Love me Tinder

Le plus cynique des écrivains s’est marié cette semaine et une Twenty a souhaité réagir à chaud. Elle qui n’a jamais connu l’amour l’espère enfin… et aimerait préciser deux trois trucs au futur élu de son cœur.
26/09/2018

 

 

Michel (ma belle) Houellebecq s’est marié ce vendredi 21 septembre. Un événement documenté entre autre par Carla Bruni Sarkozy sur son compte Instagram, à grand renfort de citations. Si même lui, le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, a dit oui, c’est donc que l’amour doit exister, et avec lui, la possibilité d’une idylle (ok, j’ai volé la punchline sur Twitter).

 

 

 

Après avoir observé une minute de silence, faisant abstraction de l'émotion suscitée par l'annonce d'un tel évènement, j’ai aussitôt rouvert mon compte Tinder, fermé un peu avant l’été — j’ai d’ailleurs dû supprimer les applications Netflix et Deliveroo pour libérer quelques gigas. Un signe, sans doute. Qui en a besoin, quand il a l’amour ?  

 

Je n'ai jamais aimé

 

Cela dit, je me fais peu d’illusions. Je suis un cas désespéré, j’en ai bien conscience. Loin de moi l’idée de me plaindre (c’est pourtant ce que je m’apprête à faire… attendez-vous à huit mille signes d’amertume et de désolation), mais je n’ai jamais aimé. Pas au sens noble et sensuel. Pour moi, "je t'aime" est vierge de sens, n'a pas de visage, pas d'odeur, n'est associé à aucun souvenir. Un manque, une absence, qui m’a cependant permis de retrancher au sexe la lourdeur de l’affect. Aucune émotion ne vient brouiller l’acte d’amour, qui chez moi, n’est ni sentimental ni pathétique, à peine un sport. J’ai beau voir des garçons, plus je les cumule et plus l’amour glisse et s’éloigne dans une représentation.

 

Et pour cause, mon éducation sentimentale s’est constituée dans les lettres et non la chair, d'où une dissociation nécessaire entre le corps et l'esprit de l'amour. Les amours que j'ai lus ne correspondent plus à rien, sont imputables aux époques dans lesquelles ils s'enracinent. L'amour platonique, l'amour courtois, l'amour romantique, l'amour ancillaire, l'amour désillusionné, l'amour éphémère, l'amour divin, l'amour suprême.... je les porte en moi, comme des spectres, et les mots qui ont sculpté mon coeur, il m'est interdit de les prononcer. Dissonants, ils ne sont pas de ce temps. L’amour, je l’ai lu, je ne l’ai pas vécu. Cependant, le mariage de Michel Houellebecq m’a ouvert les yeux et j’aimerais que tout cela change. Je ne connais l’amour que par la littérature, c’est donc à travers elle que viendra le salut. 

 

Avez-vous déjà entendu parler de la carte de Tendre ? Imaginée au XVIIe siècle par Madame de Scudéry, la domina des précieuses, dans son délicieux Clélie, la carte de Tendre présente de manière métaphorique les différents chemins qui mènent à l’amour. « Il s'agit d'aller de la ville de Nouvelle-Amitié à la ville de Tendre. À partir de la rencontre initiale, trois voies sont offertes : la plus rapide, au milieu, conduit au désastre ; celles qui, de part et d'autre, l'encadrent, assurent la solidité des lendemains (si l'on ne s'échoue pas sur l'écueil Orgueil). Entre la Mer d'Inimitié et le Lac d'Indifférence, le fleuve Inclination mène tout droit à la Mer dangereuse et aux Terres inconnues », explique de manière très claire l’encyclopédie Larousse (en ligne). Une carte destinée à enseigner aux hommes le respect, le raffinement et l’estime, afin de les sortir de leur indigence affective (comme quoi, certaines choses n’ont pas changé). Scudéry Féminazi ? La question se pose.  

 

 

Ceci dit, cette carte, je vais à présent m’efforcer de l’actualiser, en espérant que cela me porte chance et qu’elle éclaire mes prochaines rencontres. Cette nouvelle Carte de Tendre, nous la renommerons, en conséquence, Carte de Tinder.

 

Le point de départ, c’est la ville de Match. Pour y accéder, cela demande un certain talent. Une photo mal cadrée, un selfie torse-nu, un filtre Madame Butterfly et vous en êtes exclu. Vous ne disposez que de quelques secondes pour séduire. Afin que l’autre puisse se projeter, présentez-vous sous plusieurs facettes : vous en soirée (vous êtes funs), vous entre amis (vous n’êtes pas un solitaire dépressif et associal), vous dans un cadre plus glorieux (bureau, conférence, derrière les platines, en cuisine... en fonction de l’activité que vous pratiquez), vous en gros plans (il faut montrer la marchandise) et enfin, vous dans un paysage de rêve (vous êtes un être de mystère, attiré par les grands espaces, la mer, la nature… #JeSuisAuthentique). Agrémentez enfin votre profil d’une description succincte, suffisamment pour susciter l’intrigue. On aime chez l’autre ce que l’on ne parvient à sonder.

 

 

 
C’est ce que nous appellerons le syndrome Next, en hommage à l’émission d’MTV, qui a su forger une génération de cœurs dégénérés. 

 

Une fois le match parfait, trois chemins s’offrent à vous. L’indifférence, la concupiscence et la patience. Vous pouvez ignorer le match et passer au suivant. C’est ce que nous appellerons le syndrome Next, en hommage à l’émission d’MTV, qui a su forger une génération de cœurs dégénérés. Il est également possible d’engager la discussion de manière frontale, en empruntant un ton à la fois tendre et moqueur. Des messages brefs, nerveux, un genre d’éjaculation précoce langagier. Toutefois, je préviens, attendez un peu avant d’envoyer « hé, grosse, on ken ?? ». Mieux vaut tâter le terrain et éviter de commettre une imprudence. Ce serait dommage d’être signalé par votre correspondante avant d’avoir fait plus ample connaissance. Enfin, et c’est la voie encouragée, vous pouvez faire commerce de quelques banalités, un genre de small talk en différé, fait de langueurs, de messages erratiques et de confessions enflammées. Vous commencez par « hey » ou « salut, toi », et finissez par aborder la mort de votre chat en six longs paragraphes larmoyants. L’autre devient progressivement le déversoir d’une solitude morbide et le calice de vos espoirs. L’ombre de votre téléphone immobilise les aiguilles du temps, qui s’écoule plus lentement. Le désir nait, et vous finissez par prendre rendez-vous, un « verre » plus qu’un « café », dans un bar discret, avec un patio intérieur, où, bien entendu, vous n’avez pas vos habitudes. Alors, vous finirez au mieux plan cul et au pire coup d’un soir, pour finalement vous faire ghoster parce qu’elle en aura matché un autre, pas mieux, seulement différent et vous regretterez alors de ne pas l’avoir friendzonée. Au moins, vous auriez pu créer un lien, tisser une amitié, pleine de tensions et sous-entendus érotiques. L’amitié n’a pas ce sale goût de défaite égotique, quand quelqu’un disparaît, qu’il s’est lassé et que vous en ignorez les raisons, que vous les devinez dans les plis de votre ventre à bière et les trous d’une calvitie précoce. 

 

Est-il possible d’imaginer carte plus optimiste ? Sans doute. On pourrait se figurer un scénario détaché du virtuel. Des retrouvailles avec une ancien camarade de classe, par hasard, dans la rue, un soir de novembre. Vous avez grandi, elle a embelli. S'en suivent de longues discussions sur Messenger et Whatsapp, annonçant un compagnonnage intellectuel et sentimental prochain. Elle vous parle de ses lectures, vous évoquez les vôtres. Vous finissez par vous revoir, au cours d'une soirée, chez son voisin, puis à nouveau, près de chez elle. Alors se concrétiserait quelque chose de beau, de pur, comme un rêve. Quelque chose que vous même n’espériez plus. Quelque chose comme de l’amour. Un amour en gestation. Vous quittez son appartement, vous lui dites que vous vous reverrez bientôt. Vous lui laisser entrevoir une romance. Vous lui promettez quelque chose que vous n'êtes pas en mesure de lui orffir. Alors, sans donner d'explication, vous disparaissez. Les mois passent. Rien. Un soir, vous lui envoyez un message. Vous voulez vous racheter, vous vous êtes rappelé cette nuit avec elle, contre elle, en elle. Elle répond. Vous ne répondez plus. Elle vous bloque. Fin.

 

Désolée Madame de Scudéry, et désolée Elvis, mais aujourd’hui, nous avons une nouvelle rengaine « Love me Tinder, Love me Trou ». L’estime, l’inclination, la reconnaissance, c’est terminé (sauf pour mes quelques amis en couple … #SoPassé). Adieux billets galants et billets doux. La tendresse devient lassitude, et il arrive que l’on se quitte, simplement parce qu’on n’a pas de « projet commun », parce qu’on ne comprend pas que l’autre ne soit pas un autre moi, parce qu’au lieu de sentiments, nous laissons nos émotions nous guider… des émotions qui par définition sont éphémères et volages.

 

Mais je rêve un jour d’effacer le monde dans mon amour et de m’effacer dans l’être aimé…

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

 

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