Mon illumination écologique

​La semaine dernière, Carmen a eu une révélation « verte ». Depuis, elle cherche à adopter un nouveau mode de vie, plus durable et plus engagé. Récit.
04/03/2019

 

Gaïa tu adoreras

 

Un beau jour (la semaine dernière) je me suis réveillée écolo. La chose s’est faite naturellement, sans que je ne puisse identifier précisément l’élément déclencheur, l’origine d’un tel bouleversement. Pas de moment de grâce ni même de chemin de croix d’ailleurs. La veille je ne l’étais pas. Le matin je l’étais. Ce fut aussi simple que cela. Une expérience que j’imagine similaire à celle de la foi, une illumination soudaine et irréversible, une épiphanie verte, hors sol et détachée de tout contexte. La force qui fuse par la nature s’est emparée de moi dans mon sommeil, et au petit matin, j’étais investie d’une mission, écrire mon propre évangile écolo et répandre la bonne parole, avec toute la radicalité que l’on connait aux néophytes.

 

Sans doute mon éducation, syncrétisme de panthéisme, d’animisme et d’écosophies diverses et variées, y est-elle pour quelque chose. Enfant, mon père m’a appris à considérer le vivant dans son ensemble comme un écosystème de « sois », d’individualités, tour à tour humanisées ou sacralisées. Fidèle à la pensée de Philippe Descola, il cherchait à me faire voir le monde à travers un prisme différent, non ethnocentrique, tout en m’inculquant la nécessité d’unir nature et culture à travers une « écologie de relations ». Plus simplement, pour mon père, humain et non humain forment un tout, un ensemble solidaire d’interactions et surtout, d’interdépendances. A la théorie, il ne manqua pas d’ajouter quelques travaux pratiques. Chaque matin, par exemple, nous allions saluer les arbres, converser avec eux. Au cours de nos longues marches estivales dans les montagnes Majorquines, il m’a également transmis l’art de percevoir le divin alentours, de provoquer l’expérience transcendantale. Une expérience racontée en 1836 par le penseur américain Ralph Waldo Emerson, dans son célèbre essai Nature. « I am nothing, I see all, I become a transparent eyeball ». Au contact de la nature, Emerson avait l’impression de disparaitre, avalé par le paysage, qu’il finissait à son tour par avaler, pour en ressortir revitalisé ou plutôt « empowered », pour reprendre ses propres mots (sorry, les marketeux, vous n’avez pas inventé l’empowerment). Bref, vingt-quatre ans plus tard, voilà que j’intègre enfin les leçons paternelles, comme endormies au fond de ma conscience. 

 

 

Des leçons en contradiction, cependant, avec mon mode de vie de jeune citadine privilégiée, native du dixième arrondissement de Paris. A part caresser quelques ficus, errer aux buttes Chaumont, longer le Canal de l’Ourcq et planter des poireaux sur le toit du bureau en écoutant Tryo, ma proximité avec Gaïa est relativement limitée.

 

Deep ecology et soupe du jour  

 

Alors j’ai lu, et croyez-moi, avec un bon livre de vulgarisation et quelques pages Wikipedia, on peut s’improviser chantre du green en moins d’une semaine. Vautrée dans un chaos de connaissances superficielles, j’ai également écumé les sites obscurs, passant d’un lien à l’autre, d’un texte à l’autre. En un week-end, par exemple, j’ai pu appréhender la notion de collapsologie (en gros, la nécessité pour notre société d’entrer dans une logique de résilience face à la convergence des crises économiques, climatiques, écologiques, etc…), me familiariser avec la décroissance (même si je n’arrive toujours pas à savoir si c’est un caprice d’occidentaux pourri gâtés ou une absolue nécessité à imposer de force au monde entier à travers une dictature environnementaliste) et m’initier à une vision panthéiste de l’écologie (Dieu est tout et Dieu est dans la nature… je vous épargne les détails et joutes sémantiques opposant Thalès de Milet, les stoïciens, David de Dinant, d'Holbach et Diderot à Plotin, Amaury de Bène, Giordano Bruno et Spinoza). Je suis également tombée sur quelques textes moins intelligibles, dont un sur l’entropie appliquée à l’écologie (oui, dans un système clos le chaos ne va que croissant, cela va de soi, mais que faire de ce simple constat ?) ou un autre alignant des mots compliqués les uns à la suite des autres, sans qu’aucun sens ne fasse surface.

 

 

Ironie du sort, c’est par cette étude superficielle que j’en suis venue à m’intéresser à la deep ecology ou écologie profonde.  Il m’a suffit de taper dans mon moteur de recherche « écologie radicale », pour faire la connaissance d’Arne Næss, philosophe et alpiniste norvégien décédé en 2009, initiateur du mouvement. Un bon gars, prônant plein de belles choses, comme l’impératif de la décentralisation et la valorisation des actions écolo à une échelle micro-locale afin d’accompagner les populations les plus paupérisées dans la transition écologique (et bien sûr énergétique). Mais chez lui, j’ai surtout retrouvé les fondamentaux enseignés par mon père, à savoir le rejet d’une classification des êtres vivants, considérés comme la somme des aspects d’une même réalité émergeante au sein d’un écosystème. Une notion que j’ai appris à chérir à nouveau, en survolant quelques fragments de sa pensée. Pourquoi chérir ? Tout d’abord, parce qu’elle rend caduque le veganisme (et rien que ça, je jubile). Elle implique de penser l’agriculture différemment, mais sans nécessairement retrancher la production et la consommation de viande animale. Prenez un champ, élevez-y du bétail, des cochons, des poules, des dindons en plein air, faites pousser des céréales, des fruits et des légumes, et vous verrez qu’en moins d’un an des espèces disparues de papillons referons surface (l’expérience a d’ailleurs été réalisée par un fermier anglais dans les années 70). Ensuite, j’aime cette pensée en écosystème parce qu’elle s’applique à beaucoup de choses et permet d’éviter les récifs d’une idéologie trop binaire. Appliquée au féminisme par exemple, elle permet de définir l’homme et la femme au sein d’un système solidaire d’interactions et d’interdépendance, dont la finalité serait l’harmonie et l’équilibre, plus que le renversement du rapport de force. Bref, je m’égare…

 

Grisée par ces nouvelles découvertes — science flottante éclatée en teasers de doctrines écolos — j’ai décidé de passer à l’action. Mais comment ? Partager un post sur les bébés phoques ou un #greenactivistforgoodbitches ? Marcher pour le climat ? Economiser l’eau de la douche ? No way ! J’ai donc cherché quelque chose d’original, revêtant une dimension sacrificielle suffisante pour excuser mes travers anti écolos (addiction à la fast-fashion, outils numériques polluants, voyages en avion etc.). Ne pas faire d’enfants ? C’est vrai que les enfants polluent, et c’est suffisamment lointain pour que je puisse changer d’avis sans que cela ne dérange personne, tout en ayant bénéficié pendant plusieurs années d’une image de Sainte écolo (La vierge Marie avec la coupe d’Hulot). Au pire, je ne ferai qu’un enfant à qui je donnerais plusieurs noms afin de ne pas trop frustrer mes rêves de descendance prolifique : Melchior Ezra Rainer Pepito Baruch Bramly. Un c’est bien, c’est décroissant. Mais que faire dans l’immédiat ? Si mon porte-monnaie a plus de pouvoir qu’un bulletin de vote (c’est la pub qui le dit), alors il est temps de faire le tri dans ma consommation — vu que je n’arrive toujours pas trier mes déchets. Mais consommation de quoi ? Je ne vais quand même pas cesser d’acheter des vinyles d’italo disco ! Afin de joindre l’utile à l’agréable, j’ai trouvé la solution idéale. La décroissance dans l’assiette. Partant du constat que nous mangeons trop, sollicités par un appel constant à la consommation de nourriture, j’ai décidé de réduire un peu les quantités. Au programme : fruits et superfood le matin, soupe à déjeuner et salades, légumes, humus, omelette ou autres aliments déprimants (mais de saison) le soir. J’avais même mon slogan : Lâche ta fourchette pour la planète ! Une manière de politiser son régime de l’été, pour mieux rentrer dans un jean H&M (dont la confection aura nécessité près de 10 000 litres d’eau). J’ai envie de dire, Deliveroo du mal. Sinon, comme je mange moins, ma consommation de cigarettes a doublé et j’utilise environ dix gobelets en plastique par jour à la fontaine à eau du bureau (parce que garder le même plus de six heures représente trop d’effort à mes yeux). Mais bon, l’essentiel, c’est quand même d’avoir trouvé son combat (et si vous le trouvez grossophobe, le problème vient de vous. On peut être gros sans se gaver) !

 

 

Fuck your green prophets

 

Emerson, Descola, Arne Næss… où trouver des héros plus actuels (et plus inclusifs aussi, pour la forme c’est mieux) ? Des héros dans l’action, plus que dans la réflexion. Une star du zéro déchet (même si l’effort devrait d’abord venir des industriels, parce qu’entre nous, la pratique demeure presque impossible même en ne faisant ses courses que chez Naturalia ou Biocoop), un trappeur australien, un stratupper révolutionnaire, un land artist de moins de soixante-dix ans…n’importe qui d’un tant soi peu charismatique et portant un message résumable en 280 caractères.

 

Ainsi s’est imposée à moi la figure angélique et surmédiatisée de Greta Thunberg, jeune militante suédoise de 17 ans engée pour le climat.  Pour dénoncer l’inaction des gouvernements elle incite la jeunesse à faire la grève de l’école, comme si sécher les cours allait supprimer tout le plastique des océans (moi au moins, quand je bloquais mon lycée, je me gardais bien d’en faire un engagement politique. J’étais juste là pour la bédave et le chill). Si le combat est noble et la détermination de cette jeune personne fort louable, sa croisade semble cependant animée par des considérations aussi apocalyptiques qu’utopistes, survalorisées par une société cherchant à sous-traiter ses crises à la jeunesse (cf. Vincent Cocquebert, notre rédac chef, auteur de Millennial Burn Out, sur l’invention des générations et les effets néfastes du jeunisme sur la société dans son ensemble). Autant dire que le charme n’a pas vraiment opéré. J’ai passé l’âge de chanter Kumbaya en larmoyant sous mon bonnet péruvien.

 

 

Tout bien considéré l’icône que je cherche ne se trouve pas du côté des activistes. L’icône que j’attends, c’est la ou le CEO d’un grand groupe, qui viendra présenter à l’ONU sa charte pour les droits universels de la nature. Quelqu’un prenant ses responsabilités face à la nature, envisagée non comme une ressource, mais comme un être, une somme d’êtres avec lesquels penser un commerce véritablement éthique. Quelqu’un capable de parler de dédommagements, de compensations, en des termes naturels (quand on coupe un arbre, que l’on pollue une rivière la nature mérite réparation). Quelqu’un conscient de son rôle mais surtout de son pouvoir, capable de créer un mouvement pour un business authentiquement plus vert. Mais bon, qui prendra cette responsabilité ? C’est beau de rêver !

 

Green washing et personnal branding : #greenburnout

 

Vous l’aurez sans doute compris, le véritable sujet de cet article n’est autre que notre propension à pratiquer un Green Washing existentiel. Nous nous déclarons facilement écolos, parce qu’on nous dit que nous devons l’être, mais nos actes se limitent malheureusement souvent à peu de choses. Adopter un mode de vie passablement vert, le revendiquer sur les réseaux sociaux et ailleurs afin d’en légitimer son insuffisance ne feront pas nécessairement avancer la cause. Aujourd’hui, singer des gestes et une pensée green participent à l’écriture d’un personnal branding, d’un simulacre de grand-récit personnel. On pourrait également y voir une forme d’accomplissement sans substance, théorie merveilleuse formulée par le sociologue et philosophe Christopher Lasch. Se saisir d’une chose noble et la détourner à des fins égotiques, pour affirmer la prétendue supériorité d’un moi recroquevillé sur lui-même en une vaste point d’interrogation. Faire du yoga pour se muscler (et non pour se dissoudre dans le grand tout), s’improviser herbivore pour le la tendance, acheter des baskets recyclées pour le cool… Bien sûr, je ne dis pas qu’il faudrait arrêter de faire toutes ces petites choses, mais plutôt savoir pourquoi nous les faisons et comment aller plus loin. S’interroger constamment sur les effets de nos actions, au sein de cet écosystème dont nous faisons partie au même titre que la nature, ou plutôt, en son sein (remplacer la viande par le soja et participer à la déforestation de la forêt amazonienne ? abuser des bienfaits de l’avocat, si gourmand en eau et très souvent importé ? etc). Après, si vous aussi êtes en mal de combat, vous pouvez toujours lâchez votre fourchette pour la planète…

 

 Par Carmen Bramly, 24 ans, écrivain méta post néo-écolo 

Crédit photo : Ruth Sibbille/ Cécile Ortola Vanhove/ Serge Bramly

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