Le Jour où j’ai décidé de Tout Plaquer #2 : Le tiramisu

Ecole de commerce et stages prestigieux, Côme et Georges n'en veulent plus. Twenty s'est engagé à suivre les deux amis dans leur quête de sens, pour vous partager leurs craintes et leurs illuminations.
29/11/2018

 

Un jour, j’ai décidé avec mon ami Côme de partir jouer à l’aventurier au Népal, Laos, en Uruguay, ou au Kirghizistan. Mais avant cela, il y avait les premiers symptômes d’une prise de conscience.

 

 

Remontons en 2017. Plusieurs fois par mois, les salles de réunion feutrées du cabinet d’avocats où j’étais stagiaire étaient le théâtre d’un cérémonial bien réglé.

Nous sommes un vendredi midi, non loin de la place de l’Etoile. L’équipe Droit de la concurrence se réunit autour d’une imposante table où sont placés des plateaux-repas d’un traiteur parisien – bientôt, on y débattra entre la poire et le fromage du dernier arrêt européen. Particularité : le déjeuner est partagé avec l’autre moitié de l’équipe, en direct live de Bruxelles sur grand écran. On m’a confié un sujet pointu mais classique, il est question d’un revendeur de produits de luxe et de restrictions de concurrence.

 

Le stagiaire présente, les avocats se reposent, les associés disposent. Si les rôles sont définis, les mines sont pourtant sévères, affectées. Mais c’est sans doute cela, une attitude professionnelle, me dis-je. Je déroule ma présentation, finie tardivement la veille, je relance à chaque bullet point malgré la fatigue. Les questions s’enchaînent, la décision est disséquée – puis on passe au dessert.

 

 

Un escadron de tiramisus moelleux nous attend au bout de la table. Ils deviennent très vite ma priorité stratégique du moment. Quels jeux de pouvoir vais-je devoir déployer pour me frayer un chemin jusqu’à eux ? Vais-je pousser, donner du coude ? Pourrai-je en prendre un deuxième, pour le goûter ? Rien de tout cela ! L’indifférence du groupe pour ces desserts est totale. Tel avocat est déjà reparti, telle autre y jette un regard de dédain, et les autres collaborateurs semblent absents, comme sonnés – attitude constante tout au long du déjeuner. Et les tiramisus restent intacts, désespérément. 

 

Quel dommage, me dis-je. Est-ce à dire que les années de travail ont rendu ces gens talentueux absents, insensibles jusqu’à ne pas considérer un plaisir simple, une gourmandise ? Prisonniers de leur portable, ce paquet de clopes numériques dont chaque notif est une taffe supplémentaire, mes collaborateurs se sont-ils jamais connectés à notre étrange déjeuner ?

Je pris ce jour-là une résolution : plutôt travailler avec des crevards qui en veulent, qu’avec des blasés qui n’en peuvent plus, toujours préférer l’excès de vie à l’anesthésie d’un travail. Il m’a semblé ce jour-là que mes collèges étaient inscrits dans une matrice de carrière qui me terrifiait. Un circuit de Formule 1 où l’on fait sans cesse des choix apparemment vitaux – arrêt au stand, dépassement – sans jamais prendre conscience qu’on est le hamster de la farce, sans cesse tournant en rond. Un bac, une demi-douzaine d’années d’études, quarante-deux années de cotisation, merci, rideaux – ou plutôt, le drapeau à damiers du gâchis. 

 

 

Quelques mois plus tard, en stage au 17e étage d’une tour à Manhattan, je regoûterai à cette sensation. A l’écoute des objectifs de l’entreprise d’e-commerce que j’avais rejointe - +30% Q1, +50% Q2 – je réalisai soudain que tout ceci m’était parfaitement égal. Dans cette prison intellectuelle de carrière et de croissance, l’évasion était la seule solution.

Partir de cette route vers l’insensibilité, d’une vie de bon soldat et d’insatisfaction ridicules, où l’on décrète son malheur au-delà de la 6e minute d’attente de son Uber. Je m’engageai plutôt à partir du bon pied. "Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors" a dit Montaigne : pour sentir vraiment ma présence aux autres et à moi-même, ma prise sur le monde, je décidai de partir explorer tout ce que je ne connaissais pas du monde, sans jamais avoir osé le découvrir.

 

 

Par Georges,

Et pour suivre les aventures des deux amis, c'est aussi sur leur page FB : https://www.facebook.com/ToutPlaquerPourLesNuls/

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