Pourquoi je ne serais jamais "cool"

Juliette, l’âme dâmnée de la rédac’, avait tout pour être une cool-kid, mais le sort en a décidé autrement. Les gens cools lui font peur, et chacune de ses tentatives pour l'être se soldent par un cuisant échec social. Voici son témoignage.
24/09/2017

 

 

Paris. Mai 2016. J’ai suivi ce garçon dans une boîte à la mode. Nous avons sympathisé quelques heures plus tôt, devant une farandole de petits fours, au cours d’une soirée où nous nous étions tous les deux retrouvés par hasard. Il avait la beauté du diable, adoucie par un regard de velours. Avant même d’échanger la moindre parole, je me sentais fébrile, pétrifiée, tétanisée. Sans nul doute, je venais de vivre mon premier coup de foudre. Telle Phèdre face à Hippolyte « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ». Ainsi, je ne m’attendais pas à ce qu’il daigne m’adresser la parole. Qu’il me propose de le suivre m’a encore plus troublée. M’apprêtant à vivre une soirée inoubliable, ivre d’aventure, j’avais oublié que mon autisme social s’opposerait automatiquement à la réussite d’une telle entreprise. Une fois arrivée, la fièvre de l’échec me monte à la tête. Je me souviens. Une nuée de souvenirs amers, tous semblables, heurtent les parois de mon cerveau.

Du collège à ce jour funeste, jamais au grand jamais n’ai-je réussi à me sentir à mon aise, en phase, dans une atmosphère cool. Rentrer chez Colette me donne des sueurs froides et boire un verre au Mauri7 me retourne l’estomac. Me voilà donc dans le sous-sol de cette boîte, seule, à pianoter nerveusement sur mon téléphone. Mon bel éphèbe s’est fait avaler par la pénombre, sans doute a-t-il retrouvé des amis, et, incapable de me faire une place au milieu des poufs à champagnes qui peuplent les ténèbres, je prends la sage décision de fuir cette antre de la coolitude. Ici s’achèvent mes illusions. La magie retombe. Beau Brummel rentrera avec une fille à son image, une cool, avec la bonne coupe de cheveux, le bon look, une fille qui saura trouver les bons mots, des mots cools pour le séduire, une fille qui le méritera. Je ne suis pas cool, et le peu de cool qui sommeille en moi m’effraie. Résignée, je reprends donc le chemin de ma studette.

 

"J’aurais dû exceller au jeu de la coolitude. Malheureusement, je n’étais fondamentalement pas cool."
 

 

J’aurais dû être cool. J’étais si bien partie dans la vie. Tout d’abord, j’ai grandi dans le dixième arrondissement de Paris, élevée par un couple d’écrivains, au sein d’une famille d’artistes, acteurs, réalisateurs, producteurs, photographes, peintres, hippies, journalistes et j’en passe. A la naissance, ma vie s’annonçait sous le signe du cool. A sept ans, je brunchais tous les dimanches avec des saltimbanques de renom, j’avais déjà assisté à un défilé de mode et j’avais eu ma photo dans WAD. Je suivais mes parents de vernissages en soirée et ça ne choquait personne que je me retrouver à une fête donnée dans une station essence Majorquine, avec Annie Lennox et Sting. Non, vraiment, j’aurais dû exceller au jeu de la coolitude. Malheureusement, je n’étais fondamentalement pas cool. Je me méfiais de tous ces gens bariolés, de tous ces noms impressionnants et de leurs mœurs dissolues. Toutes les choses « cools » qu’il m’était donné de vivre, je les vivais comme une tannée. Par exemple, rien ne me déplaisait plus que de regarder des vidéos de skate en espagnol, pendant que les adultes buvaient de la sangria au LSD dans la pièce d’à côté. J’étais fatiguée, je voulais rentrer ! Les japonais qui me prenaient en photo quand nous nous rendions au Palais de Tokyo ou dans divers lieux branchés de la capitale me rendaient nerveuse (j’avais le look, coco) et il me semblait que tout le monde avait perdu la tête autour de moi. Si les codes des adultes, que je comprenaient, me rebutaient, ceux des enfants m’effrayaient plus encore, dans la mesure où ils me demeuraient inaccessibles. Etrangère aux règles de la coolitude infantile et frileuse face à celle des adultes, j’ai longtemps vécu retranchée dans un entre deux maladroit, ni vraiment cool, ni vraiment pas cool.

 

"C’est cool d’avoir passé son enfant à écouter du jazz, du blues et du punk, mais jamais je n’ai trouvé d’ami avec qui partager de telles passions."
 

Ainsi, je n’ai pas suivi la voie toute tracée qui s’offrait à moi. Avec un tel pédigrée, j’aurais dû fréquenter le Gibus à 12 ans, trainer au Baron à 14. Ma virginité aurait dû s’envoler à 15 ans, dans une bourrasque de gin et de joints. Pourtant, j’ai toujours failli à la tache. Mon premier véritable ami, je l’ai rencontré en classe de première. Jusqu’à 14 ans, je préférais jouer aux Légos et écrire des poèmes, seule dans mon coin. Quant à mon pucelage, sans que je ne l’aie vraiment décidé, il s’est fait la malle à un âge trop avancé pour le retenir. Mais voilà, le problème, c’est que le cool me poursuit. Si tout ce que j’incarne, si tout ce que je vis peut sembler cool, ça ne l’est pas.

 

C’est cool d’arrêter de boire à 18 ans, mais en même temps, c’est triste. C’est cool de toujours rentrer à minuit, et d’un autre côté, pas vraiment. C’est cool d’avoir un Instagram snob, mais quand on ne publie que des annonciations du quattrocento, personne ne lâche de like. C’est cool d’avoir passé son enfant à écouter du jazz, du blues et du punk, mais jamais je n’ai trouvé d’ami avec qui partager de telles passions. C’est cool d’avoir deux jobs cools, mais si je vous racontais en détail ce que ça impliquait véritablement, au quotidien, vous trouveriez cela beaucoup moins attirant. Non, quoi que je fasse, je fraye avec le cool, sans jamais l’épouser.

 

"Les créas anorexiques et les directrices de clientèles bien sapées me rappellent les cools du collège."
 

J’ai pourtant fait des efforts, au cours de ma jeune existence, pour accéder au graal. Pensant exorciser mes peurs en m’y confrontant, j’ai souvent essayé, à tort, de devenir cool. Je m’y prenais mal. Je n’avais jamais les bonnes armes. Il s’en est passé des soirées, où, trop ou peu habillée, toujours dissonante avec le reste des convives, je finissais par m’asseoir dans un coin et ne parler à personne, regardant frénétiquement mon portable pour me donner une contenance. Le soir, en me démaquillant, toujours la même pensée : à quoi bon continuer à faire semblant ? C’est comme si j’avais oublié que je m’étais endormie à ma première boom. Non, je n’arriverai jamais à interagir avec les cools. Ils me terrifient. Les groupes en général me font peur. Si je me retrouve face à une personne seule, l’échange se fait plus naturellement, mais au sein d’une bande, je tente toujours de disparaître. Je rase les murs. J’aimerais devenir invisible. Plus jeune, en classe prépa, j’ai pourtant traversé une phase d’hypersociabilité. Tous les dimanches, on pouvait me trouver à la Concrete, très entourée. Pour survivre, je me changeais en pacman du dark. Vitamines C, D, E, LSD, je prenais tout, mais je n’en était pas plus cool pour autant. La drogue me rendait paranoïaque et autiste et me fichait des brûlures d’estomac insoutenables. Passé 5h du matin, je cherchais simplement une after, un endroit où m’avachir et fermer enfin les yeux. La première fois que j’ai eu des hallus, j’ai vu Nietzche en train de pleurer. Une nouvelle preuve que je ne serai jamais cool. Aujourd’hui, je travaille à mi temps dans une agence de com'. Il m’a fallu des mois avant de pouvoir adresser la parole de manière plus ou moins normale à mes collègues. Au début, quand j’ouvrais la bouche, même pour du small talk devant la machine à café, cela me demandait d’abattre tellement de barrières d’auto défense que j’avais l’impression d’être défoncée. « Tu as passé un bon week-end ? » me semblait insurmontable « Quel sale temps », n’en parlons pas. Encore maintenant, je ne suis pas capable de leur dire bonjour ou au revoir. Pourquoi ? Les créas anorexiques et les directrices de clientèles bien sappées me rappellent les cools du collège. Aussi bienveillants ou indifférents soient-ils à mon égard, je baisse constamment les yeux quand je les croise (et dans un open space, on se croise beaucoup).

 

Bref, il est temps de conclure. Si je suis incapable de comprendre d’où vient cette peur des cools et du cool, elle continue et continuera toujours de m’handicaper. Pourquoi ? Parce que les cools sont partout. Peut-être est-ce une manière de m’opposer au fatum, aux traditions familiales. Peut-être est-ce un moyen de me défendre contre ce qui me fascine. Quoi qu’il en soit, comme toutes les peurs, c’est irrationnel et irrémédiable.

 

Par Juliette, 22 ans, autiste sociale et anti cool.

 

 

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