Mon ramadan made in USA

Cette année, Mariam, 20 ans, partie étudier aux Etats-Unis, devra fêter le ramadan loin des siens... récit.
13/05/2020

 

Il était 18h40 quand le Conseil français du culte musulman annonçait, après observation des astres à la Grande mosquée de Paris, le début du ramadan. Il commencerait le lendemain, le vendredi 24 avril 2020. Pour Mariam, 20 ans, il est 6 heures de moins car elle vit depuis neuf mois aux Etats-Unis. D’origine tunisienne, la jeune femme vit un ramadan confinée loin de ses ami.e.s et de sa famille. Pour nous, elle se confie sur cette drôle de période, et nous raconte ce premier ramadan vécu loin des siens. 

 

TWENTY : Ça fait presque deux semaines que le ramadan a commencé, comment ça se passe dans le Vermont ? 

Mariam : J’habite avec la mère d’un pote à moi, elle est américaine et pas musulmane. C’est assez intéressant de lui expliquer comment ça marche à la base. Son fils n’est pas là donc je suis seule avec elle. Elle est déjà venue en Tunisie mais j’ai l’impression que personne ne lui avait jamais parlé du ramadan. Elle trouvait ça bizarre, elle me disait “not even water ?” (tu n’as même pas le droit de boire de l’eau ?) je lui ai dit “non”, et elle m’a répondu que je faisais du mal à mon corps, que ce n’était pas bien. Je lui ai expliqué que ça faisait des années que je jeûnais et que j’étais toujours vivante…

 

TWENTY : Le partage est essentiel pendant le ramadan, que partages-tu avec elle ? 

Mariam : Ma culture et de ma religion mais ce n’est pas comme en Tunisie avec ma famille. J’ai l’habitude que tout le monde sache ce qu’est le ramadan donc on partage autre chose au moment de l’iftar (ndlr le repas quotidien de rupture du jeûne). En Tunisie, à Sousse d’où je viens, c’est une ville côtière, touristique. Un jour habituel du ramadan, je me réveille tard quand c’est pendant les vacances. Comme c’est l’été, on va à la plage. Pour moi, c’est plus famille qu’ami.e.s. Et puis vers 17 heures, ma mère commence à cuisiner et moi, je me mets à côté d’elle. On écoute la radio, il y a des émissions drôles pendant le ramadan, et puis on discute. Le soir, quand on entend la prière, c’est le meilleur moment parce qu’on sait qu’on va boire et manger. C’est mon moment préféré, on est tous ensemble autour de la table, on parle, on crie.

 

TWENTY : Comment tu t’occupes tes soirées et tes nuits d’habitude ?

Mariam : Le ramadan, c’est la seule période durant laquelle la Tunisie produit des séries télévisées. Et donc, le ramadan, chaque soir, il y a un nouvel épisode. On critique à mort parce que les séries sont vraiment nulles. On boit des cafés, on mange des fruits, des friandises. Et on se couche super tard, autour de 3 heures du matin. Enfin pas ma grand-mère : elle, à 23 heures, elle est KO. Des fois, mon père va au café. Des fois, on va en ville aussi. Ça, c’est le ramadan quand on est vacances. Quand j’ai des examens, tout est différent.

 

TWENTY : Et qu’est-ce qui change pendant ton confinement ?

Mariam : Là, j’ai encore mes cours et ensuite, je suis aux Etats-Unis. Donc le matin, j’ai mes devoirs et des examens bientôt. Et je fais aussi des tutorats en français et en arabe à deux classes. Je parle beaucoup, ça me fatigue, j’ai la gorge sèche. Des fois, je vais marcher un peu pour me détendre mais sinon rien d’exceptionnel. C’est difficile d’avoir la motivation en ce moment, on se sent inutile en confinement. Mais j’appelle mes parents tous les jours.

 

TWENTY : Et pour l’iftar ? 

Mariam : Ici, je mange vers 20h et j’ai l’impression que je commence à manger beaucoup plus vite. En 15 minutes, c’est terminé parce que j’ai vraiment faim, j’ai besoin d’énergie. Après les repas ne sont pas aussi “wow” qu’en Tunisie. Et je sens que ça affecte mon humeur aussi. Et donc le soir, je me mets à cuisiner vers 19h45, et ce n’est rien de spécial. Y’a rien de déjà préparé donc j’ai la flemme. D’habitude, le ramadan, c’est aussi ce sentiment d’attente de manger quelque chose de bien. Moi je vois ça comme “tu mérites de manger” à la fin d’un jour de ramadan donc tu te fais un truc bon, avec des nutriments, et qui a du goût. Mais récemment, ce n’est pas ce que je suis en train de faire. Donc, ne pas manger, c’est encore plus triste que de manger parce que ça n’a pas bon goût. Ça, c’est un truc sur lequel je pense travailler, faire quelques petites recettes, cuisiner vraiment mais là, je suis trop occupée avec mes devoirs, j’ai plein de dissert à rendre. 

 

TWENTY : Tu es confinée dans le Vermont aux Etats-Unis, tu sens la différence ? 

Je suis dans une région très blanche et pas très musulmane. Je ne sais pas si la région est catholique spécifiquement mais je sais que c’est très libéral. Il n’y a personne avec qui tisser des liens avec la religion musulmane. C’est un peu triste. Déjà, le fait d’être confinée, tu as l’impression d’être seule parce que c’est vide etc alors être racisée et musulmane, c’est solitaire, isolant. 

 

TWENTY : Il y a de l’islamophobie ? 

Mariam Les religions ne sont pas perçues de la même façon aux Etats-Unis. L’islam en particulier, ce n’est pas la joie ici dans la mesure où les préjugés et discriminations sont forts. Ce semestre, j’ai eu un cours d’anthropologie sur la jeunesse musulmane. On a étudié les différents systèmes d’oppression et les processus subis de racialisation des musulmans. En disant que les musulmans sont une race, les discriminations ne sont plus de l’islamophobie mais du racisme anti-musulman, c’est intéressant. En France, ce n’est pas du tout la même vision. Et quand on me pose des questions, c’est souvent compliqué car c’est toujours les mêmes qui reviennent type “Pourquoi tu le fais?” Parfois, j’ai l’impression que c’est mon rôle d’éduquer les gens sur ma religion, c’est un peu énervant. Ils pourraient prendre l’initiative d’apprendre eux-mêmes mais ils ne le font pas. Ça ne me dérange pas d’en parler, mais quand on me rétorque que “Ce n’est pas sain pour toi”, c’est du paternalisme. Quand je réponds aux questions, il y a cette idée que je dois me justifier sur le ramadan ou l’islam. Les gens doivent s’éduquer et ce n’est pas à moi de le faire, même si je tombe dans le piège quelques fois. 

 

TWENTY : Tu te rappelles la 1ère fois que tu as fait le ramadan ? 

Mariam : Non, pas vraiment. Quand on était jeunes autour de 12 ou 13 ans, ma grand-mère nous disait de jeûner qu’une moitière de la journée car c’était plus dur pour nous. Personnellement, je n’ai jamais fait comme ça : je jeûnais un jour entier, puis je mangeais, et ainsi de suite. C’est comme ça que j’ai passé mes premiers jeûnes… Mais je me rappelle que, plus jeune, jeûner pour le ramadan, c’était un truc cool auquel seuls les adultes avaient accès. Tous les enfants voulaient les imiter. Quand tu grandis, tu n’as plus envie de jeûner (rires).

 

TWENTY : Un souvenir d’un repas marquant ? 

Mariam : J’ai l’impression qu’ils le sont tous. Ce que j’adore dans le ramadan - c’est aussi pour ça que c’est mon mois préféré - c’est le fait que tous les repas qu’on a se passent en famille. Et qu’à la fin de la journée, même si tu es fatiguée, tu sais que tu vas être avec ta famille, tu sais que tu vas dîner avec eux alors que d’habitude, on ne dîne pas forcément ensemble. Chacun a ses petites affaires et le ramadan, ça nous rapproche. Du coup, chaque repas est hyper sympa. En Tunisie, on a une soupe, on a un brik, un plat tunisien. Et puis après, quand on a fini, plus tard en soirée, on a du café, petites pâtisseries tunisiennes, fruits.. En fait, tu t’arrêtes jamais de manger, c’est super sympa.

 

TWENTY : Et d’un jeûne marquant ? 

Mariam : Ce que j’aime dans le ramadan, c’est à quel point tu te connectes à ton corps. Pendant toute l’année, mon corps, je ne le traite pas aussi bien que je le devrais. Je ne mange pas très bien, je ne dors pas très bien, je ne prends pas soin de moi. L’année dernière à Reims (ndlr pour ses études à Sciences-po), je l’ai vraiment ressenti. Je jeûnais jusqu’à 21h / 21h30, et je déménageais en même temps. Je passais mes journées à faire mes valises, clôturer mes différents abonnements, appeler EDF, voir Bouygues. Je déménageais seule, je voulais prouver que j’étais capable d’y arriver seule, que j’étais responsable. Tous mes potes étaient au Havre pour une compétition sportive. La nuit, je rentrais et je mangeais seule dans le noir. C’était triste mais j’ai beaucoup plus ressenti mon corps, sa présence, son poids, ce qu’il y a à l’intérieur ; et ce qu’il n’y a pas parce que j’ai faim. Je n’avais jamais ressenti ça, même en Tunisie. Ça m’a permis de me recentrer sur moi-même comme jamais avant. Depuis cette expérience-là, je relie toujours le ramadan au fait de se connecter à son corps et à son esprit. 

 

TWENTY : Le confinement a-t-il changé ta manière de vivre ton ramadan ? 

Mariam : Sans la famille, je m’adonne à des choses que je n’avais jamais faites. La semaine dernière, avec deux amies de l’université, on s’est appelées en zoom après avoir mangé : on a discuté du ramadan, de séries, de tout et de rien. D’habitude, je jeûne juste. Récemment, je me suis rendue compte que l’islam pour moi est une religion en laquelle je crois, ce n’est pas seulement une culture avec laquelle je suis née et j’ai grandi. Et j’ai vraiment envie d’absorber cette spiritualité, cette foi et d’en faire quelque chose qui va m’apporter du bien et qui va construire mon identité avec laquelle je vais me présenter aux autres et à moi-même. J’essaie de m’appliquer plus, de lire des versets du Coran ou des doua, des petites prières, de bien m’occuper et de ne pas médire des gens, d’être une bonne personne ou une meilleure personne. Cette idée, j’ai envie de l’élargir au-delà du ramadan, quelque chose que je vais porter après. Le ramadan est une bonne période pour commencer à prendre des bonnes habitudes.

 

TWENTY : Est-ce qu’être une femme quand tu fais le ramadan est particulier ? 

Mariam : Ce qu’il est important de préciser c’est que tu commences à jeûner quand tu atteins la puberté. Pour une fille, c’est quand tu as tes règles. Normalement, quand tu as tes règles pendant le ramadan, t’es pas censée jeûner parce que ce n’est pas bon pour ton corps etc. C’est la même chose quand t’es enceinte ou malade et que tu dois prendre des médicaments. Personnellement, je n’aime pas ne pas jeûner pendant mes règles parce que je me sens exclue. Quand on va manger le soir, tout le monde est hyper impatient alors que toi, tu aurais mangé toute la journée alors j’ai continué à jeûner même en période de règles. Donc finalement, pour moi, il n’y a pas de particularité à être une femme.

 

TWENTY : Au-delà du jeûne, le ramadan peut avoir une signification spirituelle, et pour toi ? 

Mariam : Pour moi, le ramadan signifie l’empathie. Pourtant, je ne connais pas tout ce qui se dit dans le Coran. Mais culturellement, le ramadan pour moi, c’est être en famille, s’entraider, un mois saint où on donne aux autres. Et pendant la pandémie, c’est encore plus important que d’habitude de s’aider les uns les autres. Jeûner, c’est aussi ressentir ce que de nombreuses personnes vivent au quotidien parce qu’elles n’ont pas assez d’argent pour manger. On donne de la nourriture et de l’argent, cela s’appelle la zakat. On est censé le faire tout le temps mais pendant le ramadan, c’est mis en avant. Pendant cette période, je me rends compte qu’il y a 1,6 milliard de personnes qui sont en train de jeûner... enfin peut-être pas tous. Quand j’y pense, ça me réconforte, ça m’apporte une certaine paix, ça me rassure, c’est un peu un sentiment inexplicable. Ça va aussi dans le sens que je donne au ramadan. Cette idée que tu n’es pas toute seule, c’est dur, tu souffres, tu as faim, tu as soif, t’as envie de dire des gros mots, t’as envie de coucher avec ton copain mais tu ne le fais pas, parce que c’est un mois qui est centré sur toi, ta relation à ton corps, à ta relation avec Allah. J’ai l’impression que c’est très puissant comme sentiment. L’idée de ne pas être seule et en même temps de se recentrer sur soi-même. Et soi-même en tant que point d’intersection au coeur de savoirs, de pensées plus que de surface. C’est une partie de mon identité, ça me permet de m’exprimer en tant que femme musulmane.

 

Merci à Mariam de sa générosité et de s’être confiée à moi sur sa vision personnelle et intime du ramadan, et cela sans me connaître.

 

Par Aurore Thibault

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