La jeunesse algérienne donne de la voix

Depuis le mois de février, des centaines de milliers de citoyens manifestent leur colère face à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Cinq jeunes Algériens qui vivent à Paris racontent leur expérience, leurs revendications, et leurs espoirs.
21/03/2019

 

 

 

En 1999, en Algérie, Abdelaziz Bouteflika est élu président de la République. En 2019, après quatre mandats consécutifs, il se présente une nouvelle fois aux élections, sans réel candidat opposé. Alors, en février, ce sont des centaines de milliers de citoyens algériens qui descendent dans les rues en signe de contestation. En France aussi, la colère est palpable. Les générations se mobilisent et demandent un changement attendu depuis des années déjà. Mais celle qui est en avant depuis le mois dernier, c'est la jeunesse algérienne. Ils sont les plus nombreux dans les rues, dans les manifestations. Ils font entendre leurs revendications. Lorsque j’ai cherché des jeunes Algériens pour les interroger sur les événements politiques récents, j’ai fait face à plusieurs suspicions. Beaucoup d’entre eux étaient méfiants et se demandaient de quelle manière leurs paroles allaient être mises en scène. Ce manque de confiance dans les médias n’était pourtant pas majoritaire. Plusieurs ont accepté de répondre à mes questions afin de témoigner. J’ai échangé avec Elias, 26 ans, Neïla-Romeyssa, 21 ans, Yacine, 34 ans, Inès, 22 ans, et Badreddine, 29 ans sur leurs opinions, leurs revendications et leurs espoirs. Tous vivent à Paris, et tous voient la situation actuelle comme un tournant pour l’avenir algérien.

 

"On a rien gagné et le combat continue."
 

La décision d’Abdelaziz Bouteflika de reporter les élections présidentielles a été accueillie de façon assez mitigée. D’un côté, la pression du peuple semble, d’une certaine manière, avoir abouti. Néanmoins, nombreux sont ceux qui considèrent que ce délai n'est qu’une manipulation du gouvernement pour garder le pouvoir. Elias est business ingénieur et étudiant pilote de ligne à Paris. Selon lui, ce retrait « est une manoeuvre politique afin de gagner du temps pour plusieurs scénarios de récupération ». C’est également l’avis de Neïla-Romeyssa, étudiante en Lettres à la Sorbonne, qui affirme que cette manoeuvre est utilisée pour « retarder les choses et en profiter pour changer la constitution afin de conserver le système actuel. On a rien gagné et le combat continue ». Dans ces échanges, les avis sont unanimes : « C’est une violation manifeste de la constitution visant à la perpétuation de cette cleptocratie grabataire » affirme Yacine, financier et docteur en finance quantitative. Ainsi, depuis mi-février, les manifestations se multiplient. Le 8 mars, des centaines de milliers de manifestants se retrouvent dans les rues d’Algérie. « C’est une forme de réponse vicieuse de l’État aux revendications populaires » déclare Inès, étudiante en master de communication et stagiaire en rédaction. Celle qui a grandi à Alger et qui est à Paris depuis cinq ans affirme que, durant les élections, « ils n’ont même pas fait semblant de présenter un autre candidat, en pensant qu’on était tellement résignés qu’on allait laisser passer. Pour moi, cela témoigne d’un manque de clairvoyance et d’un mépris du citoyen algérien. Et ce mépris est fortement ressenti par les Algériens, qui préfèrent quitter leur pays pour ne plus subir ce système qui fonctionne sur le piston et la corruption ». Badreddine, ingénieur commercial dans un cabinet de conseil IT, est du même avis : « Son retrait signifie le prolongement de son quatrième mandat, de manière anticonstitutionnelle, pour une durée d’un à deux ans. Le gouvernement utilise Bouteflika comme bouclier pour gagner du temps dans le but de se réorganiser. Leur gestion du pays était à la hauteur de leur médiocrité. Nous ne voulons pas de leurs pions, nous voulons du changement radical » déclare-t-il.

 

"C’est magnifique de voir à quel point la diaspora est mobilisée."
 

« J’ai participé à toutes les manifestations à Paris, en aidant aussi pour l’organisation. Il n’y a que le 8 mars où je suis parti à Alger pour marcher avec mon peuple, c’était une sensation formidable » raconte Badreddine. Car le 8 mars, en Algérie, la mobilisation des manifestants est comparée à une marée humaine : « on était tous unis, pacifistes, c’était incroyable de voir que tout le monde se respectait. On a tous ramassé les déchets, on nettoyait les endroits où on avait manifesté, on était tous ensemble » explique Neïla-Romeyssa. Les paroles d’Inès font écho à celles des autres : « tous les dimanches, je me rends à la place de la République avec des amis pour témoigner mon soutien envers ce mouvement qui m’a tant touchée. Et même si j’aurais préféré manifester à Alger, c’est magnifique de voir à quel point la diaspora est mobilisée aussi ». L’unité de la population algérienne n’a selon eux plus besoin d’être démontrée : la solidarité fait corps avec les revendications politiques.

 

"La plupart des jeunes veulent s'en aller."
 

Aujourd’hui, dans ce contexte complexe, les revendications se recoupent souvent. Yacine parle de « dégagisme », il souhaite « l’éjection de toute la structure de gouvernance actuelle. Il y a un besoin de représentativité, de transparence et de légitimité populaire vers une démocratie participative », tout comme Badreddine, qui revendique « le départ de tout le gouvernement, la mise en place d’un gouvernement de transition vers une seconde République, constitué de personnes indépendantes de tout parti politique ». De son côté, Elias évoque la « destitution de tout le régime en place : le président, les ministres, les walis… », selon lui, « une commission complètement indépendante devra voir le jour pour veiller à l’organisation de nominations et d’élections claires et libres dans tout le pays. Cette commission se fera soit par un rassemblement de comités de quartier, soit par un vote électronique avec divers candidats ». « Pour moi, il faudrait changer de gouvernement et mettre en place les outils nécessaires pour des élections transparentes, démocratiques et éclairées » affirme Inès. « Il faut aussi décentraliser l’administration, donner la parole aux représentants des wilayas, et développer l’industrie algérienne dans son ensemble. Il faut aussi lutter contre la corruption. C’est le point le plus important à mon sens, c’est cette corruption qui a enlisé l’économie du pays » poursuit-elle. Neïla-Romeyssa, quant à elle, aimerait « mettre en avant la jeunesse algérienne. La plupart des jeunes veulent s’en aller parce qu’il n’y a rien pour nous. Il faudrait ouvrir des centres culturels, donner plus d’opportunités aux jeunes et aux femmes ». Ils sont du même avis : la jeunesse est essentielle pour l’avenir de l’Algérie, puisque c’est avec elle que tout se joue.

 

"Si le gouvernement de Bouteflika se retire, on peut voir un avenir radieux."
 

Alors, de quoi rêve la jeunesse algérienne ? De quoi sont faits ses espoirs ? Elias admet qu’il y a « des défis à relever », mais qu’il y a « beaucoup d’espoir ». « L’amour de la patrie est toujours resté fort, c’est une jeunesse qui a déjà beaucoup appris de son vécu et de celui des autres, et qui a encore des choses à appliquer pour se perfectionner ». Yacine imagine « un avenir à l’image du nouveau visage de l’Algérie. Un avenir dynamique au sein d’une société plurielle ». « Ce sera un avenir radieux et merveilleux, non pas parce qu’il sera parfait, mais parce qu’on l’aura choisi nous-mêmes » confie Badreddine, qui parle également d’un « système de santé de solide, d’une éducation nationale en accord avec son passé, son présent et l’avenir, et d’une identité nationale solide au-delà des origines ethniques ». Neïla-Romeyssa évoque aussi l’évolution des droits des femmes : « Les femmes seraient libres de prendre un appartement rapidement, par exemple. Si le gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika se retire, on peut voir un avenir radieux. » En accord avec les autres revendications, Inès précise cependant que « ce changement va prendre du temps ». Mais elle poursuit : « Aujourd’hui je suis plus optimiste et j’envisage sérieusement de rentrer en Algérie dans quelques années car je pense que le changement est possible. On pensait tous qu’on était si peu que ça ne servait à rien d’essayer de changer les choses. Aujourd’hui, on voit que ce groupe, c’est en fait toute l’Algérie, et ça m’a donné un espoir fou ».

 

Par Kenza Helal-Hocke

Rechercher

×