La prépa m'a tué

La khâgne, un abattoir élitiste à supprimer ou refuge de la connaissance à conserver ? Réponses à travers les témoignages d'Alice et Ophélia, par notre Twenty rescapé Reuben.
10/02/2019

 

Jean-Michel Blanquer, Ministre de l'Éducation nationale de la République française depuis 2017, avait déclaré en parlant de la classe préparatoire : « C’est une filière pourrie-gâtée comparativement aux autres, ça ne peut plus durer » lors d’un entretien accordé au JDD. Il réclamait sa suppression pour la rentrée 2019 quand ceux qui y étudient et y enseignent la décrivent comme un refuge de la connaissance et de l’épanouissement intellectuel. Radicalité VS Vanité : quel camp choisir ? Le choix se doit d’être nuancé. Si le système de classe préparatoire convient à certains élèves, il doit être maintenu. Le problème, c’est d’une part d’obliger certains élèves à suivre ce parcours et d’autre part, l’élitisme sous-tendu par une méritocratie poreuse et discutable.


 

L’objectif de cette filière est de de préparer des élèves sortants du lycée aux concours des grandes écoles. La classe préparatoire se découpe en deux années, l’hypokhâgne puis la khâgne; voire deux khâgnes pour les plus courageux qui veulent retenter leur chance et qui redoublent volontairement. Deux ou trois années pluridisciplinaires où les étudiants, par une discipline de fer, suivent des cours de littérature, de langues, de philosophie, d’histoire, et de géographie (si khâgne « moderne ») ou de langue ancienne (si khâgne « classique). Alice et Ophélia ont vécu la prépa littéraire, hypokhâgne-khâgne pour les intimes, et racontent un parcours compliqué mais particulièrement enrichissant.

 

« J’ai plus appris en deux ans qu’en dix-huit ans de vie. »
 

Alice a fait trois ans. Un an d’hypokhâgne mouvementé (« Globalement, c'était donc une année vraiment dure mais qui m'a également fait du bien ») et deux khâgnes compliquées. « Je m'en suis vite mordu les doigts » affirme-t-elle. A un rythme effréné, les connaissances pleuvent au fil des critiques et des mauvaises notes. « Heureusement pour moi que j'avais quelques ressources pour m'aider, dont de très grandes amitiés, sinon, ça aurait vraiment été invivable..."

 

« Le stress de ne pas savoir, de ne pas avoir le temps de faire ce qu'on me demandait, de ne pas m'en sentir capable... »

 

Pour Alice, la prépa est une expérience qu’elle ne regrette en aucun cas et qui a lui a permis de mieux se connaitre. « Je dois apprendre à m'écouter plus souvent plutôt que de croire ce que disent les autres, plutôt que d’obéir. » Et le progrès, quand il a lieu, est source de fierté : « J'ai parfois vraiment été fière de moi et de certains résultats. »

 

« On apprend à apprendre. »
 

Pour Ophélia, le stress a commencé avant la rentrée. « J’ai même fait des réactions cutanées. » La prépa a commencé et la première année, qui est moins marquée par le poids du concours que la deuxième, s’est bien déroulée. La khâgne se résume en partie par le stress du concours selon Ophélia : « Je me suis vite laissée déborder ». Sur le plan professionnel, la prépa « est un atout sur le CV pour sortir du lot ». Mais sur un plan individuel, Ophélia confie « Ces deux années ne m’ont pas aidé à prendre confiance en moi et ont presque créé un traumatisme de la dissertation. »

 « Beaucoup d'élèves sont tellement absorbés par la montagne de travail demandée qu'ils en oublient tout, jusqu'à leur propre santé. »

 

Les témoignages d’élèves devenus anorexiques, boulimiques ou excessivement anxieux pendant la prépa sont nombreux. « Parfois, les professeurs eux-mêmes sont totalement aveugles par rapport à l'état de certains élèves ». Entendre « Tu n’as pas ta place ici » peut être dévastateur pour un élève pas assez mature émotionnellement. Pour Alice, « c'est un droit d'être exigeant dans un enseignement, mais c'est un devoir de veiller à la santé des élèves. » Les professeurs sont également classés et considérés en fonction des résultats de leurs élèves aux concours et certains semblent privilégier la réussite scolaire au-delà du bien-être et de l’épanouissement intellectuel des élèves. « C'est un enseignement vertical, qui va du prof à l’élève », rappelle Alice.

L’élève y est considéré comme un réceptacle à connaissances et à raisonnements, ce qui est très formateur mais formatant. Il faut, nécessairement, comprendre que les professeurs notent les copies et comment les oraux sont construits, pas les individus. Une note ne définira jamais qui vous êtes mais simplement ce que vous avez produit à un moment donné. Une note ne définira jamais ce que vous ferez ou pouvez faire de votre vie.

 

« Il y a des personnes anorexiques, boulimiques, en prépa, des personnes qui se suicident, des personnes mal dans leur peau, des personnes en burn-out total, des personnes qui crient de douleur, mais qui ne sont pas entendues... »

 

Pour les lycéens et lycéennes qui veulent se lancer, soyez certains que la classe prépa est une formation intense, particulièrement enrichissante et complète mais qu’elle ne convient pas à tous. Ophélia insiste « il ne faut pas persister trop longtemps dans ces études si elles ne nous conviennent pas. » Et cela ne concerne pas seulement les élèves motivés et travailleurs car ces caractéristiques vont de soit lorsqu’on se dirige vers la prépa. Il s’agit de bien comprendre ce qui peut vous attendre et de ne pas se laisser atteindre.

 

Elitisme ? Vous avez dit élitisme ?

 

« Khâgne », un terme qui fait rêver certains étudiants passionnés par les matières littéraires ; et qu’une part certaine de la population n’a jamais entendu. Quand des professeurs parlent de la classe préparatoire à leurs élèves de seconde, beaucoup d’étudiants à l’université n’ont jamais entendu parler de la classe prépa auparavant. Prononcez le mot « khâgne » autour de vous et vous vous rendrez compte assez facilement que ce sont les mêmes catégories socioprofessionnelles qui prolifèrent les mêmes schémas. Parents khâgneux, enfants khâgneux ; parents HEC, enfants HEC. Tu seras un homme (*comme moi), mon fils. Il est important de garder en tête que la prépa n’est pas une fin en soi mais un parcours permettant d’engranger un nombre de connaissances immense en peu de temps ; pas une garantie que tout élève y ayant mis les pieds et investi quelques neurones soit un génie. Tout en expliquant précisément aux lycéens l’intensité de la formation, il serait juste de parler de l’accès aux grandes écoles de manière égalitaire ; de ne pas privilégier un entre-soi.

 

Pour Ophélia, « le problème, c’est plutôt que les études supérieures en France sont très segmentées et on valorise systématiquement les hautes études ». Après le bac on a un choix à faire entre la fac (« gratuité, axée sur un champs d’étude théorique et l’étudiant est en autonomie »), la prépa (« gratuite, les enseignements sont théoriques et variés, grosse pression mais l’étudiant est encadré »), et les études professionnalisantes (« BTS, licences pro à la fac ou en écoles privées, qui coûtent très chères »). Beaucoup se lancent à corps perdu dans la prépa parce qu’il s’agit d’une formation générale et pluridisciplinaire, qui empêche de se spécialiser trop rapidement. La peur de se tromper de voie se confond également pour certains étudiants avec la peur de l’échec. Ou plutôt la peur de l’aveu de l’échec. Préférer souffrir en silence plutôt que de reconnaitre une erreur de parcours et de quitter la prépa pour la fac ou une école. Le problème c’est l’élitisme sous-jacent et la hiérarchie des études que certains vivent comme un fardeau, imposé par la famille et/ou les professeurs. On injecte dans les jeunes esprits que la classe préparatoire serait supérieure à la fac qui serait supérieure aux études professionnalisantes. Mépris latent et prétention vaine : que la prépa convienne à certains tant mieux ! Mais « ce n'est pas une faiblesse que de savoir s'arrêter, c'est même plutôt une force que de connaître ses limites » affirme Alice.

Chers lycéens, chères lycéennes, ne vous mettez pas en danger, surtout pour une école normale qui se croit supérieure.

 

Reuben Attia

 

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