Prof malgré moi

Aurélio, 24 ans, étudie le droit à la fac. Récemment et contre toute attente il s'est retrouvé à enseigner l'histoire dans un lycée hors contrat. Un métier qu'il s'amuse à raconter et analyser, avec humour et bienveillance...
16/11/2018

 

Par une ruse de l’histoire, je me suis retrouvé prof d’histoire. Je dis ruse parce que je n’ai pas les diplômes pour exercer. On pourrait donc plutôt parler d’imposture. Seulement, le lycée qui m’a recruté est hors-contrat et n’est donc pas soumis aux règles et exigences de l’Education nationale. Et pour ma défense, j’ai étudié l’histoire en khâgne et en hypokhâgne avant mes études de droit. Néanmoins, il est certain que ma légitimité pour exercer demeure très incertaine. Quoi qu’il en soit, en passant du statut d’élève-regardant à celui de prof-observé, j’ai compris un tas de choses.

 

 

Enseigner c’est apprendre

 

Donner un cours, c’est comme écrire un livre : on ne déverse jamais un flot ininterrompu de connaissances. On ne se doute pas à quel point le prof qui parle ou l’écrivain qui écrit n’a qu’une maîtrise partielle et dérisoire du sujet qu’il aborde. Mais lorsque le professeur s’exprime, il est emporté par la cohérence de son propos, laquelle l’aide à dénicher des savoirs enfouis. Début septembre par exemple, nous avons parlé (avec les premières je crois) de la crise des années 30. Bien sûr que j’avais travaillé le sujet à l’avance. Evidemment ! Mais il y avait cependant des zones d’ombre et je vivais les questions comme des humiliations potentielles. Eh bien à ma grande surprise, des connaissances inconnues - ou oubliées - sont venues à ma rescousse. Sorties de la terre cérébrale, elles m’ont été d’un grand secours face aux questions pernicieuses de petits avortons. Le savoir caché surgit pour aider le prof défaillant. C’est un vrai miracle. Je vois souvent des professeurs qui, pour faire bonne figure, expliquent devant des caméras compatissantes, qu’ils apprennent beaucoup des élèves. Amour et paillettes. Diableries de saligauds ! Je n’y crois pas du tout ! La plupart des élèves - du con au surdoué - ne prennent la parole que pour dire des choses assez molles. Mais c’est normal, le temps court dont ils disposent et le poids des regards autour d’eux les assèchent complètement. Pas toujours, il y a des exceptions mais c’est pas mon sujet. En vérité, ce que reçoit l’enseignant lorsqu’il enseigne, c’est un savoir qui vient de lui-même et dont il ne soupçonnait même plus l’existence. Le rapport du prof à lui même est beaucoup plus riche et interessant que son rapport avec les élèves.

 

 

Enseigner c’est s’empêcher

 

Etre enseignant c’est acquérir le meilleur orgueil qui soit. Je m’explique. On vit à une époque où l’on amalgame sans cesse la vanité, l’orgueil, le narcissisme et la prétention. En vérité, chacune de ces attitudes est à distinguer. Si la vanité est détestable et le narcissisme pathologique, il faut faire la part belle à l’orgueil. C’est un état permanent et négatif, un empêchement, une démarcation que l’on trace entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. L’orgueil est ainsi ce qui neutralise une action jugée non-conforme à son être. Or, l’être d’un professeur, c’est d’avoir tout bon, de ne pas se tromper, d’être exact dans ses descriptions. Bien sûr que c’est faux. Mais cet espoir d’exactitude, le professeur le place au rang d’idéal régulateur. Si bien qu’il n’ose plus se tromper nulle part. J’ai vu mes notes d’étudiant s’envoler depuis que j’exerce comme professeur (sauf en droit administratif, mais c’est parce que c’est du droit administratif). Je me sens comme obligé d’être bon, d’appliquer à moi-même les recettes que je donne aux élèves. Si je me laissais aller, je les trahirais. Et - au vu de l’évolution actuelle - c’est l’arme au poing qu’ils me le reprocheraient. Etre un bon prof, c’est donc devenir un bon élève. Cette nouvelle donne intellectuelle ne s’explique pas par un surplus de travail, c’est le surplus d’orgueil qui nous fait mieux craindre l’erreur.

 

 

Enseigner c’est instruire, pas éduquer

 

Il faut tous les jours s’insurger contre l’appellation du ministère de l’« Education nationale ». Pardon pour cette solennité soudaine mais un Etat, une République n’a pas vocation à éduquer les gens. Elle doit se contenter de les instruire. L’éducation, autrement dit ce qui se rapporte au comportement, doit impérativement être prise en charge par les parents, les familles, etc. Depuis trop longtemps maintenant - et c’est très certainement ce qui a conduit au hashtag #pasdevagues - on a demandé aux professeurs de prendre en charge l’éducation des enfants. Ce n’est pas leur rôle. Les professeurs ne devraient pas avoir à se préoccuper des corps, des manières et des gestes de leurs élèves. Ils ne sont responsables que des têtes. S’il fallait répartir l’anatomie des élèves, l’idéal serait d’arriver à ceci : la bouche, la vue et l’oreille aux professeurs ; les mains, les pieds, le ventre et le cou, aux parents ou aux tuteurs. Il faut que les corps s’éteignent en classe. Se rappeler qu’une envie de pisser en cours, c’est d’abord et avant tout un oubli de pisser pendant la récréation. Déléguer l’éducation aux professeurs, c’est les mettre en face d’une alternative odieuse : soit l’autoritarisme, soit le ridicule. N’ayant pas la légitime naturelle du parent, le professeur est condamné à normer vainement les corps et les comportements. Les appels à l’ordre deviennent des rappels à l’ordre, puis des rappels, puis plus rien du tout. Tout le monde se lasse, puis le mépris vient. Mépris de l’impuissance du prof par l’élève ; mépris de l’incivilité crasse de l’élève par le prof. Ma demande est certainement un peu réactionnaire mais il serait bon que le ministère en charge de ces problèmes redevienne celui de « l’Instruction » et non celui de « l’Education ». Ainsi, les professeurs se verront - au moins symboliquement - débarrassés d’une charge qui les épuise.

 

Par Aurélio Koskas, 24 ans, étudiant et prof malgré lui

Rechercher

×