La Ligue du LOL, reflet d’un système patriarcal oppressif

Le 9 février 2019, la twittosphère s’amoncelle de témoignages dénonçant les agissements de la « Ligue du LOL ». J’ai lu les écrits bouleversants des victimes, les excuses trop peu sincères des harceleurs, et aujourd’hui, je suis révoltée.
11/02/2019

 

 

 

 

 

Janvier 2013. J’ai 16 ans lorsque je me crée pour la première fois un compte Twitter. On en parle beaucoup, au lycée. Je suis en classe de première, et ce réseau social nous permet de discuter et d’échanger des petites remarques sur notre quotidien banal de lycéens. Depuis mon compte sans importance, je vois de temps à autre passer quelques tweets désobligeants. Je suis parfois visée, mais n’y prête pas attention, ce sont des broutilles de lycéens. Je reste alors convaincue que Twitter est un espace globalement sain utilisé principalement de manière bienveillante et informative.

 

Février 2019. Le weekend est troublé par l’apparition de plusieurs témoignages de personnes (majoritairement des femmes) déclarant avoir été victimes de harcèlement pendant plusieurs années par la « Ligue du LOL ». Je découvre alors avec stupéfaction l’existence d’un clan né uniquement pour se moquer et harceler. La LDL, c'est quoi ? Créée à la fin des années 2000 par le journaliste Vincent Glad, la LDL était un groupe Facebook rassemblant une trentaine de membres (majoritairement des hommes) travaillant dans le journalisme, la communication ou la publicité. Si au départ, les membres se contentaient de partager des profils Twitter qui ne leur plaisaient pas pour se moquer bêtement et méchamment — déjà pas très « lol » —, les dérives n’ont pas tardé à se faire sentir. Sur la base de réflexions sexistes, racistes, homophobes et grossophobes, les insultes ont commencé à pleuvoir publiquement. De nombreuses personnes ont été minutieusement harcelées sur leurs opinions, féministes notamment, mais aussi sur leur physique. Ainsi, les twittos de l’époque ont pu voir passer dans leur timeline des tweets et des photomontages rabaissants, dégradants et obscènes, toujours dans le but d’humilier et de détruire psychologiquement.

 

Mais la LDL ne s’est pas arrêtée à la web-intimidation. L’acharnement est devenu physique, présentiel. Certains membres de la LDL n’ont pas hésité à venir à plusieurs sur le lieu de travail d’une des cibles l’entourer physiquement dans le seul et unique but de lui faire peur. Un autre membre a entretenu une relation avec une des victimes, pour ensuite lui faire croire qu’il avait le sida — c’est vrai que c’est très « lol », tout ça. L’acharnement a duré des jours, des semaines, des mois, des années, et a été ignoré dans un milieu pourtant fermé où tout le monde se connaît — ou du moins, se connaissait. Les postes à responsabilités ont été donnés aux oppresseurs, laissant les victimes à leur traumatisme, sans excuses, sans justice, et sans reconnaissance. Aujourd’hui, en lisant tous les témoignages courageux et bouleversants, je ne peux que m’indigner face à une société fondée sur un système patriarcal oppressif, et qui glisse peu à peu vers le fratriarcat : la domination des frères.

 

Ce long épisode triste et abject est le reflet consternant d’une société où les « boys club » sont un tremplin vers une ascension professionnelle certaine. Harcelons ensemble, moquons-nous ensemble, nous, mâles virils et dominants. Offrons-nous des CDD, des CDI, des postes que, de toute façon, les femmes ne méritent pas d’obtenir, et jubilons des années plus tard de notre réussite professionnelle, nous, rédacteurs en chef, journalistes influents, professeurs. Et surtout, clamons haut et fort que nous sommes tolérants, féministes et progressistes, alors qu’il n’y a pas si longtemps, nous étouffions les paroles de personnes réellement tolérantes, féministes et progressistes. Une petite piqûre de rappel est sans doute nécessaire : le harcèlement est un délit et est puni par la loi.

 

Dans les textes d’excuses des harceleurs — qui arrivent d’ailleurs bien trop tard —, on retrouve souvent le prétexte « nous étions jeunes et bêtes », ironique quand la plupart des membres avaient entre 20 et 40 ans à l’époque de la LDL. Jeunes ? Pas si sûr. Bêtes ? Sans doute. Mais il y avait surtout une volonté de dominer, de prouver une pseudo supériorité à des personnes qui n’avaient ni leur influence ni leurs armes, car cet acharnement odieux était organisé en bande, en meute, en horde. Parce que plus le nombre est important, plus la puissance est grande. Mais aujourd’hui, ça ne passe pas, ça ne passe plus. On retrouve également de nombreuses comparaisons avec le harcèlement de « cour de récré ». Ça non plus, ça ne passe pas. Qu’il se déroule dans une cour d’école, en ligne, sur le lieu de travail, ou même chez soi, le harcèlement anéantit, détruit psychologiquement et brise des vies.

Les explications et excuses sont nombreuses ces derniers jours, mais combien sont sincères ? Elles arrivent dix ans après, lorsque les noms ont été donnés. Il n’est jamais venu à l’esprit des harceleurs de s’excuser auprès de chaque personne qu’ils ont fait souffrir, sans être sous la contrainte. De nombreux internautes demandent alors leurs démissions, car ces excuses publiques sonnent faux et ne suffisent pas lorsque l’on a harcelé si longtemps en proférant des paroles sexistes, racistes, homophobes et grossophobes. Libération a d’ailleurs mis à pied Alexandre Hervaud et Vincent Glad (également écarté de Brain Magazine), à l’instar des Inrockuptibles, où le rédacteur en chef web David Doucet aurait écopé de la même sanction. Le site de podcasts Nouvelles Écoutes a suspendu sa collaboration avec Guilhem Malissen, et le rédacteur en chef du Tag Parfait s’est quant à lui retiré de son poste. Des mesures nécessaires qui, nous l’espérons, pousseront les autres rédactions à faire de même.

 

Aujourd’hui, je suis révoltée. Révoltée que des hommes se croyant supérieurs aient pu avoir accès à des postes à hautes responsabilités, alors que les victimes de leurs agissements inadmissibles refusent encore parfois de travailler dans certains milieux, de peur de croiser de nouveau le chemin de leurs oppresseurs. Révoltée qu’ils aient pu se penser au-dessus des lois, qu’ils aient pu imaginer que leurs actes allaient rester ignorés et impunis. Révoltée qu’ils aient continué à mener leur petite existence tranquille, tandis que leurs cibles vivent continuellement avec le souvenir douloureux de ces années. Aujourd’hui, les victimes parlent. Elles s’opposent à cette omerta masculine. Elles élèvent leurs voix et déclarent que non, elles ne se tairont pas.

 

Aujourd’hui, je suis révoltée. Je ne peux imaginer la souffrance et le traumatisme qu’ont vécu et que vivent encore les victimes de ces actes abjects. Je peux simplement leur exprimer mes plus sincères pensées et mon incommensurable soutien. Il leur faut un courage immense pour pouvoir témoigner. Aujourd’hui, la honte doit changer de camp.

 

 

Par Kenza Helal--Hocke

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