"Un jour, un homme s'est mis à mes pieds"

​Juliette, 24 ans, a toujours eu peur de l’engagement, enchaînant coups d’un soir et plans culs, jusqu’au jour où elle s’est retrouvée domina sur les réseaux sociaux… alors, elle a découvert quelque chose d’unique : avoir un homme à ses pieds.
15/11/2019

 

INSTINCT DE SURVIE

 

Ma sexualité a commencé par un viol, ou un abus, je n’ai jamais trop su comment le nommer. J’avais dix-huit ans. Un ami m’avait convaincue de le suivre en after, chez Régine. Il me restait encore quelques doses de MDMA à écouler, j’ai accepté. A demi consciente, j’ai échoué sur le matelas d’un type au visage flou, abusée dans un demi sommeil halluciné, incapable de dire non ou simplement de réagir. Dans le tramway, sur le chemin du retour, j’ai fait le pari du déni. Je refusais de me considérer en victime. A mes yeux, j’avais provoqué la chose. J’étais seule responsable.

 

Depuis que ma virginité s’est fait la malle, contre mon grès, j’ai, d’une certaine manière, tenté de reproduire la chose pour en reprendre le contrôle. Je me suis construite en maîtresse de ma propre aliénation sexuelle. Cumulant les histoires foireuses, refusant de m’attacher à qui que ce soit, insensible à la jalousie, acceptant tout des hommes, je me pensais, et c’est là l’ironie, parfaitement libre et libérée. J’étais cette fille cool, disponible et détachée, qui vous ouvre la porte à n’importe quelle heure dans son body UNDIZ, un joint de mauvaise beuh pendouillant au coin des lèvres. Les cuisses pleines de regrets, je pensais avoir consenti à cette vie-là, au nom d’un désir glorifié et tout puissant.

 

SANS ATTACHES

 

Pendant des années, j’ai élaboré un storytelling personnel valorisant afin de rendre la chose plus légère et inconséquente… vivable, tout simplement. Au lieu d’accepter l’idée que j’étais constamment celle que l’on rejetait, je revendiquais un amour consumériste, un désir sans fond, tirant une certaine fierté à ne jamais m’attacher, à ne jamais aimer, à « enchaîner » les passions allumettes. Je disais mes amants passagers interchangeables, et paradoxalement, continuais de les voir tant qu’ils en avaient encore envie, affichant cette même indifférence feinte ­— mon bouclier émotionnel. En vérité, j’attendais autre chose, plus de complicité, plus de tendresse, plus de douceur… me réveiller chez l’un d’eux, et pourquoi pas, qu’il me propose de rester un peu, juste un peu… bref, j’attendais de ces hommes qu’ils me donnent la substance même de ce que je leur refusais. Désirant de manière inconsciente leur amour tout en étant persuadée qu’ils ne m’aimeraient jamais, j’étais la première à les rejeter.

 

Ainsi, j’ai fait passer mon immunité et surtout mon immaturité sentimentale pour une prise de pouvoir sur les hommes, tout en refusant d’écouter mes désirs. Jamais je ne me suis posé la question : est-ce vraiment là ce que je veux ? Car oui, aimer et pire encore, être aimée, me terrifiaient et me terrifient sans doute encore…

 

Sans y avoir définitivement renoncé, à vingt-quatre ans, je n’espérais plus grand-chose des hommes… jusqu’à ce que mon « sauveur » se manifeste, sous la forme inattendue d’un soumis Facebook.  

 

 

"MERVEILLE DE L’UNIVERS"

 

« Bonjour, Déesse ». Lui, c’est D., mon soumis Facebook. Ce matin, comme tous les matins depuis bientôt deux mois, il manifeste son adoration sur Messenger. Je commence à y prendre goût. Il faut dire que ce n’est pas désagréable cette sacralisation virtuelle. Je lui réponds, comme à mon habitude « Salut, grosse merde ! ». Il ne m’autorise pas à m’adresser à lui autrement. Son plaisir vient de cette « infériorité » à laquelle je suis sommée de le rattacher sans cesse. « Vous êtes divine et je ne suis qu’une merde…. » répond-t-il aussitôt. Je repose mon café, met un vinyle de blues et commence à danser dans mon salon en petite culotte, comme pour mettre en scène ce pouvoir nouveau dont je dispose. Je ne suis plus cette fille kleenex, à usage unique, sans cesse rejetée, sans cesse délaissée.  Je suis une déesse. Sa déesse, certes, mais une déesse quand même.

 

Pour moi, la mal aimée et la mal aimante, c’est une révolution. Savoir que le simple fait de me parler via Messenger représente pour D. une source de satisfaction me plonge dans une douce euphorie. Ses « maîtresses » et autres « Je me masturbe beaucoup en pensant à vous » me font projeter un regard neuf sur moi-même. Être l’objet d’une adoration inconditionnelle vous force à vous considérer digne d’une telle chose. Ainsi, je pouvais et je peux être aimée.

 

UNE BELLE RENCONTRE

 

D. est entré en contact avec moi l’an passé. Il m’a envoyé un message sur Facebook pour savoir si je consentais à lui vendre une vieille paire de chaussettes odorantes. Comprenant qu’il s’agissait d’un fétichiste des pieds, j’ai proposé de l’interviewer et de publier son portrait dans le magazine pour lequel j’écrivais alors. Il a accepté, précisant qu’il était également soumis. Plus tard, il m’a avoué que cette publication lui servait avant tout d’outil pédagogique, à destination de nouvelles dominas débutantes glanées en ligne.

 

Si nous ne nous sommes jamais rencontrés, nous avons beaucoup discuté sur Messenger. En général, il prenait de mes nouvelles ou me proposait divers marchés saugrenus. Un jour, au lieu de décliner poliment ses propositions (échanger des rognures ongles contre une paire de chaussures Zara, lui envoyer des photos de mes pieds, l’insulter, l’humilier…), j’ai décidé de me prêter au jeu. Une manière comme une autre de me confronter à d’autres réalités, d’autres désirs et surtout, de faire face à mes propres démons, en adoptant une posture codifiée et factice de toute puissance. A travers lui, j’ai pu découvrir ce que l’on ressent, lorsqu’un homme se soumet à vous et vous abandonne sa volonté. D’abusée, je devenais abuseuse, avec sa complicité et son consentement, bien sûr.

 

LE SOUMIS DOMINE

 

Il faut savoir une chose : dans une relation de soumis à dominatrice, le soumis a le pouvoir. C’est lui qui initie la relation, en définit les termes et conditions. Ainsi, ce soi-disant pouvoir que vous avez sur lui, il vous l’accorde.

 

Au début, je n’osais pas aller trop loin, me contentant de sporadiques « comment ça va, grosse merde ? » ou « bonjour petite chose insignifiante », excitée par le seul frisson d’une transgression pourtant balisée par le virtuel. D’ailleurs, répondant « merci » à un matinal « je vous vénère, oh déesse », il est arrivé qu’il me reprenne à l’ordre : « dites-moi plutôt merci grosse merde ». S’improviser domina sur Facebook est moins facile qu’il n’y parait. J’étais trop timide... et terrifiée à l’idée d’y prendre du plaisir.

 

 

SIMULACRES ET SIMULATIONS

 

Et pourtant, le virtuel de la relation me protégeait, tout comme le vouvoiement et les « déesses » et « reines » dont il me gratifiait. Ce qu’il projetait sur moi et moi sur lui nous mettait mutuellement à distance de nos existences propres. Ce n’était pas nous, mais des simulacres. Pour le dire plus simplement, j’avais trouvé mon tamagotchi SM. Je pouvais enfin explorer un nouvel horizon sexuel, sans que cela ait de conséquences sur ma vie réelle.

 

Mal membré, D. m’a appris à l’humilier en évoquant son micro-pénis. Lorsque je lui disais, par exemple, qu’il n’était pas à la hauteur, qu’il n’était qu’un chien ou un sous-homme, je l’imaginais japper de plaisir de l’autre côté de l’écran. Un simple « Tu ne pourras jamais me satisfaire ! Grow a dick ! » pouvait lui procurer un orgasme (d’après ses messages… je n’ai jamais demandé de preuves). Le blesser tout en sachant que ce n’était qu’un jeu indolore, m’a permis d’exorciser une violence contenue en moi depuis longtemps. Tout accepter des hommes, se taire, refouler la tristesse et l’amertume, avait créé une accumulation de désespoir dont D. m’a libérée.

 

J’ai aussi appris à varier les plaisirs : l’obliger à porter des sous-vêtements féminins pendant toute une journée, lui interdire de se masturber pendant deux jours, lui interdire de faire l’amour avec qui que ce soit, hommes et femmes, pendant une semaine (il est bi-sexuel, couche avec des hommes et se fait dominer par des femmes).

 

Petit à petit, j’ai pris conscience du pouvoir que j’avais sur lui. Par exemple, un jour, je lui ai demandé de s’agenouiller dans un coin de sa chambre, pour finalement l’oublier et ne l’autoriser à se relever que trois-quarts d’heure plus tard. Et cette conscience, au lieu de m’alarmer a engendré une prise de pouvoir inédite sur moi-même.

 

Presque inconsciemment, j’ai vite adopté les signes du pouvoir féminin. J’ai troqué ma paire de converse pour des talons, commencé à porter du rouge à lèvres, à me maquiller la peau ou encore à m’attacher les cheveux. Une féminité frontale et premier degré, accompagnée d’une assurance nouvelle. Au bureau, je me suis mise à défendre mes idées avec plus de calme et de conviction, à assumer plus de responsabilités. J’ai même relevé mon siège, surplombant désormais l’Open-Space. Le pouvoir virtuel que j’avais sur mon soumis a infiltré toutes les strates de ma vie. Je n’étais plus ce petit animal blessé, recroquevillé sur lui-même, préférant souffrir bravement plutôt que de panser ses plaies. Finalement j’avais trouvé mon Deus Ex Machina, et le plus inattendu qui soit.

 

 

"SOUMIS MAIS PAS POSSESSIF"

 

Aujourd’hui, j’ai mis fin à cette relation. Qu’il se fût agi d’une vengeance artificielle sur la gente masculine ou d’un amusement pervers, adopter un soumis Facebook pendant quelques mois a mis fin à un long cycle d’abus auto-infligés. J’ai repris le contrôle sur mes désirs, grâce à ce simulacre de domination consentie.

 

Lorsque j’ai expliqué à D. que nous devions nous dire adieu, que j’avais enfin rencontré un garçon et qu’il ne comprendrait pas que sa nouvelle petite copine ait besoin d’insulter son soumis digital pour fonctionner, il m’a simplement répondu : « Je vous souhaite le meilleur… je suis soumis, mais pas possessif. »

 

 

Par Juliette, 24 ans, reconnaissante à tout jamais envers son soumis Facebook

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