Mehdi Meklat : « Ce qui est mort, c’est Marcelin Deschamps »

Après une lecture attentive du livre Autopsie de Mehdi Meklat, Twenty a voulu rencontrer le jeune journaliste pour mieux comprendre les ressors de la fameuse « affaire Meklat ».
15/01/2019

 

Entre 2010 et 2015, Mehdi Meklat a publié 53 000 tweets sous le pseudonyme Marcelin Deschamps, dont beaucoup à teneur homophobe, raciste, antisémite ou misogyne. En février 2017, les Tweets sont ressortis, et la fameuse « affaire Meklat a éclatée ». En moins de 24h, l’ancien Kid de France Inter s’est vu passer du statut de « chouchou des médias » à celui de persona non grata.  

 

Personnellement, je n’arrive pas à me sentir offensée par ce qui est écrit sur les réseaux sociaux, quelle que soit la dimension du propos, l’extrémité des paroles. Pour moi, les réseaux ne forment pas partie d'un espace commun, d'un espace partagé. En revanche, si je tombe sur une croix gammée ou un tag raciste dans la rue, je pourrai ressentir un pincement au coeur, un malaise. Dans la rue, je ne peux pas ne pas voir, c'est sous mes yeux, sur mon chemin, et cela appelle à une réaction immédiate. Au contraire, et peut-être par excès de naïveté, ce qui est posté sur Twitter ne me semble pas réel et ne mérite pas que je m'y attarde plus que cela. J'ai le choix d'un prêter ou non attention. Bien sûr, je ne cautionne pas non plus les tweets de Mehdi Meklat (quoi que quelques-uns m’aient fait sourire). Seulement, la réaction des médias m’a semblée quelque peu disproportionnée — beaucoup de bruit pour rien. Ainsi, sans animosité, j’ai lu Autopsie, signé Mehdi Meklat. Un texte hybride et intime où s’entrelacent dans un air du temps saturé de course au like, de virtualité débridée et de crise des médias : violence sociale, racisme, exil et duel identitaire, colère, indignation, rébellion et rédemption. Si mes aînés ont écrit des textes virulents à l’encontre de son auteur, je me suis laissée émouvoir et attendrir par la plume de Mehdi Meklat, très littéraire. Sans me l’expliquer, j’ai été touchée, peut-être séduite malgré moi par ses propos. Lorsque nous nous sommes rencontrés, au café, un dimanche soir, pour évoquer l’ouvrage, je n’étais plus neutre. Quelque chose en moi avait envie de le défendre. Peut-être parce que nous avons le même âge, peut-être parce que j’ai l’impression de le comprendre, de comprendre sa démarche (bien qu’étrangère à Twitter), ou peut-être parce que je ne sais pas faire autre chose (je ne suis qu'amour et surtout, j'ai la capacité émotionnelle d'un enfant de trois ans), j’ai donc un peu sans le vouloir réalisé une interview "bienveillante", (orientée diront certains), mais néammoins sincère.

 

 

 

 

TWENTY : Ce livre, c’est ton autopsie ? Celle de la société ? En général, on fait une autopsie pour déterminer les causes de la mort de quelqu’un… qu’est-ce qui est mort ?

Mehdi Meklat : Le mot autopsie, ici, a le sens d’ouverture. J’avais la volonté d’ouvrir et de voir l’intérieur, à la fois de notre société et de nos pratiques des réseaux sociaux, de cette manière que nous avons de nous inventer des pseudos, des choses parallèles. Mais c’est aussi l’autopsie de ma démarche, avoir un compte Twitter et tweeter des choses violentes. Donc non, rien n’est mort. Ce qui est mort, c’est Marcelin Deschamps. A partir du moment où j’ai supprimé le compte, il a cessé d’exister.

 

TWENTY : Et une certaine innocence dans la pratique des réseaux, peut-être ?

M.M : Il y a la question générationnelle qui compte. Les gens de notre génération sont plus aptes à comprendre cette démarche, cette pratique, cette provocation. Ils ont les outils. Les gens plus âgés, en revanche, n’ont pas forcément les codes, ni cette compréhension des réseaux sociaux que nous pouvons avoir. Certains ont parlé de l’affaire sans savoir ce qu’est véritablement la nature d’un tweet, en pensant qu’un tweet ce serait comme la vérité. Aujourd’hui, de toute manière, les tweets sont considérés comme vrais. Moi, quand j’écrivais cela, j’avais l’impression que c’était virtuel, que cela n’existait pas, que c’était une matière éphémère.

 

"Le fait que je m’appelle Mehdi me rend automatiquement suspect, j’ai moins le droit à la carte de la provoc, du second degré…"

 

TWENTY : Les plus vieux auraient-ils manqué d’indulgence à ton égard pour faire de toi une victime sacrificielle ? 

M.M : Je pense que j’ai été l’un des premiers, en France, à se voir fouiller son historique Twitter de la sorte. Pour le Printemps Républicain, qui a fait cette démarche-là, j’étais une prise de guerre, celui qu’ils ont réussi à faire tomber, parce qu’il y a tout un discours politique, esthétique, artistique, qui ne leur plaisait pas et qu’ils voulaient attaquer. Et j’avoue qu’il ne fallait pas aller très loin pour trouver ce qu’ils cherchaient, je leur ai rendu la tâche facile. Et puis, on en a sorti de très graves, mais il y en a de plus légers et ça, à l’époque, les gens riaient. Sinon, je ne cherche pas à me faire passer pour une victime. Ce que dit l’ouvrage, c’est que c’est un fait de société. En revanche, je pense quand même que le fait que je m’appelle Mehdi me rend automatiquement suspect, j’ai moins le droit à la carte de la provoc, du second degré…

 

TWENTY : Tu penses que le problème, c’est que le second degré perd pied sur les réseaux sociaux ? L’hystérie du social, c’est le règne du premier degré et d’un ressenti immédiat ?

M.M : Je pense que les réseaux sociaux ont effacé et dissout les frontières. On se retrouve dans une matière que l’on arrive pas à définir. Tout se confond, le réel et la fiction, le vrai et le faux, le premier et le second degré, la vie et la mort… c’est un lieu où parfois ce sont des faux comptes, des gens qui n’existent pas, des informations fausses sur la mort de certaines personnes qui doivent prouver qu’elles sont en vie en tweetant à leur tour… c’est cela la réalité de Twitter. Mais en mon sens, ça reste un endroit drôle, de blagues et de provoc’… la jeune génération, les lycéens par exemple, qui sont sur Twitter, c’est parfois à mourir de rire. Ils s’inventent des histoires d’amour, des situations improbables…

 

TWENTY : Marcelin Deschamps, dans son côté troll et miroir déformant m’a fait pensé à Tay, cette intelligence artificielle de Microsoft, un chatbot devenue suprématiste blanche en moins de 24h sur Twitter…

M.M : La violence reçue peut être une violence que l’on recrache, que l’on renvoie au monde. Le vrai problème, me semble-t-il, c’est que Twitter n’a pas de cadre. Ce n’est pas non plus un endroit que l’on peut définir. Ce n’est pas un média, pas un blog, et pas uniquement une plateforme. On ne sait pas si c’est une extension du réel ou bien de la fiction.

 

"J’avais l’impression d’être dans un espace de totale liberté et donc de totale provoc".
 

TWENTY : Marcelin Deschamps, dans le livre est toujours écrit en italique, comme un titre de livre ou de film.  C’est une manière implicite de réaffirmer son caractère fictionnel ?

M.M : Marcelin Deschamps, c’est un pseudo que j’ai créé. Ça a été une erreur de parler de double maléfique. Il est beaucoup plus normal d’assumer l’erreur. Pour exister, à travers ce pseudo, il fallait écrire de la merde, aller à l’extrême limite et en même temps c’était une manière de m’opposer au champ intellectuel dans lequel j’entrais. C’était le seul endroit où il ne pouvait pas me contrôler, où il n’avait pas d’emprise sur moi. J’avais l’impression d’être dans un espace de totale liberté et donc de totale provoc.

 

TWENTY : Tu as l’impression qu’on a fait de toi ce que tu n’étais pas, ce que tu ne voulais pas être ?

M.M : Je me suis toujours opposé au fait d’être un porte-parole. Quand l’erreur arrive, tu deviens celui de tout le monde, de tous les gens de banlieue, de tous les arabes. Maintenant que j’ai donné les armes, il est plus facile de catégoriser tous ce que je suis supposé incarner. Et puis, on a dénigré ma réalité. Par exemple, récemment j’ai donné une interview au JDD et ils ont utilisé un titre faux, une phrase que je n’ai jamais prononcée. J’ai écrit à la rédactrice en chef, qui m’a répondu "un titre est forcément réducteur". Les médias sont en recherche incessante du clic, veulent provoquer le buzz. Là c’est dangereux. De là à transformer la parole et les mots, c’est la crise des médias. Le journaliste, normalement, son rôle, c’est d’aller dans l’intime, dans l’âme. Ce journalisme est devenu trop rare.

 

TWENTY : On t’a aussi présenté comme « l’enfant chéri du gauchisme culturel »… pourquoi ce besoin de te faire sans cesse rentrer dans des cases, à ton avis ?

M.M : Je n’ai pas compris. La seule chose que j’ai compris, c’est que cette histoire a créé énormément de fantasmes, de certitudes et d’euphorie. Chacun avait sa vérité, pensait avoir compris. C’est aussi pour cela qu’il m’a semblé important d’écrire, pour transformer ma vérité en un objet, une œuvre. C’est changer la colère et la violence en art.

 

"C’est une violence qui s’adressait à tout le monde. Les gens visés étaient aussi bien des hommes que des femmes, des blancs, des noirs et des arabes". 

 

TWENTY : Ton éditeur, dans la préface, évoque une volonté préventive, surtout à l’égard des jeunes génération. C’est un ouvrage didactique, concernant nos pratiques des réseaux sociaux ?

M.M : Je pense que c’est important que mon expérience, racontée à travers l’intime, puisse trouver écho et prévenir certains jeunes du jeu dangereux et inflammable que peut être Twitter. Moi, on ne m’a pas donné les codes. Twitter c’est un endroit de violence, d’émerveillement, de tout… tout est mélangé et il faut se débrouiller au milieu de tout ça.

 

TWENTY : De manière assez ironique, le premier tweet qui t’a été reproché visait les habitants de Besançon. Comment analyses-tu ce décalage entre la masse de tweets postés et ceux qui t’ont été reprochés au moment de l’affaire Meklat ?

M.M : J’aurais voulu que tous les tweets soient ressortis pour qu’on comprenne le ton, qu’on y adhère ou non. C’est une violence qui s’adressait à tout le monde. Les gens visés étaient aussi bien des hommes que des femmes, des blancs, des noirs et des arabes. Mais uniquement une dizaine de tweets est ressortie, qui visaient les mêmes catégories.

 

TWENTY : Tu penses que c’était une manière, pour les médias, de rationnaliser l’affaire que de te faire rentrer dans un schéma, celui de l’arabe homophobe et antisémite ?  

M.M : C’était beaucoup plus facile de sortir ces tweets qu’un tweet contre Arianne Massenet par exemple. Là aussi, c’est générationnel. Les jeunes comprennent qu’on la vise, elle ou les Miss France, parce que c’est ringard, parce que c’est ridicule et que ça n’a aucun impact. C’est très compliqué à expliquer, d’ailleurs. Ce que je reproche aussi, c’est qu’on ait été fouiller mon compte Twitter. Ce n’est pas un hasard, comme ce n’est pas un hasard qu’on fouille le compte d’une jeune chanteuse qui s’appelle Mennel ou d’un jeune arabe d’En Marche…

 

"Je devais reprendre la parole après le lynchage médiatique que j’ai vécu".

 

TWENTY : Et celui d’Agathe Auproux ?

M.M : Elle, sa carrière n’a pas été menacée, même si ses tweets ont un ton assez proce des miens. Elle est tous les jours à la télévision chez Hanouna, travaille pour Black Pills… Quant à son explication, elle était très cohérente, elle expliquait quelque chose de l’époque et a été entendue. D’autres, comme Laurent Deutsch, n’ont carrément jamais eu à s’expliquer de tweets pourtant racistes, extrêmes… aujourd’hui, il sort un livre sur la langue française… il n’a pas dû faire un livre pour s’expliquer.

 

TWENTY : Pour toi, c’était une nécessité ? Tu as l’impression qu’on t’a spolié la parole au moment de l’affaire Meklat ?

M.M : Je devais reprendre la parole après le lynchage médiatique que j’ai vécu. J’ai écrit une sorte de journal intime pendant longtemps, et puis, fort de cette expérience d’écriture, j’ai commencé un texte nouveau, qui est devenu ce livre. Je ne savais pas quelle forme cela prendrait, comment il évoluerait. Je me suis laissé envahir par le texte. C’est arrivé comme ça, dans un long cris de résistance, pour me faire entendre. C’était comme une apnée.

 

TWENTY : Aujourd’hui, tu vas encore sur Twitter ?

M.M : Je n’ai pas de compte mais je me connecte parfois sur le compte d’amis pour voir un peu ce qui s’y passe, parce que pour certaines informations, pour certains moments d’actualité c’est intéressant de suivre en direct… Strasbourg, les gilets jaunes… d’ailleurs, c’est fascinant qu’un mouvement de résistance puisse naitre par les réseaux,  en rassemblant ceux qui jusque là n’étaient jamais sorti de chez eux, n’avaient jamais été entendus et auxquels on ne s’était jamais adressé. C’est le mouvement des cœurs essorés.

 

"Comme les réseaux sociaux, les gilets jaunes n’ont pas de couleurs, ils ne peuvent pas être catégorisés".

 

TWENTY : Justement, on reproche aux gilets jaunes ce que l’on pourrait reprocher aux réseaux sociaux : un manque de direction, de vision, de porte-parole, de cohérence et d’unité…

M.M : Comme les réseaux sociaux, les gilets jaunes n’ont pas de couleurs, ils ne peuvent pas être catégorisés. Oui il y a des racistes, oui il y a des homophobes, oui il y a des humanistes et des amoureux… C’est un mouvement qui représente exactement les réseaux sociaux, dans sa complexité, sa diversité, sa violence et sa colère… une colère saine et juste.

 

TWENTY : Est-ce que, dans ta description d’une certaine violence sociale, tu te sens proche d’écrivains comme Edouard Louis ?

M.M : C’est un écrivain que j’admire beaucoup, qui raconte des choses extrêmement dures et intimes, la réalité de notre époque, de notre monde social, de ses blessures. C’est aussi pour ça qu’il est confronté à la critique. C’est un écrivain important aujourd’hui, qui pointe des réalités pas simples à assumer. La société n’a pas envie d’entendre à quel point elle est extrême, raciste et violente. Le monde rural, comme le monde périphérique sont des zones que l’on ne veut pas faire exister.

 

"En moi, il y a une forme de réconciliation".

 

TWENTY : Tu parles de droit à l’oubli. Pour qui ? Pour toi ?  

M.M : Aujourd’hui, des employeurs regardent les réseaux sociaux de leurs futurs employés pour voir s’ils peuvent les embaucher. C’est dangereux. Sur quoi on se base ? Une parole libre, mal gérée et virtuelle ? Ne faudrait-il pas mieux se concentrer sur la réalité, les compétences et la sensibilité des individus ?  En Grande Bretagne, un projet de loi a été présenté au Parlement, interdisant aux employeurs de regarder ce que les gens ont écrit sur les réseaux avant 19 ou 20 ans. On ne peut pas se baser là dessus pour raconter quelqu’un ou l’imaginer. Le droit à l’oubli permet de se dire « ok, ce mec a tweeté des conneries, mais on va peut-être lire ses articles, voir ce qu’il a fait, lire ses écrits, écouter les six ans de radio qu’il a fait… ».

 

TWENTY : Tu dis, à la fin du livre « la lutte est finie », il y a quoi après la lutte ?  

M.M : C’est l’histoire d’une blessure, d’un déchirement, d’un écart, celui d’être entre deux parents, deux origines, deux mondes et deux classes sociales. Comment on se place au milieu de tout ça ? L’écriture c’est une manière de réconcilier, surtout avec soi-même. En moi, il y a une forme de réconciliation.

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

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