Ma grande vadrouille

En septembre, Aurore est partie pendant 5 jours en randonnée avec des détenus. Une aventure humaine et émotionnelle, qu’elle avait besoin de raconter.
21/10/2019

 

Bordeaux. L’été touche à sa fin. Les restaurants bouillonnent de vie. Les gens rient, mangent, boivent, fêtent le début du week-end. Mon sac de randonnée sur le dos, je traverse cette atmosphère festive, à laquelle je me sens comme étrangère. J’ai l’impression qu’il me manque quelque chose - ou quelqu’un ?

 

Une phrase me revient alors : « vide et plein ». Je me la répète en mantra. Ces deux mots antagonistes reflètent mon état d’esprit. Des mots prononcés presque cinq jours plus tôt par un certain Fabrice Gand. C’est à lui que je dois ces cinq jours de randonnée. Un projet fou et inoubliable.

 

 

Cette randonnée, c'était 17 personnes, conviées à marcher ensemble dans le Périgord. Des gens de tous âges, de 19 à 65 ans, et d’horizons divers. Deux femmes et quinze hommes. Alice, Momo, Nathan, Jean-Luc, Renaud, Antoni, Vianney, Luc, « 77 » du nom de son département d’origine, Gustave, Dejan, Fabrice, Pierre-Antoine, « Didiwa », Marin, Bernard et Star, un border collie qui a accompagné et enchanté notre chemin… Deux surveillants de prison, deux médiateurs, deux techniciens pour le documentaire en parallèle, une conseillère SPIP (service pénitentiaire d’insertion et de probation), 4 détenus et 6 étudiant.e.s. Du Château de Bridoire à celui des Milandes, où Joséphine Baker hébergea ses sept enfants, la Dordogne dessine une rencontre. En apparence, celle de détenus, de fonctionnaires de l’administration pénitentiaire et d’étudiants ; en réalité celle d’êtres humains qui, ensemble, discutent, chantent, pleurent, rigolent et rêvent ensemble à une nouvelle société.

 

Afin que chacun trouve sa place dans le groupe, nous sommes répartis en équipes : intendance, nourriture et pharmacie, guides, organisateurs du temps de parole, permettant à chacun de s’exprimer…   Ainsi, chacun a une fonction, un rôle, une importance…

 

JOUR #1

Nous discutons avec deux cyclistes anglais, visiblement confus, ne parlant pas un mot de français. Nous croisons également un habitant du village de Mandacou. Après un détour par la nationale, nous retrouvons notre gîte, au milieu des champs, tenu par un petit homme âgé et ma foi, fort sympathique. Chacun est alors sommé de décrire sa journée, en un mot : « Sérénité », « douceur », « simplicité », « convivialité », « ça change », « soleil », « rires », « groupe »…. Le terme « Evasion », prononcé par l’un des membres de la troupe, fait doucement rire.

 

 

JOUR #2

Le deuxième jour, je suis dans le groupe des guides, celui en charge des « cartes ». Nous nous trompons de chemin. Pas grave. Dans notre peine, nous trouvons une manière de nous divertir. En chemin, nous nous extasions sur la taille des testicules d’un taureau. En début d’après-midi, une grand-mère émue de nous voir mal en point nous sauve d’un état de déshydratation avancé. Le soir, à nouveau chacun témoigne, les explications et les excuses suivent. Cela me rappelle que, quelle que soit la situation, la communication est essentielle.

 

JOUR #3 #4 #5

Sur la route, nous apprenons à prendre en considération l’autre. Le temps d’une pause, par exemple, nous pouvons nous laisser séduire par la perspective d’un jeu léger – le ninja.  Gustave étonne par son agilité. Momo s’arrête à tous les arbres fruitiers comme si nous étions dans « Man vs Wild ». Luc offre son thermos de café. On se fait des passes avec le ballon que ce même Luc a transporté toute la randonnée. Le long du chemin, des tournois de lancer de tournesols sont organisés. Si vous entendez parler de deux hommes qui ont pris le pouvoir grâce au très sombre « pour combien », ils vivent sûrement comme des rois dans un certain centre de détention.

 

 

Au fil des jours et des paysages - des prés, des champs, des vallées - les langues se délient. Tous parlent, évoquent une expérience, un événement marquant de leur vie. Certaines déclarations provoquent les larmes, d’autres le rire. Une émotion – intense – presque indescriptible.  Momo émeut en se rappelant ses enfants. On se dispute plus sur le mercato que sur l’actualité. Dejan évoque sa Serbie natale. Gus détaille la correspondance épistolaire entretenue avec sa coiffeuse. « Didiwa », lui, les études de ses enfants ou son métier de surveillant auquel il ne s’était pas prédestiné. Nadège explique de manière énergique l’art et la manière du savon artisanal. Luc, nous égaye, met l’ambiance, digne d’un véritable chauffeur de salle en rase campagne. Bernard et Luc découvrent les joies de la perche. Marin s’interroge sur son projet professionnel de magistrat. A grands renforts d’éclats de rire, Momo déroule des histoires sans queue ni tête, avec aplomb, butant parfois sur la langue.

 

 

Le dernier soir, alors que l’on fête l’anniversaire d’Antoni, ému quand il a soufflé les bougies de son gâteau surprise, le mot « amitié » est prononcé. Instinctivement, les larmes me montent aux yeux. Et comme à mon habitude ces derniers jours, je ne dis rien. J’écoute. Tout le monde pense déjà au départ et à la solitude. Je profite du silence, peu à peu apprivoisé et à présent apaisant, pour observer les 16 personnes qui m’entourent. Plus je les regarde et plus je les trouve beaux et belle, plus je suis fière de cette équipe, cette « salade de fruits » comme l’a si bien décrite « 77 ». J’ai beaucoup discuté avec Momo de la confiance, du temps qu’elle prend à construire, de son caractère essentiel. Ici, je me sens en confiance, justement. Un sentiment qui éclaire chaque moment, lui donne du sens.  

 

Au son de « je t’aime à l’italienne », la voiture qui nous emmène à la gare laisse ses « au revoir » sans volonté réelle de se quitter, dans la chaleur des retrouvailles à venir.

 

Le retour a été moins difficile que prévu. Je m’étais préparée à ressentir un fort sentiment de solitude. A partir du moment où j’ai quitté les garçons à la gare, je me suis retrouvée seule dans ma tête. Seule avec mes pensées. « Le souffle qui nous pousse à grandir », évoqué par Vianney dans le dernier temps de parole, s’imprime dans mon esprit. Les premiers proches que j’ai retrouvés ont permis un atterrissage en douceur. Puis tout est allé très vite. Mon emménagement en deux jours, ma rentrée au bout de trois. Aujourd’hui, cela fait plus de deux semaines que l’on s’est quitté. J’y pense tous les jours. Parler de mon expérience était un devoir. Nous nous l'étions promis. 

 

Parce qu’il faut bien clôturer, au moins dans les faits, cette histoire quelque part, j’aimerais laisser à Fabrice qui a initié le projet les derniers mots. « A force de vivre dans la peur, on en oublie son aspiration dans la vie. » Merci.

 

Par Aurore Thibault 

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