Un vent d’émotions souffle sur Meltem

Rencontre avec Daphné Patakia, Rabah Naït Oufella et Lamine Cissokho pour la sortie du film Meltem le 13 mars 2019. Un film nécessaire qui aborde la crise migratoire, le deuil, et les questionnements identitaires.
12/03/2019

 

 

 

 

Après deux courts-métrages, Le Gardien de son frère et Journée d’appel, le réalisateur Basile Doganis signe son premier long-métrage : Meltem, en salle le 13 mars 2019. L’histoire de trois amis qui se rendent sur l’île de Lesbos en Grèce en 2015, une année difficile pour le pays qui fait face à une crise migratoire sans précédent. Elena (Daphné Patakia), Nassim (Rabah Naït Oufella) et Sekou (Lamine Cissokho) font la rencontre bouleversante d’Elyas, un jeune réfugié, interprété par Karam Al Kafri, lui-même réfugié Syrien. Le réalisateur aborde alors des thèmes cruciaux : la crise politique, la recherche identitaire, le deuil, la solidarité, l’amour aussi. Basile Doganis réussit le pari de filmer cette situation migratoire de façon singulière et réaliste sans jamais tomber dans le pathos. « Meltem », c’est à la fois un prénom et un vent. Un vent dangereux qui souffle entre la Grèce et la Turquie, et imprévisible comme ce long-métrage. Meltem est vivant, fait rire, émeut, et questionne. Que les trois amis rigolent, se disputent, tentent d’aider Elyas, ou prennent des champignons hallucinogènes, on ne voit pas le temps passer. Rendez-vous dans le 18ème arrondissement de Paris, au Terrass Hôtel dans une chambre du dernier étage pour une rencontre avec Daphné Patakia, Rabah Naït Oufella et Lamine Cissokho. Nous sommes le 27 février, le soleil est de retour, et les trois potes m’accueillent avec de grands sourires.

TWENTY : Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à ce projet, qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario ?

Daphné : À la base, quand je suis venue en France, je ne connaissais personne, et on m’avait juste donné le contact d’un réalisateur : Basile Doganis. J’avais vu Journée d’appel en Grèce à Athènes dans un petit festival, il était là mais je n’avais pas osé lui parler mais j’avais beaucoup aimé le film. Pour Meltem, j’ai passé un casting. En lisant le scénario, je me suis dit qu’il abordait des thématiques très intéressantes. Toute cette question d’identité, la crise économique et migratoire en Grèce, ça me parle. Je me retrouvais beaucoup dans tout ça. Et puis, Basile a un point de vue très humain, ça a été une belle rencontre, et c’est vraiment devenu un ami.

Rabah : L’oseille ! (rires) Non, moi j’avais rencontré Basile sur son deuxième court-métrage, Journée d’appel. Depuis, je suis fan de ce monsieur, de l’homme et du réalisateur. Il m’a recontacté pour me proposer le scénario en me disant qu’il avait écrit le rôle en pensant à moi. Déjà, lorsque quelqu’un écrit un rôle en pensant à vous, c’est très flatteur. J’ai lu le scénario et j’ai adoré. Je kiffe sa façon de voir les choses, sa façon d’écrire, et même de réaliser. Il a des techniques propres à lui. Quand il m’a donné le scénario, j’étais déjà super enjoué à l’idée de retravailler avec lui, et ensuite à la lecture, il n’y avait pas de doute. Je suis un fan. Il arrive à réunir tellement de sujets dans un film que tout le monde peut s’y identifier d’une façon ou d’une autre.

Lamine : Pour moi, ça racontait une histoire forte, et j’avais envie de la raconter avec les autres pour que les gens puissent ouvrir les yeux sur tout ce qu’il s’est passé et ce qu’il se passe encore. Malheureusement, au bout d’un certain temps, on avait arrêté de parler de cette crise migratoire. Pourtant, c’était toujours là. C’était important de faire comprendre aux gens que le problème est toujours présent, qu’il n’est pas résolu. C’est primordial de raconter le vécu, les traversées compliquées et dangereuses, de faire comprendre que le fait que les gens débarquent et perdent leurs repères, qu’ils sont pas toujours bien acceptés. Il faut en parler.

 

TWENTY : Le film aborde des sujets difficiles : le deuil, la crise politique et migratoire, les questionnements identitaires aussi…Comment vous avez préparé vos rôles ? Vous vous sentiez proches de vos personnages ?

Daphné : Pour moi, c’était assez dur. Il y avait ce côté plus sombre d’Elena que j’avais du mal à cerner. Basile m’a beaucoup aidée. Quand je l’ai rencontré, je lui ai dit « moi je ne sais pas pleurer face à la caméra », et c’est lui qui m’a débloquée là-dessus. Je pense que pour Rabah et moi, nos personnages étaient assez différents de nous, et Basile a très bien réussi à nous diriger et nous aider pour les mettre en place. Par exemple, un jour, on était dans la rue, et il me demandait juste de marcher et de réfléchir à la façon dont mon personnage marche, pour trouver son attitude.

Rabah : C’est un travail de fond, en fait. Il ne prend pas juste sa caméra et hop il filme. Pour ma part, j’estime mon personnage est très éloigné de moi. Il est timide, réservé, et je suis quelqu’un de très à l’aise, partout où je vais. La crise identitaire, le fait de ne pas se sentir français, c’est pas quelque chose que je vis. J’ai rien à voir avec tout ça, donc oui, pour le coup, c’était vraiment de la composition.

Lamine : Le personnage n’était pas tellement à l’opposé de moi, mais il ressemblait plus au moi d’il y a quelques années, quand j’étais beaucoup plus dans la déconnade et que je prenais rien au sérieux. J’ai un peu gardé ce côté-là, en quelque sorte, et du coup c’était très simple pour moi de le jouer. J’avais pas besoin de forcer dessus.

 

TWENTY : Comment s’est passé le tournage en Grèce en situation réelle ? Est-ce que c’était différent de vos tournages précédents ?

Daphné : Moi j’avais déjà fait un film là-bas, Djam, qui parlait aussi de ces questions. On était allés dans les camps de migrants, on y travaillait. C’était intense d’y retourner pour un autre film, de retrouver parfois les mêmes personnes. Souvent, c’est un peu dur de filmer ces choses-là, il y a la photogénie de la crise, de la misère, et ça peut tomber dans un côté pornographique. Je trouve que Basile a été super là-dessus, dans son éthique, sa manière de travailler. Il n’est pas tombé dans le pathos et a filmé tout ça de façon très humaine. Il a su tenir un bon équilibre. Bien sûr, un film ne va pas changer la situation actuelle mais aborder ces sujets est déjà très important. 

Rabah : Pour Lamine et moi, contrairement à Daphné, on a découvert la Grèce. On s’est senti comme sur un plateau de tournage, sauf que les personnes avec qui on tournait, c’étaient des vrais réfugiés avec un vrai vécu. Quand on rentrait à l’hôtel, eux rentraient dans leur centre ou dans leur camp, et on a ressenti plus de choses que si on tournait dans des studios avec des acteurs. Après, je pense pas que ce soit forcément plus simple, on a craqué plusieurs fois. C’est dur de voir ça, on passe du temps avec des gens, et on quand la journée est finie, chacun rentre chez soi. On a pas du tout la même routine. La première journée, j’ai craqué, très honnêtement. C’était à la fois super intense et chaleureux, on avait tous le sourire, mais c’est dur de voir à quel point la vie est différente.

Lamine : C’est vrai qu’après la première journée, chacun dans sa chambre est parti pleurer. Les gens dégagent vraiment une lumière, ils sont tellement chaleureux avec un vécu si compliqué. Quand ils nous racontent leur histoire, on se rend compte que nous, on est vraiment bien lotis. On relativise et on se rend compte qu’à côté de tout ça, nos problèmes, c’est rien du tout. Il y a un vrai truc qui te marque. Je me suis mangé une vraie baffe sur le tournage.

 

TWENTY : Rabah et Lamine, vous vous connaissiez depuis le court-métrage Journée d’appel du même réalisateur. Comment s’est passée la rencontre avec Daphné ?

Daphné : Au début, j’avais un peu peur, parce que c’est vrai qu’ils peuvent être un peu intimidants. Et puis, l’alchimie entre eux est tellement évidente que je me demandais comment j’allais m’intégrer, s’ils allaient m’accepter, et finalement ils m’ont vraiment très bien accueillie.

Rabah : Franchement naze la rencontre (rires). Non, ça s’est très bien passé, et finalement, c’est elle qui nous a mis à l’amende pendant tout le tournage ! Mais vraiment, avec toute l’équipe en général, c’était génial en fait. Il n’y a pas un jour où j’ai entendu quelqu’un souffler ou râler, tout le monde avait la pêche, tout le temps. C’étaient deux mois vraiment intenses, dans des situations parfois difficiles, et pourtant, pour ma part en tout cas, j’ai même pas ressenti la fatigue.

Lamine : Daphné et Rabah se sont rencontrés avant pendant un casting. Moi, je suis arrivé après, et c’est vrai que ça s’est très bien passé. Elle a été très à l’aise avec nous, et c’est vrai qu’elle nous a mis à l’amende pendant le tournage !

TWENTY : Le personnage d’Elyas est interprété par un vrai réfugié. Comment s’est passée la rencontre avec Karam Al Kafri ?

Daphné : La rencontre a été assez intense. C’est quelqu’un qui ne parle pas énormément, mais qui transmet quand même beaucoup de choses. Il ne nous a pas beaucoup parlé de son vécu, parce que ça devait être très dur pour lui de gérer ça, de se confier. Il a mis du temps à se livrer. 

Rabah : Karam c’est quelqu’un de timide et réservé. Il a fui la guerre en Syrie avec toute sa famille. D’ailleurs, son père qui ne voulait pas partir et qui avait décidé de rester en Syrie a fini par changer d’avis et est arrivé en France au moment où on tournait le film en Grèce. On a vraiment appris à le connaître crescendo. C’est une personne extraordinaire qui a vécu plein de choses, dont il ne parle presque jamais. Il a une vie digne d’un film.

Lamine : Le film, c’est vraiment sa vie en fait. Il a vécu des choses très fortes et intenses. C’est vrai que c’est plus vers la fin qu’il s’est vraiment lâché et qu’il était à l’aise. Pour les scènes avec les migrants, je pense que ça devait être très compliqué pour lui de les jouer, c’étaient des moments qu’il avait réellement vécus. Et comme avec tout le monde, Basile a vraiment réussi à le mettre à l’aise.

 

TWENTY : Le film est vraiment fluide, il y a des scènes fortes qui semblent très écrites et d’autres plus instinctives. Est-ce que Basile Doganis vous a laissé une liberté dans votre jeu, des possibilités d’improvisation ?

Daphné : Alors, la scène des champignons par exemple, c’était quasiment que de l’improvisation. En fait, on a travaillé en faisant des impros pendant les répétitions, et Basile s’est pas mal basé sur ces répétitions pour réécrire le scénario.

Rabah : Basile nous consultait beaucoup pour des réécritures par exemple. Même dans nos impros, on avait une ligne directrice assez marquée. On savait pourquoi on jouait cette scène et vers quoi elle devait nous amener. Quand on jouait, Basile disait souvent « replay ». Ce qu’il appelle le replay, c’est quand par exemple, on fait une scène, on est en impro, et il a un problème de son ou de lumière, du coup il dit « replay » et on refait la scène exactement de la même façon, ça donne un certain rythme.

Lamine : Il y avait le scénario écrit, mais c’est vrai que dans le film, il y a pas mal de scènes qui sont en improvisation. On avait une certaine liberté. Dès que Basile sentait qu’une scène ne se débloquait pas réellement et que l’impro pouvait apporter quelque chose, il nous disait de partir sur de l’impro pour ensuite revenir au texte. C’était une manière de nous libérer.

TWENTY : Est-ce que le film a changé quelque chose pour vous ? Vous avez ressenti un avant et un après concernant votre position sur la crise migratoire ?

Daphné : De mon côté, je travaille avec une association qui fait du théâtre avec des migrants qui s’appelle Good Chance. Et c’est un peu grâce au film, ça m’a donné envie de plus m’engager dans des causes importantes.

Rabah : J’ai toujours eu envie d’aider les gens, ça fait partie de ma vie. Maintenant, entre la pensée et les actes, il y a un grand fossé. Quand j’étais là-bas, je me suis juré que quand je reviendrai à Paris, je ferai bien plus que ce que je faisais avant. Le tournage a créé une sorte de déclic pour moi. Et avec des potes, grâce à une association qui s’appelle Feu Vert, on a ouvert un local où on stockait des vêtements pendant les périodes de grand froid, on a fait un appel sur les réseaux sociaux, et ça a bien fonctionné. Je me suis rendu compte que les gens ont envie d’aider, ils sont prêts à le faire, ils sont généreux et ils participent vraiment.

Lamine : Pour ma part, j’étais déjà bénévole dans une association qui s’appelle Fedde Aamadu Hampaate Bah, on a plusieurs projets où on part dans plusieurs pays où on rénove des écoles et d’autres choses. Même si ce n’est pas réellement lié à la crise migratoire, c’est une façon d’aider à notre niveau.

 

Par Kenza Helal--Hocke 

 

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