TWENTY QUARANTAINE #6 : apprendre à se regarder en face.

En cette période de quarantaine, Twenty vous donne la parole et vous permet de tout partager avec nous : envies, angoisses, rêves, coups de gueule, coups de coeur... Aujourd'hui, un Twenty nous raconte comment il vit son confinement.
08/04/2020

 

Lundi 16 Mars, 20h00, Emmanuel Macron annonce les mesures de confinement. Au même moment je m’acharne sur les touches de mon ordinateur en espérant rendre à temps mon cas pratique de droit social. Devoir envoyé. Je sors de la chambre de mon amie avec qui j’ai composé, nous arrivons au milieu du salon. Sa famille ne se retient pas de nous informer : « Ça y est, on est confiné. » À ce moment précis, encore dans l’excitation de mon contrôle, je ne comprends pas vraiment ce qui se passe. Je finis par dire « au revoir et bon confinement ». Me voilà seul, dehors, empruntant le chemin du métro. Je ne réalise toujours pas. Naïvement, je pense que cette mesure aussi exceptionnelle soit-elle ne va pas durer. J’en suis sûr : nos habitudes vont rapidement reprendre où elles se sont arrêtées. Sorti du métro, je finis la route à pied. Une longue montée sépare le métro de mon immeuble. Je n’ai toujours pas sorti mon téléphone. La peur de tomber nez à nez face à la réalité. Une réalité que jusqu’alors je fuyais. Mais elle est là. Je ne peux plus me cacher. Alors, devant cette montée aussi dure à surmonter que d’être enfermé, je comprends que ce n’est pas une fiction. Un sentiment nouveau me subjugue. Immobile, je ne sens plus le vent caresser mes joues. Les frissons de mon corps m’empêchent d’avancer.

 

Je suis aimé pour mon hyper-activité. Je veux toujours m’occuper. Toujours ce besoin de bouger. D’être libre comme les oiseaux qui chantent dehors. Depuis mes 17 ans, j’accumule les activités, les tafs, les sorties entre amis, les soirées. Là c’est comme si une force étrangère me criait « stop ! ». Paniqué, nerveux, stressé par la nouvelle qui vient de tomber, je claque la porte de chez moi aussi fort que les cris de frustration faisant battre mon coeur.

 

À l’heure du dîner, une fois n’est pas coutume, c’est ma famille qui va trinquer. Une famille que j’ignore, que je calcule à peine. Depuis plus de 3 ans, je suis préoccupé par tout ce qui m’entoure jusqu’à les oublier. Je suis devenu pour eux un banal « colocataire » comme le dit ma sœur. Jour 1 de confinement, jour 2, jour 7. Je ne peux plus supporter cette place que j’occupe. Première chose que le confinement va m’aider à améliorer : mon comportement envers les miens. J’apprends à vivre avec eux. À discuter avec eux.

 

Il faut se le dire, jusqu’à lors je vivais seul, perdu dans une chambre de 8 mètres carrés au fond d’un appartement aussi grand que ma peur d’être confiné. Je découvre et redécouvre chaque jour les pièces de cet appartement. Je redécouvre aussi les personnes qui y habitent. Quoi de mieux pour commencer à renouer que de bons jeux de société. Petit bac, Monopoly, jeux de cartes, … : tous y passent. Excitation, rire, énervement, tant de sentiments qui nous lient durant ces moments si précieux que je refusais de goûter. À ma grande surprise, la cohabitation est plutôt bonne.

 

Au fil des jours, je reconnais le caractère poule de ma Page 1 sur 4 mère, la sensibilité et la force de caractère de ma soeur. Sans oublier, l’humour décalé et souvent incompris de mon cher père. Rester à la maison c’est aussi l’opportunité pour ma famille de mettre en scène mon procès. Ils n’hésitent pas à appuyer sur mon ingratitude. Jour 21 : j’ai eu le temps de réfléchir à leurs accusations. Grâce au confinement j’apprends à vivre avec ma famille. Je commence même à apprécier leur compagnie.

 

Bien sûr, je n’oublie pas mes amis. Entre amis d’enfance et copains de fac, le temps finit même par me manquer. Concilier amitié et confinement ne m’inquiète pas. Je savais que très peu de choses allaient changer. Pas de nature tactile, la bise n’allait pas me manquer ! Tituber dans les rues de Paris après avoir parcouru tous les bars du quartier est l’une des seules activités que je me languis de retrouver. En journée, en soirée et même parfois le matin, et oui le « matin » se fait rare, mais existe en cette période, je ne compte plus les heures à rigoler sur FaceTime. Surtout avec mes camarades de fac.

 

À l’annonce du confinement on pensait tous que la faculté aussi serait confinée. Que nenni, elle est plus dé-confinée que jamais ! Quoi de plus rassurant que de s’appeler pour discuter de cette situation aussi révoltante qu’incompréhensible ? Toutefois, avoir du travail occupe pendant le confinement. Les deux premières semaines sont passées aussi vite que j’ingurgite ma meilleure pizza. Pizza, d’ailleurs, qui me manque plus que de prendre le métro. Il n’y a pas une semaine qui passe sans que mon estomac ne soit nourri de cette pâte fine et croustillante débordant de fromage. Une nouvelle fois, je dois revoir mes habitudes. Parce que selon papa, commander en cette période, ce n’est pas très prudent ! Fruits, légumes, salades, soupes : tant d’aliments inconnus de mon palet. Je dois m’y faire.

 

Je découvre la salade de riz. Je tente chaque midi de nouvelles expériences. Les légumes, c’est bon ! Le confinement va remporter le plus grand combat de mes proches : changer mon alimentation. Après avoir redécouvert ma famille, réappris à manger, et m’être organisé dans mon travail, me voilà face à moi-même. Sans doute la chose que je redoutais le plus.

 

Grâce au confinement, je comprends que ce besoin de toujours être occupé est une façon d’esquiver ce que je n’ai pas envie d’écouter. Ce que je refuse de penser. Où je me vois dans 5, 10 ans ? Quel avenir je veux construire ? De quelles couleurs vont se teinter toutes ces années qu’il me reste à passer ? Tant de questions suspendues. Le moment est arrivé. Je dois me poser. Je dois tenter d’y répondre. Me poser est déjà un effort. Depuis le 16 Mars, il n’y a pas un jour qui passe sans que j’évite mon reflet dans la glace. Malheureusement pour moi, ma petite chambre transparaît continuellement sur Page 2 sur 4 ce qui sert à cacher mes affaires : un immense miroir. Aujourd’hui, je décide de m’arrêter. Là, face à moi. Face à ce reflet. Face à ce quelqu’un que j’avais oublié. La vie en société a fini par m’effacer. Je reste plusieurs heures à me regarder. Les questions commencent à défiler. J’ai encore du mal à y répondre mais des certitudes s’imposent. Le droit ce n’est plus pour moi. J’ai besoin d’un métier plus vivant, plus aventurier. Je retourne à mes premières envies. Le monde journalistique m’a toujours fait de l’oeil. Pour en être certain, je prends une grande décision. Mettre tout sur pause et faire un bout de vie à l’étranger. Prendre du temps pour me retrouver. Pour savoir où je vais. Pendant ce confinement, je pensais être prisonnier de ma maison, j’ai compris que j’étais prisonnier de moi-même.

 

Par Aaron Raymond, 20 ans.

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