Seul ensemble ou le paradoxe de la Saint-Valentin

Et si moins que la célébration de son amour de l'altérité, la Saint Valentin était en réalité une célébration de nos "moi" triomphants ? Un décryptage de notre faim du couple signé Aurélio Koskas.
14/02/2019

 

On a tous au moins un ami heureux.

Il a une copine, de bonnes notes, une belle montre et n’a jamais touché une cigarette. Il est bien souvent le plus généreux, le plus altruiste, le plus agréable d’entre nous. Avec sa petite copine, il voyage beaucoup. Ils font souvent des photos à côté des temples grecs et cet été, ils vont « faire le Nevada ». Jusqu’à présent, son bonheur n’a pas été pour nous une trop grande source de malheur. Seulement voilà, la Saint-Valentin approche.

Tout a été dit sur cette fête ; elle est illusoire, factieuse, dithyrambique, etc ; « commerciale, elle est commerciale ! » hurlent les célibataires depuis leur balcon. Pourtant quand la fête est là, elle est bien là. Notre ami a tout prévu pour sa petite copine. Il voudrait que la Maire de Paris - pour qui il a voté - re-ouvre le marché de noël le temps d’une soirée, pour que l’amour soit vraiment célébré. Il a toujours sa petite formule fétiche « Noël c’est la famille, le nouvel an c’est les amis et la SaintValentin c’est pour la copine ». C’est dur de ne rien lui faire quand il prononce cette phrase.

La veille du jour J, les réseaux s’enflamment. C’est agréable de lire d’autres gens seuls. Moi par exemple, je vais souvent consulter l’instagram de mon amie Julie H. Elle est célibataire depuis peu et a développé un talent du récit solitaire absolument admirable. Avec elle j’ai compris que l’état de célibat n’est pas une simple caractéristique de l’être à laquelle on pourrait ajouter au choix « vegan » « sympa » ou « tendre avec les chiens » ; c’est plus que ça, c’est une vision du monde, un humour bien particulier et un cynisme qui s’enracine chaque jour un peu plus. Pour le dire de manière simple, être célibataire c’est devenir anglais.

Que propose le couple à côté de cette jouissance du mal ? L’envie est déplacée dans l’exacte mesure que voici : ceux qui s’aiment, sans m’aimer, n’aiment qu’une partie d’eux-mêmes. Autrement dit, le couple assez fou pour croire en sa complétude, assez narcissique pour se passer de moi, tend vers l’épuisement et la disparition. Il s’agit donc de comprendre que le couple, dès lors qu’il est constitué en tant que couple, au moment même où il s’accouplise, ne forme plus qu’un seul être, une même entité insécable et indivis. C’est d’ailleurs en cela qu’il se distingue à la fois de l’érotisme, du mariage religieux et de la sympathie.

Dans tous ces cas relationnels, on laisse l’altérité à sa place. L’accouplissement, au contraire, est une métamorphose qui dit ceci : je est dans l’autre. On comprend ainsi que le couple, en tant qu’il est retour à l’un-originaire, est lui-même une individualité. Le couple est une modalité du célibat, un individu comme un autre. Rien de plus. Avec cette idée en tête, bien insérée dans le crâne, on peut parcourir les rues et les voir s’aimer sans aucune haine. Puisqu’il n’y a pas, comme on l’a dit, de différence fondamentale entre le couple et l’individu, il devient parfaitement légitime de voir en la Saint-Valentin une célébration du Moi et un culte narcissique de l’égo malade.

La Saint-Valentin n’est en aucun cas la consécration du deux, elle n’est jamais la fête de l’altérité amoureuse ; au contraire, elle est la simple expression - et expression fière - du sujet triomphant. Ce montage est cependant susceptible de se fissurer mais s’il s’affaisse, il s’écroule. S’il n’est pas possible de considérer réellement qu’on est pas moins seul que le couple d’en face, alors il faut s’acheter un chat. Il faut en réalité s’acheter plusieurs chats, une dizaine de chats.

Un chat c’est bien, c’est calme. 

Par Aurélio Koskas.

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