Moi, Ramia, 16 ans, prisonnière de Daesh

Ramia a été enlevée par Daesh le 3 août 2014. Elle avait 12 ans. Aujourd’hui, aux côtés de sa mère, Adoul, elle témoigne, dans un livre courageux, au nom de son peuple, les Yézidis. Rencontre.
09/10/2018

 

Il est peu aisé d’évoquer, ou plutôt de paraphraser, l’histoire de Ramia. Une histoire qu’elle narre, avec retenue, franchise, pudeur, colère et parfois ironie, dans le livre Prisonnières, publié aux éditions Stock. Au nom de son peuple plus que pour elle-même, elle témoigne, afin que le sort des Yézidis ne soit plus ignoré, et le génocide, enfin reconnu par la communauté internationale. Ce qu’elle a vécu, d’autres jeunes filles l’ont vécu et le vivent encore. Un combat qui fait écho à celui de la jeune Nadia Murad, porte parole de la communauté yézidi et prix Nobel de la paix.

 

 

J’ai pu rencontrer Ramia dans les bureaux de son éditeur, à Paris. Anxieuse, nerveuse, j’appréhendais la rencontre. Pour la première fois de ma vie, j’allais me confronter à quelque chose de véritablement inintelligible. C’est facile de faire la maline pour impressionner trois sociologues grabataires avec quelques questions savantes, c’est autre chose de prendre en note des sentiments, des émotions, des ombres qui vous échappent. Peur de ne pas trouver les bons mots, peur que l’intention de mes questions se perde dans la traduction, peur surtout de me retrouver face à une jeune fille brisée, captive encore, en pensée, de l’horreur dont elle s’est sauvée, et de n’être là que pour remuer cette horreur, en trente minutes superficielles. J’avais préparé quelques questions, sur le présent, sur l’avenir. Je ne voulais pas évoquer le passé, par crainte sans doute de sa réaction, et surtout de la mienne. Il aurait été malvenu de lui faire l’affront de mes larmes, larmes qui n’ont cessé de couler alors que je lisais son témoignage. Tout est dit dans le livre, qu’ajouter de plus ? Quelles précisions demander ?

 

Prisonnières, c’est le récit d’une mère et de sa fille rescapées de l’enfer. Elles sont yézidis, l’une des plus anciennes religions monothéistes. Le 3 août 2014, pendant la guerre d'Irak, la région yézidie de Sinjâr tombe aux mains des djihadistes, les combattants de l’Etat Islamique. Les hommes sont capturés, tués, les plus jeunes contraints de grossir les rangs de Daesh, et les femmes, enlevées. Considérées comme des « trophées de guerre », réduites à l’état d’esclaves, elles sont converties de forces, torturées, violées et mariées aux combattants, dont elles deviennent en quelque sorte les « choses ». Ramia est l’une d’elles. 

 

 

 

Alors qu’elle n’a que douze ans, Ramia est enlevée par des membres de l’Etat Islamique. Bientôt séparée de sa mère, de son père, de ses frères et sœurs, elle est emmenée dans un pick-up à Mossoul, avec ses cousines et d’autres filles yézidis. On les conduit chez une femme, qui les examine sommairement, cherchant à déterminer si elles sont vierges. Une virginité bientôt violée par un premier mariage forcé. Pour Ramia, l’humiliation, la honte et la douleur ne font que commencer. « Je me sens comme morte, ensevelie sous une tonne de saletés », écrit-elle. Au cours de ses années passées en captivité, elle est traitée comme un objet, une « chose ». Un soir, elle est même droguée, dans un campement de l’Etat Islamique. Une soirée qu’elle décrit comme belle et étrange, car pour une fois, elle ne sent plus rien, elle n’est plus vraiment elle.

 

Ramia ne vit plus, elle survit. Chacun de ses différents « propriétaires » l’épouse, change son prénom, abuse d’elle, en fait son esclave. L’un d’eux essaye même de la faire tomber enceinte. Ils veulent également qu’elle devienne une bonne musulmane, lui font apprendre des versets du Coran par cœur, tandis qu’elle prie en secret les sept anges des Yézidis pour se donner du courage. Des prières adressées à sa mère, son père, ses frères et sœurs dont elle n’a aucune nouvelle. Ramia découvre alors un nouveau quotidien, une nouvelle réalité, et quand elle pense qu’elle ne pourra pas en supporter d’avantage, quand elle se dit qu’elle préfèrerait encore mourir, de nouveaux sévices attisent la rage, la colère et la volonté de s’en sortir vivante.

 

Risquant tout, n’ayant plus rien à perdre, la jeune fille finit par s’échapper, avec deux autres filles, captives comme elle, en volant un téléphone portable à ses geôliers. Elle retrouve sa famille, du moins ce qu’il en reste, sa mère et sa petite sœur aussi, libérée grâce à une rançon, mais peine à faire la fête, à reprendre goût à la vie. On aimerait qu’elle redevienne la Ramia d’avant, mais la jeune fille ne veut pas renier son histoire, aussi douloureuse soit-elle. Et puis, les souvenirs de sa captivité la tourmentent toujours. « Mon cœur est encore empli d’ombres. Souvent, elles s’emparent de moi et me causent mille tourments » écrit Ramia. Par chance, elle quitte rapidement l’Irak. Grâce à un programme d’aide aux Yézidis, Ramia est envoyée en Allemagne, pour recevoir des soins et une éducation, avec son frère. Pays où elle vit actuellement. Si elle n’est plus en contact avec ses deux amies qui l’ont aidée à s’enfuir, elle sait qu’elles aussi ont retrouvé leurs familles, vivent chez leurs tantes.

 

 

Voilà, résumé en quelques lignes, ce qu’à vécu Ramia. Mais comme l’écrivent Alfred Hackensberger et Antoine Malo, qui ont recueillis les témoignages de la mère et de la jeune fille, « Peut‐on tout dire ? Faut‐il toujours tout raconter, les sévices, les châtiments, l’atrocité... ? ». Sans doute, même si cela implique de se confronter au pire, pour que leur histoire soient entendue, qu’elle soit lue. Une manière cathartique, également, pour la mère et la fille de se sauver. Ramie l’écrit, à la fin de l’ouvrage : « Une voix en moi me dit qu’il faut que j’expulse ces noirs souvenirs ».

 

Aujourd’hui, Ramia paraît une adolescente presque normale. On a du mal à se dire que la jeune fille qui se tient là se trouve être la même qui a écrit ces mots. La première impression qu’elle dégage, c’est celle d’une jeune fille réservée, dont les grands yeux et le sourire sensible brassent le monde, sans colère et sans haine. Elle répond de manière laconique, d’une timidité radicale. Ce jour-là, elle avait un shooting photo, s’était lissé les cheveux pour l’occasion, et craignait qu’ils ne se rebellent et bouclent à nouveau, comme n’importe quelle fille de seize ans. Cependant, au fil de la conversation, mise à distance par la traduction du kurde à l’anglais, on comprend qu’elle porte en elle tous les âges de la vie. Comme elle le dit dans le livre, à quatorze ans elle se sentait déjà vieille, usée, presque millénaire. Toutefois, à l’écouter, à la regarder, on se dit qu’elle a aussi bien douze que quarante que seize ans. Avant son enlèvement, Ramia jouait aux poupées, elle était innocente, et cette innocence s’est comme cristallisée en elle. Mariée de force, violée, humiliée, battue, affamée, Ramia semble aujourd’hui sur le chemin de la résilience, une résilience en mode mineur, précaire, qui se devine plus qu’elle ne se clame. Quand on la regarde, on ne la sent ni vraiment indestructible, ni vraiment fragile. Elle se dérobe à toute projection, nous confrontant à un douloureux mystère et on se demande : comment fait-elle, comment fait-elle pour continuer d’avancer ?

 

 

 

L’adolescente n’oubliera jamais ce qui lui est arrivé. Si oublier c’est pardonner, elle ne pardonnera pas. « Pardonner, c’est impossible », m’explique-t-elle. Pourtant, sa famille, sa mère également, préféraient qu’elle prenne ce chemin, se reconstruise sans regarder en arrière. Une manière de la préserver. Chaque fois qu’elle tentait d’évoquer ses conditions de détention, Ramia se sentait mal, se mettait à pleurer. Elle dormait mal aussi, faisait des cauchemars. Sa famille ne voulait simplement pas la mettre en colère, la troubler d’avantage « ils voulaient me protéger, m’épargner ». D’ailleurs, témoigner, raconter sa détention à Antoine Malo et Alfred Hackensberger​ lui causait le même tourment.  Des sanglots, une rage sourde. « Je pleurais beaucoup ». Aujourd’hui, néanmoins, à présent que le livre est sorti, Ramia avoue se sentir un peu mieux, satisfaite plus que libérée. Quand je lui demande si elle se sent libre, elle me répond que non. Elle a beau ne plus vivre en captivité, ses années d’emprisonnement la hantent, forment une nouvelle geôle psychique. « J’y repense constamment » regrette l’adolescente. Et puis, elle ne sait toujours pas ce qui est arrivé à son père, son frère et ses cousins. Raison pour laquelle, précise-t-elle, elle ne souhaite pas que le livre soit traduit en arabe, du moins, pas pour le moment. D’ici quatre ou cinq ans, peut-être, mais pas avant.

 

Si Ramia en avait la possibilité, en revanche, elle irait témoigner devant le tribunal international de la Haie, mais à nouveau, pas en son nom propre. Raconter, expliquer, parler, replonger dans les ténèbres de ce qu’elle a vécu,  l’adolescente le fait pour son peuple, dont elle continue de chérir les traditions et la religion. « Je prie toujours, pour ma famille et ceux qui sont encore retenus captifs de l’Etat Islamique » dit-elle. Et si Al Bagdadhi, qu’elle a rencontré brièvement lorsqu’elle était retenue prisonnière, se tenait devant elle, sur le banc des accusés, elle lui raconterait tout, elle lui dirait ce que ses font aux filles, ces mariages fantoches qui ne sont que des viols déguisés. Elle lui exposerait ce qu’elle raconte dans le livre, l’absurdité de certains dogmes, les contradictions de ces hommes, et la manière dont ils bafouent la vie humaine au nom d’une religion dont ils méprisent les fondements mêmes.   

 

Quand elle pense à l’avenir, Ramia se voit rester en Allemagne, « J’aimerais finir l’école et étudier la médecine pour devenir docteur ». Se reconstruire en apprenant à soigner les autres.  Si dans le livre elle disait souvent vouloir devenir comme sa mère, femme au foyer, aujourd’hui, les enfants et le mariage, ce n’est pas ce qu’elle imagine en premier. « Je n’y pense pas », dit-elle. Quant à l’Irak, elle ne veut pas y retourner, à moins que ce ne soit pour revoir sa mère, qui elle y vit toujours, le temps d’un séjour. Il n’y a rien pour elle là-bas, explique la jeune fille, si ce n’est des souvenirs, des vestiges.

 

Chez elle, à présent, c’est l’Allemagne. Une terre qu’il l’a accueillie, trouve-t-elle, avec beaucoup de bienveillance. Elle peut étudier, on s’occupe bien d’elle. A l’école, elle s’est également fait des amis, des « normal teenies » comme elle le dit, des filles et même des garçons, qu’elle considère sans gravité. Aujourd’hui, Ramia jette un regard neutre sur les hommes, et quand elle les croise, elle les regarde sans amertume, « les garçons, je les regarde normalement », dit-elle. Les seuls hommes qui sont et resteront des monstres à ses yeux, ce sont les hommes de Daesh. Cependant, cette normalité qu’elle apprécie chez ses amis lui rappelle combien son sort est différent du leur. Il arrive que Ramia se sente triste, parce qu’ils ont une chance qu’elle n’a plus, celle de rentrer chez eux, de retrouver leurs parents, d’embrasser leurs mère. « Eux, ils rentrent de l’école et ils sont avec leurs parents ».

 

 

Son seul souhait, c’est celui-ci, pouvoir vivre avec elle, sa maman, en Allemagne. « Si lEurope pouvait faire quelque chose de plus pour moi, ce serait de me permettre de vivre avec ma maman ». Cependant, m’apprends la traductrice, une activiste qui vient en aide aux Yézidis depuis 2014, la situation est très compliquée en Allemagne. Beaucoup de programmes gouvernementaux se sont arrêtés, comme le Family Returning Program, destiné à réunir parents et enfants réfugiés. Elle fait pourtant tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à exaucer le vœu de Ramia. Une amie à elle, proche d’un membre du gouvernement, est parvenue à résoudre un cas similaire à celui de Ramia et sa mère. Grâce à elle, trois enfants ont pu retrouver leur père, avec qui ils vivent désormais. De quoi lui faire garder espoir. Un espoir que je partage également. « Nous méritons un peu de bonheur », écrit d’ailleurs Ramia à sa mère, dans une lettre qui clôt le livre. 

 

Pour conclure, je vous invite à lire ce récit, car, comme l’a dit Proust, la lecture est une amitié, une amitié nécessaire pour comprendre et se souvenir de ce qui a existé et qui malheureusement, existe toujours.  

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

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