besoins. Une expérience en forme de montagnes russes émotionnelles qu'elle nous livre aujourd'hui dans un récit sensible à la violence sourde.
23/06/2018

 

Je suis arrivée à Paris l’été dernier, avec pas grand chose : quelques fringues, mon ordinateur, des bouquins et un stage qui paye à peine. Et pas d’appart’. Des potes sympas m’ont dépanné leur canapé quelques temps, entre Boulogne-Billancourt et le Marais. J’avais visité un deux pièces super dans le 11ème arrondissement, à deux pas de mon stage. La proprio exigeait 1200 euros en cash pour avoir le bail. Pas le temps de distribuer des CV dans tous les cafés de Paris : à peine ma valise posée, j’ai ouvert le premier site de rencontres tarifées que je trouvais. Rien de plus simple : « site sugar daddy » dans un moteur de recherche.

 

Je me suis inscrite sur un site hyper connu dans le milieu : Seeking Arrangement. On crée son profil en 5 minutes : pseudo, description et recherche. Les types inscrits n’évoqueront jamais la prostitution au sens large, ils n’ont absolument pas l’impression de participer à ce sombre système. A leur yeux, ils revêtent le costume de mentor de jeunes étudiantes précaires. Souvent, dans leur profil on retrouvait « je peux vous aider financièrement dans vos projets. » ; « Je peux vous faire découvrir le monde, vous faire rencontrer du monde. » La domination par le pouvoir. Après les premiers mots échangés virtuellement, les mêmes questions revenaient : « Ca fait combien de temps que tu cherches des hommes mûrs ? Un sugar daddy ? Quelles sont tes limites ? Est-ce que tu fais les one shots ? Des quicky ? Pratiques-tu la sub/dom ?» On apprend le langage du sexe tarifé très vite. Si les profils variaient par leur âge et leur recherche, un point commun ressortait : l’argent. C’est d’ailleurs un critère que les utilisateurs masculins doivent remplir : revenus, patrimoine, mode de vie. Certains profils affichaient 9 zéros dans la case « patrimoine ». Ma seule monnaie d’échange était mon cul.

 

 

Et je me suis prostituée.

En premier, j’ai rencontré Richard.

- Les femmes pensent qu’on est en manque d’affection quand on est sugar daddy. C’est faux, j’ai des amis, des collègues, j’ai mon fils…Je ne suis pas en manque d’affection.

- Pourquoi ne pas vous payer une escorte ?

- Une escorte ne me parlerait pas du dernier bouquin qu’elle a lu comme vous venez de le faire. Je cherche à assouvir des fantasmes, avec des femmes bien réelles. Vous mettez une petite jupe, des baskets, façon écolière, et je vous jouis sur le cul. Ca, c’est un fantasme… vous porterez un string.

Il regarde autour de lui. Le café Kléber est bondé, bruyant.

- Ce genre de site, ça fait tomber des barrières. On se voit, et je vous dis que j’ai envie de jouir dans votre bouche et sur vos cuisses. Dans quel genre de circonstances on pourrait dire des choses pareilles ? Aucune, sauf celle-ci.

Il avait beau m’intriguer, il m’inspirait de la pitié. La soixantaine, la peau livide, presque bleue. Pas franchement attirant. Il m’avait promis 100 balles juste pour le déplacement, j’avais clairement besoin de plus.

- On passe la soirée ensemble ?

- Je te jouis sur les jambes. 200 euros.

- Ok.

On sort du café, il hèle un taxi :

- Rue de la Pompe.

A ce moment précis, j’ai l’impression que le hasard me rit au nez.

Arrivé dans son luxueux appartement, il me demande de me déshabiller et va à la salle de bain. Je m’exécute en silence, franchement peu sereine. Personne ne sait que je suis ici. Il revient, le caleçon sur les chevilles.

- Tu veux une fellation ?

- Non.

Il se branle, en solitaire, ne me touche pas, excité par le simple paysage que lui offrent mes cuisses écartées.

- Tu veux que je me caresse ?

- Non.

3 minutes plus tard, il jouit. Sur mes genoux. Il enfile un peignoir, me tend des mouchoirs et une enveloppe de cash et m’appelle un taxi. Je suis rentrée chez moi en reniflant l’odeur de l’argent.

J’ai enchaîné les rendez-vous pendant 2 mois. Parfois plus de quatre par semaine. J’ai rencontré un journaliste, chroniqueur sur une célèbre chaîne d’information en continu, des producteurs, des chefs d’entreprises, des traders. J’avais largement eu de quoi payer ma caution, et mes deux premiers mois de loyer. Je me déplaçais plus en Uber qu’en métro, je claquais 300 euros en cosmétiques Chanel sans le moindre pincement au coeur. On me donnait rendez-vous au Meurice, je faisais des fellations sans préservatifs dans une salle de bain en marbre. Je continuais de voir Richard, qui me donnait 200 euros pour 15 minutes échangées sans même me toucher. Les autres s’appelaient KinkyDavid, Parisbas, Marco75…La plupart était en couple, voire mariés. « Bien sûr que j’aime ma femme. Mais on ne se comprend plus côté cul. »

 

 

Un soir je rejoins des vieux copains à un apéro et l’un d'eux raconte comment il a baisé une pute la semaine dernière pour 20 euros. Je savais pas si je devais rire ou pleurer.

- Je la prenais en leuleu et j’ai voulu filmer, et j’étais trop bourré je l’ai pas fait.

- T’aurais dû, tu t’en fous c’est qu’une pute.

J’avais envie de disparaître. Quelques mois en arrière je n’aurais surement pas relevé les propos. Est-ce que j’avais rejoins cette catégorie de femmes, putes donc pas respectées ? Putes donc pas vraiment femmes ? Putes donc sous-merdes ? Est-ce que d’autres mecs parlaient de moi comme ça à leurs potes ? J’ai gardé le silence, un silence apaisant pour moi-même : je suis forte, je suis plus forte qu’eux, mon cul m’appartient, je fais ce que je veux avec. Heureusement que le féminisme a évolué, mais le chemin vers l’acceptation de la disposition totale de notre corps est encore long. Comme disait Simone de Beauvoir : « La prostituée est un bouc émissaire; l'homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie. Qu'un statut légal la mette sous une surveillance policière ou qu'elle travaille dans la clandestinité, elle est en cas traitée en paria. »

 

J’avais intégré l’idée que mon vagin était mon outil de travail
 

J’ai repensé à ce livre qui avait changé ma vision du féminisme : King Kong Théorie. J’avais 14 ans, et Virginie Despentes allait devenir mon mentor. Dans ce livre, elle raconte, entre autres, son expérience d’escort à Lyon, son expérience avec des hommes seuls, aux fantasmes précis et inassouvis, avec des hommes que l’amour a détruit, avec des sentiments maladroits. Cette lecture m’a fait comprendre que quelque soit l’utilisation que je fais de mon sexe, il m’appartiendra toujours et personne n’aura autorité dessus. Mais ça, peu d’hommes - et de femmes - l’acceptent.

 

A 14 ans, j’avais compris que la prostitution n’était pas forcément subie par toutes les femmes : bien sûr elle répond à des ambitions économiques - quoi que certaines femmes peuvent s’y résoudre par simple curiosité, mais elle n’est pas nécessairement le résultat d’un énorme réseau de proxénètes. Oui, elle peut être choisie. Parce que je n’avais pas envie de trimer dans un restaurant tous les week-ends, pour gagner en un mois l’équivalent de trois rendez-vous d’une heure. J’avais intégré l’idée que mon vagin était mon outil de travail, comme les mains d’une coiffeuse, ou le stéthoscope d’un médecin. Evidemment, ma vision du sexe n’a pas changé du tout au tout, j’étais déjà assez portée sur la question très jeune, et c’est surement parce que j’ai désacralisé cet acte pendant mon adolescence qu’une fois adulte je n’ai eu aucun problème avec l’idée de tarifier mes rapports sexuels. A 17 ans, je considérais le sexe comme un acte physique complètement dissocié d’une relation sentimentale. Ca me fait penser à cette phrase dans Nymphomaniac, où le personnage d’une jeune nymphomane, Joe, incarné par Stacy Martin, se dispute avec sa meilleure amie, ça donne quelque chose comme « ce que tu ne comprends pas, c’est que l’ingrédient secret du sexe, c’est l’amour », et Joe qui répond « pour moi, l’amour c’était juste le désir, avec la jalousie en plus ».

 

 

J’étais un peu dans cet état d’esprit là, à l’époque. J’avais eu des copains, que j’ai aimé, mais pas du même amour qu’eux, toujours avec de la distance, du mystère, brandissant l’étendard de ma liberté et de mon indépendance. Ce qui m’a souvent amené à tout gâcher dans mon couple. Pendant que je faisais la pute, j’avais un copain, qui l’a découvert et m’a évidemment quittée. Et froide comme j’étais, je n’ai tiré aucune leçon de cette rupture, j’étais devenue accroc à l’argent facile, aux chambres de luxe, à ma double-vie. Je privilégiais deux heures avec un client plutôt qu’un concert avec des potes, où je les rejoignais après, des billets des 50 plein les poches, leur offrant des cocktails à outrance. Jamais on ne m’a demandé d’où venait cet argent, et quand on me demandait où j’étais : « chez moi, j’ai fumé des pétards », « au boulot, le mix s’est éternisé », « j’ai fais une sieste, j’étais ko ». Cette distance que j’instaurais ado et même jeune adulte avec mes amoureux s’est peu à peu appliquée à tout mon entourage : je n’en disais jamais trop, mes excuses devaient rester crédibles, je devais rester mystérieuse pour faire naître l’envie chez les autres, l’envie de ma vie trépidante et de ma tune débordante, de ma vie de femme indépendante, ou de femme tout court.

 

Comme un footballeur vieillissant, ma côte sur le site d’escorte a diminué
 

Parfois quand j’écoutais des copines me parler de leur mec ou plan cul, je n’avais aucune empathie - puisque je ne connaissais pas ce sentiment de dévouement et d’ambition sentimentale -, mais en plus je pensais en silence « ma pauvre, arrête de te faire chier, tu baises pour le plaisir et moi je fais pareil mais je gagne plein de tunes ». Après quelques mois de prostitution, à force d’enfermement dans ce mode de vie tout sauf sain, le château de cartes s’est effondré. Comme un footballeur vieillissant, ma côte sur le site d’escorte a diminué. Ce n’était plus les hommes qui venaient me solliciter, mais l’inverse, j’étais devenue tellement cupide que je me mettais à accepter n’importe quoi. Je n’ai évidemment pas échappé à deux MST, qui m’ont fait uriner du sang et clouée au lit pendant une semaine. On me proposait des choses carrément indécentes genre : « je mets 1000 euros dans une enveloppe, et je te demande des trucs [comprendre prestation de type sodomie, voire plus]. A chaque refus, je retire 100 euros de l’enveloppe. » J’ai refusé. Mais j’ai accepté des gifles, du shibari, de l’humiliation, de la strangulation, des faciales, des passes à même pas 100 balles dans des hôtels Ibis. Le pire que j’ai accepté est une séance de domination au 11ème étage d’une entreprise. C’était le patron, petite quarantaine, plutôt beau gosse.

- Tu sais, c’est rare que je donne de l’argent pour ça, en général c’est les filles qui réclament.

- Je ne suis pas « les filles ».

- Oui je vois ça. Mets-toi à quatre pattes.

C’était de la dom soft, genre plutôt mentale. L’open space était vide, je me sentais fragile, à découvert, à quatre pattes, le collant sous les fesses, et lui, pivotant sur son fauteuil en cuir, me demandant ce que j’ai mangé ce midi ou le métier de mes parents. Il n’y a rien de plus rabaissant que de devoir penser à ses parents dans ces moments-là. C’était le pire rendez-vous de ma vie. Il m’a fait traversé l’open space, toujours le collant sous les fesses, débraillée et vulgaire, m’a emmenée aux toilettes et m’a demandé de me toucher en me regardant dans le miroir. Si je n’y prenais pas de plaisir, il me frappait. Tout ça pour quoi ? Pour un malheureux billet de 100 euros, claqué le lendemain dans une soirée. Après cette humiliation, j’ai décidé d’arrêter.

 

 

Ce rendez-vous avait détruit tout mes idéaux d’indépendance, mes discours sur le droit à disposer de son corps n’avaient plus aucun sens. Je ne me connaissais plus et j’ai encore du mal à le savoir. Je retiens de cette expérience que la société moderne est hypocrite avec la prostitution, que la pénalisation des clients est une fausse solution parce que 1) elle pousse les femmes qui font ça en extérieur à aller dans des secteurs plus sombres et à se mettre davantage en danger, 2) la clientèle est très présente sur le net, et n’importe qui peut proposer des relations tarifiées après la création d’un profil sur des sites qui y sont clairement dédiés, ce qui signifie que la prévention sur internet équivaut à 0 et qu’elle est selon moi, une des priorités pour protéger les jeunes filles en quête de sensations fortes, comme j’ai pu l’être. Je retiens également que ce sujet est encore trop tabou, majoritairement du côté des escortes : un homme qui va aux putes c’est courant, une pute qui avoue qu’elle fait la pute, restera une pute toute sa vie. Je retiens aussi que ma vision de la femme et du féminisme a évolué, j’accepte beaucoup plus mon corps et ses défauts, et paradoxalement, être pute m’a donné confiance en moi. J’ai remarqué aussi que mes relations avec les hommes avaient changé, je ne baisais plus aussi facilement qu’avant, j’avais intégré l’idée que ma chatte avait de la valeur. Je suis devenue plus indifférente à mon intégration sociale, ma double-vie m’a rendue solitaire et m’a fait perdre des amis, et c’est surement le résultat qui m’attriste le plus.

Je retiens aussi de cette expérience que les hommes (pas tous) sont victimes de leur désir, et qu’ainsi les femmes sont le sexe fort, le premier sexe, parce qu’elles disposent de l’offre, et eux de la demande : « sexuellement, l’homme est sujet. […] La femme libre est seulement en train de naître.» comme l'écrivait Simone de Beauvoir. 

 

Par Léa, 22 ans.

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