L’autodéfense, une histoire de femmes ?

Pour la première fois de sa vie, Lizelotte est allée participer à un cour d'autodéfense réservé aux femmes et organisé par l'association anti-grossophobie, Gras Politique. Une expérience qui la frappé en plein cœur.
20/02/2019

 

 

« Oui, oui, bisous mémé. » Je raccroche.

 

Environ deux matins par semaine, Jeannine, de son doux nom, m’appelle aux aurores pour un rapport détaillé de mes journées passées. Pour savoir si je n’ai pas de soucis « là-haut ». Car oui, la plus grande hantise de ma grand-mère et de ma mère, c’est qu’il m’arrive quelque chose. De grave j’entends. Puisque quand même c’est Paris, c’est grouillant, c’est dangereux, ça rode et on ne connaît jamais vraiment les gens. « Alors, fais gaffe ! » Nos conversations se terminent souvent par un « tu me dis quand tu rentres », « tu as vu aux infos » ou « surtout ne sors pas seule la nuit ». Cette chansonnette qui a bercé toute mon enfance, je la vois maintenant comme la transmission d’un instinct animal. C’est un avertissement que des générations de femmes se chuchotent entre elles, celui d’être toujours aux aguets car le dehors est souvent synonyme de mauvais sort.

 

Il me vient souvent à l’esprit qu’au-delà d’avoir peur d’être agressée c’est surtout de ne pas savoir comment réagir ou de ne pas identifier une agression. D’après le site egalite-femmeshommes.gouv.fr, environ 1/3 des femmes subiront des violences physiques ou sexuelles au moins une fois dans leur vie. Ces chiffres font flipper. Outre la libération de la parole, des histoires tues enfin racontées, des actions menées, existe-il des moyens pour utiliser sa voix, ses poings, riposter ? Car j’ai envie d’apprendre à me défendre contre les coups et les blessures, les insultes à trois syllabes, les regards insistants, les mains baladeuses, les métros trop étroits, les ruelles trop sombres et la nuit trop noire.

Ni une ni deux, l’ordi allumé sur mes genoux, je lance une recherche. Après deux-trois scrolls, je clique. Un écran de validation apparait. Ça y est, j’ai réservé mon premier cours d’autodéfense.

 

Les sages n’écrivent pas l’Histoire

Samedi après-midi. Il est 13h45. Pour une fois, je suis à l’heure. J’ai fait quelques recherches, autant pour m’informer sur le potentiel port obligatoire d’un protège-dent que pour en apprendre un peu plus sur l’histoire du mouvement. C’est Anne-Charlotte Millepied, doctorante en sociologie et spécialiste en autodéfense féministe qui me l’explique. L’autodéfense féministe a vu le jour au Canada. Les années 80 marquent un tournant avec la création d’une méthode nommée Riposte par le centre de prévention des agressions de Montréal. Inspirée des arts martiaux et du self défense traditionnel façon je casse des briques avec le dos de ma main (Krav-Maga), elle donne à chaque femme des clefs, corporelles ou verbales, pour se défendre sans se débattre. Dans son livre "Non, c’est non", Irène Zeilinger explique que l’autodéfense aide les femmes à avoir une vie plus sûre en leur permettant d’identifier une situation d’agression et de riposter. Ces techniques ont pour but d’être universelles, accessibles à toutes et adaptables à toutes situations de violence.

Tabernac !

Pour Anne-Charlotte Millepied, l’enjeu de l’autodéfense féministe va au-delà de la technique transmise, elle enseigne des valeurs, qui permettent aux femmes de se sentir fortes et de sortir des carcans imposés par la société. Mais aussi de déconstruire ce qui nous habite, cette position protectrice de la femme, sa douceur et sa sensibilité pour accepter la violence que l’on a en soi. Cela permet également d’abolir la sexualisation du corps. Ce dernier n’est plus perçu comme un objet car il est habité et réapproprié. C’est une manière de redonner le pouvoir aux femmes en leur créant une nouvelle place dans la société. Celle de femmes fortes.

 

Gras Politique, en gros, c’est quoi ?

 

Bon, après ce petit aparté introductif, revenons à nos batailles. C’est le collectif Gras Politique qui est à l’initiative de ce cours. Fondé en 2016 par Eva Perez-Bello et Daria Marx, il lutte pour combler le vide politique et militant autour de la question du corps gros. Gras Politique, c’est un collectif qui aide à faciliter l’expression et le partage d’expériences liés aux violences féministes, racistes et grossophobes. En effet, le collectif inscrit sa lutte dans les mouvements féministes et Queer car la grossophobie est souvent associée à la misogynie, à l’homophobie ou au racisme. Pour que les femmes se sentent acceptées et incluses, des ateliers permettent la création d’une identité au-delà des étiquettes collées sur le corps, le genre et la sexualité. Pensé autour de dialogues et de témoignages, l’importance est de recréer de la confiance en elles grâce à une communauté « body positive » !

 

La mise en pratique

 

La pièce est grande. On dirait une mini salle des fêtes. Les chaises ont été déplacées ce qui laisse beaucoup de surface au sol. Au sol ? Petite crise d’apoplexie, je me demande si on va se retrouver par terre, à faire des espèces de roulades comme dans les combats de lutte qu’on voit aux JO. Petit à petit, des femmes arrivent. De tous les âges, de tout poids et de toutes les couleurs. Elles sont belles car elles ont envie d’en découdre avec leur histoire. On est toutes en tenue de sport. Je regarde leurs bouches. Aucune n’a l’air de porter un protège dent. Ouf.

 

Le cours commence par quelques échauffements. Le cou, les poignets, les chevilles. Rien n’est oublié. Dal, notre professeur d’auto défense, nous explique que c’est doublement important puisque qu’on va donner et prendre des coups. Ouh la. Il continue en nous expliquant qu’il faut que l’on accepte la violence qui est en nous et de la faire rugir. On est des meufs, on n’est pas en sucre. Bon point.

 

Le sexisme et la violence se présentent sous différentes formes. Ce ne sont pas que des coups. La violence peut aussi être verbale, car les mots sont aussi facteurs de maux. Chaque année, 25% des femmes subissent une forme de violence dans un espace public. Les insultes sont malheureusement trop quotidiennes. Et toujours sexualisées. Les plus employées sont « salope » à 24%, « connasse » à 19% et « pute » à 13%. A contrario, riposter verbalement permet dans 80% des cas de mettre fin à une agression. On apprend donc à crier. À apposer nos limites. Dal nous apprend à « communiquer » avec l’agresseur. C’est important d’exprimer ce que l’on ressent. De s’opposer à sa réaction. De lui demander s’il sait ce qu’il fait. C’est une technique qui lui fait comprendre la gravité de son comportement. Et de mettre les poings sur les i.

 

Petite pause. Mon corps dit ouf. Occupée à remplir ma bouteille d’eau, je croise Jeanne. Brunette aux yeux azur, des taches de rousseur décorent délicatement son nez, un large sourire fend son visage. On commence à papoter. Elle m’explique un bout de son histoire et de son besoin d’être là aujourd’hui. Jeanne n’en est pas à son premier cours d’autodéfense féministe. Adepte, elle pratique également des sports de combat car « c’est un moyen de se renforcer physiquement et mentalement ». Elle aime la dimension d’affrontement direct, le fait qu’il n’y est pas de médiation d’un fleuret ou d’un sabre. « On est directement la cible de l’autre » m’explique-t-elle, qui est directement la nôtre. Cela permet de maitriser son corps et ses mouvements, de voir de quoi il est capable. Elle remarque également que cette pratique joue sur son attitude, plus droite et confiante, plus attentive et réactive. Ce cours d’autodéfense est pour elle une opportunité : « c’est même un besoin, bien que je ne fasse pas partie des personnes les plus vulnérables. J’aimerais savoir me défendre physiquement, ne serait-ce que pour pouvoir me défendre verbalement avec sérénité ! ». Jeanne est aussi venue au début par curiosité pour savoir quelle attitude adopter en situation d’agression, ce qu’il faut faire et ne surtout pas faire pour se débarrasser ou éviter un agresseur potentiel. C’est envisager la confrontation sous un autre angle, exercer davantage sa réactivité, efficace avec les moyens restreints dont je dispose. À évaluer rapidement une situation aussi.

 

À la fin du cours, Dal ouvre une grosse malle. À l’intérieur, des gants de boxe. « À vous. Vous avez bien bossé, maintenant défoulez-vous, entrainez-vous avec vos coéquipières » dit-il. Timidement d’abord puis en se prenant de plus en plus au jeu, on se met en mouvement. On se tape, on se dit pardon, on continue. On tressaille de se prendre des petits coups, de sentir l’onde de choc qui nous parcoure et qui, parfois, ravive des souvenirs un peu trop douloureux. À la manière d’une valse, on change de partenaires. On serre les poings forts, on essaye de répéter tout ce que Dal nous a appris. À un moment, je m’arrête et je colle mon dos contre le mur. De les voir se battre, crier contre des ennemis invisibles mais ô combien présents me fait du bien. En début de cours, elles étaient belles, mais maintenant elles sont devenues fauves.

 

L’épreuve du dehors

En sortant de ce cours, organisé par Gras Politique, j’ai l’impression de faire partie d’une bande, unie par la riposte et surtout pour rugir. À la croisée des genres, j’ai appris qu’être une femme, c’était se battre car s’affirmer en vaut la peine. Alors, je compose ce numéro que je connais par cœur. Au bout de deux sonneries, le combiné décroche. À l’autre bout du fil, une petite voix me demande qui c’est.

« C’est moi mémé. Devine ce que j’ai fait aujourd’hui ? ».

Par Liselotte Girard.

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