Tout plaquer #5 : Foodistas en milieu hostile

Ecole de commerce et stages prestigieux, Côme et Georges n'en veulent plus. Twenty s'est engagé à suivre les deux amis dans leur quête de sens, pour vous partager leurs craintes et leurs illuminations.
15/02/2019

 

I- Trouble (Digestif) in Paradise - par Côme

 

 

Voilà 2 semaines que notre périple népalais a commencé. Après un trek inaugural des plus physiques et fatigants, nous posons nos valises dans le village reculé de Saping, pour y enseigner l'anglais et ainsi vivre l'un des fantasmes les plus prégnants du "tout plaquer" (si, si, vous les voyez, tous ces gens qui mettent sur Instagram une photo d'eux et de 15 enfants souriants, en ajoutant une citation sur le sens de la vie / le bonheur / le rire). Situé à 60km à vol d'oiseau de Katmandou, mais à... 7 heures de route, Saping, perdu au bout du monde, semble l'endroit parfait pour se retrouver. L'installation dans le cliché se passe au mieux : Cultures en terrasses dorées, maisonnettes en boue, animaux en tout genre, et vue sur l'Himalaya : chaque matin, le cadre vous donne la féroce envie de rester ici pour toujours.  L'ambiance nous plait tout autant : méditation face au soleil, explication du système solaire à des élèves bien élevés, cuisine en communauté, locaux souriants et accueillants... Tout est là, même la bonne conscience (on a beau dire, le volontariat c'est bien pour les locaux, mais aussi pour l'ego). Nous sommes au paradis.

 

Quand soudain, elle s'abat. Celle dont on ne doit pas prononcer le nom. La plupart des backpackers ont eu le malheur de croiser son chemin, tous au moins en ont entendu parler. On avait pourtant fait assez attention, dans notre alimentation, dans l'eau que l'on buvait, dans notre hygiène, mais l'ennemi est trop puissant et nous met K-O à quelques heures d'intervalles. Et sans crier gare, le doute s'installe dans notre paradis. Ces deux plats de Dahl-Bat (Riz-Lentilles-Beans, le tout baignant dans 15 épices) quotidiens sont-ils si bons pour mon corps ? Ces charmants bambins qui vous font des hi-five se sont-ils lavé les mains après leur dernière sortie aux toilettes ? Ces toilettes à la turque si pittoresques ont elles été lavées depuis 1 mois ? Mon savon disparu a-t-il en fait été mangé par un rat ? Les questionnements s'accumulent, les plaisirs s'atténuent.

 

Puis du doute, on passe à l'exaspération. Mais pourquoi il n'y a pas d'électricité dans ce putain d'endroit quand on veut aller aux toilettes la nuit ? Pourquoi je n'ai pas de 3G pour checker Doctissimo ? Comment, le premier médecin est à 3H à pied ? On rit, on pleure, un rien nous émeut, bref : on est à bout. Quand à l'estime de soi, enseigner bénévolement à des enfants n'y peut rien - on se sent comme ce qu'on relâche à longueur de journée : un déchet.

 

Et un matin, la magie du corps (et de nos médicaments importés) fait son travail, la santé s'améliore, l'appétit revient et le soleil réémerge dans notre désespoir. Bientôt la méditation, les discussions au coin du feu et les parties de foot endiablées réintègrent notre quotidien, la belle vie reprend son cours. La maladie est derrière nous, mais sûrement pas oubliée : pas une seconde on ne perd d'esprit que le moindre aliment peut nous ôter à nouveau notre félicité. Le constat est sans appel : si la crainte et la méfiance sont présentes, c'est qu'en réalité, cet endroit n'est pas au paradis. 

Echec, vous dites ? Pas sûr. Aujourd'hui, les moments de partage et les couchers de soleil nous semblent plus intenses, plus vibrants -  on ne les considère plus comme acquis. La conscience de notre chance actuelle magnifie ces instants. On s'amuse surtout à noter que l'inspiration d'écriture, totalement absente de ces premiers jours idéaux, s'est soudain réveillée à la lumière de nos problèmes. Le paradis des premiers jours manquait de substance, de relief.

Le paradis, c'était chiant. On est heureux d'avoir retrouvé la vie.

 

 

II- Les pires biscuits au chocolat du monde, ou leçon de frugalité en milieu rural népalais - par Georges 

 

 

Nous sommes à l’étage d’une école, dans le Népal rural des cultures en terrasses. Sur l’étagère de ma chambre de professeur-volontaire, une vingtaine de paquets de biscuits de la marque « Sandwich » que j’ai achetés dans le magasin du village, les préférant à ceux de la marque « Glucose ».

 

Disons-le d’emblée : ces biscuits ne sont pas bons du tout - ils m’ont même semblé infects la première fois. L'attaque de bouche est pénible (goût de poussière), suivie d'un vague parfum chocolat qui rappelle la sècheresse du Sahara sans jamais évoquer la douceur du cacao, avant l’effritement final de sucre sur votre palais. Ces biscuits, je les aurais jetés dans n'importe quelle autre situation ; mais ici, au vu de la pauvreté en glucides de la nourriture népalaise, ils représentent ma principale source de sucre et sont indispensables pour satisfaire les besoins de mon mètre 94.

 

Ce qui m'étonne par-dessus tout ? C'est que ces biscuits, tout médiocres qu'ils sont, j'ai fini par beaucoup les apprécier, jusqu’à me surprendre à en grignoter souvent et avec joie ! En fait, ils sont l'objet d'une prise de conscience plus générale : dans ce village reculé, où les ressources sont limitées, on est amenés à se satisfaire de peu et de choses simples - et, à ma grande surprise, c'est tout sauf frustrant. Qu'on se rassure sur mon constat : je ne suis pas Henry David Thoreau, qui s’enferme 4 ans dans une cabane au fond des bois pour renouer avec la nature, je ne parle que de 20 jours en autarcie, ce que nombre de Français ont vécu en séjournant au camping ou à l'étranger. Pourtant, de même qu'une goutte donne le goût de la mer, ce séjour m'a suggéré la douceur d'un mode de vie naturel, où les ressources sont limitées et appréciées à leur juste valeur – loin de ce que j’avais jamais expérimenté.

 

En débarquant dans le Népal profond, mon choc n'est ainsi pas de civilisation mais de mode de vie – désolé Huntington, le confort m’a plus bouleversé que le bouddhisme !  Le lever tôt, la cuisine des légumes du jardin ou du village, l'électricité et le réseau aléatoires, le feu de bois quotidien, le seul chauffage « métabolique » sous la couette : tout cela rythme une journée faite de cohérence avec la nature et d’utilisation juste des ressources disponibles Et ce mode de vie traditionnel et rustre ne serait pas frustrant ? Venant d’un parisien couvé en appartement haussmannien, cela peut paraître gros… Je dirais d’abord que la durée prédéterminée de l’expérience limite la frustration, en la rendant d’emblée temporaire donc acceptable. Malgré tout, au-delà de ce côté éphémère, il ne m’a pas semblé cruellement manquer de produit ou service pour accroître mon confort ou bien-être.

 

Détaillons : les biscuits ont fini par me sembler une judicieuse source d’énergie, et leur saveur était enrichie par l’heure de marche nécessaire pour se les procurer. Il en va de même du feu de bois – il fallait rassembler et couper du bois avec mes camarades volontaires, puis l’allumer, l’entretenir, ce qui était gratifiant. Le travail en cuisine ne déroge pas au constat d’ensemble : en se contentant de ce qui est disponible localement, en l’exploitant au mieux pour satisfaire ses grands besoins – manger, dormir, se chauffer - une harmonie retrouvée nous envahit - celle qui peut naître seulement du respect des cadences naturelles.

 

S’il est une frustration, c’est le temps qu’exige cette économie quotidienne. Mes camarades cuisinent pendant 45 minutes, aller au magasin prend 1h aller-retour : c’est sans doute la contrepartie de cette frugalité, elle structure de A à Z un mode de vie et demande du temps et des soins constants.

Tirer le meilleur parti des ressources locales, pour contenter ses besoins essentiels ? Cela paraît un beau programme ! Mais j’avoue être resté perplexe au moment de me demander ce que j’en garderai au retour à Paris. Typiquement, aurais-je mangé ces drôles de biscuits à Paris ?! En attendant que la marque Sandwich y exporte ses douceurs, l’essentiel me semblera surtout, à mon échelle, de mettre le paquet contre le gaspillage alimentaire et la consommation superflue, ainsi que sur la nécessité de retrouver une harmonie avec nos exigences les plus fondamentales.

 

Et pour suivre les aventures des deux amis, c'est aussi sur leur page FB https://www.facebook.com/ToutPlaquerPourLesNuls/

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