Bastien Vivès : "L'époque actuelle a quelque chose de terrifiant."

Twenty a eu la chance de s'entretenir avec Bastien Vivès, dessinateur prolifique de bandes dessinées, dont le dernier album, "Le Chemisier", un portait de femme troublant, capte l'air de temps avec plus d'acuité que n'importe quel essai.
07/11/2018

 

 

Le nouvel album de Bastien Vivès ne se lit pas, il se dévore en une heure — qui elle-même semble durer une minute. Quand je suis rentrée en librairie m’enquérir des nouveautés dans la bande dessinée, celui-ci s’est immédiatement démarqué parmi les ouvrages qui l’entouraient : pas de majuscule dans le titre, et une fille de dos, qui semble vouloir s’enfuir de la couverture jaune où l’artiste l’a emprisonnée. Le contraste de la couleur et du noir et blanc. Une invitation à la lecture, mais aussi la promesse d’un choc, celui que l’on ressent en feuilletant les premières pages : un trait simple, épuré, mais intense et contrasté, au service d’un récit directement ancré dans la modernité et ce réel qui nous entoure. Séverine est une jeune fille assez banale, que ses professeurs ne remarquent pas, et que son copain délaisse au profit de ses jeux vidéos. C’est cette copine un peu ennuyeuse, dont on ne répond pas toujours au texto qui propose de se retrouver autour d’un thé brûlant, ou que l’on évite d’inviter aux soirées. Vous visualisez cette nana, pas méchante mais chiante ? Et bien imaginez qu’un matin, vous la croisez, et qu’il vous semble la voir pour la première fois, tant cette femme sensuelle et audacieuse ne lui ressemble pas. Vous obtenez à peu près l’histoire de ce chemisier, qui insuffle à Séverine une pulsion de désir et de liberté, qui l’extirpe de sa monotonie. Monotonie dans laquelle, jusqu’à présent, elle se complaisait. Cet élan, c’est la providence, ou plutôt le papa de la gamine qu’elle baby-sitte, qui va lui offrir, par le biais d’un vêtement que l’histoire transforme en talisman : un chemisier appartenant à sa femme. Un beau chemisier à manches longues, de marque, en soie, qui va dévier le cours trop tranquille de la vie de Séverine. Déjà, quand au sortir de chez la petite fille, elle se découvre dans le vêtement, la graine de l’obsession s’installe dans son esprit : désormais, qu’il soit tâché, abîmé, trempé de pluie, elle le veut sur elle. Contre sa peau, dont le grain fin est dévoilé aux hommes par un décolleté qu’elle boutonne ou déboutonne au gré de ses humeurs. Dans ce chemisier, elle croise tour à tour petits voyous, extrémistes, professeurs d’université et policiers taciturnes. Et tous, sans exception, se mettent à la regarder - le lecteur y compris.

Parce que cet album m’a particulièrement intrigué, j’ai posé quelques questions à l’auteur.

 

 

TWENTY : Le récit de cette étudiante dont la vie change lorsque le père de la gamine qu’elle baby-sitte lui prête un chemisier de sa femme vous a-t-il été inspiré par une anecdote ? Ou est-ce un pur produit de votre imagination ?

B.V : C’est une idée qui me trottait dans la tête… On m’avait raconté il y a quelques années un résumé d’un giallo italien, je ne sais plus comment il s’appelait. C’était un mec qui trouvait un pistolet dans une brocante, et qui décidait de le porter au boulot, et tout son comportement était métamorphosé. D’un coup il avait vachement plus d’aplomb, il se sentait mieux dans ses pompes. Ça a fait tilt pour le chemisier.

 

 

 

 

TWENTY : Vous parlez de terrorisme, de violence dans les banlieues, de la condition policière, des sujets « politiquement difficiles ». Est-ce des thématiques dont vous vous sentez proche personnellement ou bien vous sentez vous impliqué à un niveau où il s’agit de parler d’une époque, d’une société en général ? De capter l’air du temps ?

B.V : D’habitude, je ne fais pas trop ce genre de choses, je me concentre plutôt sur mes histoires. Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment, mais toute l’année 2017, les épisodes #MeToo, les attentats… ont été d’une telle violence, que je me suis retrouvé avec des choses à recracher la-dessus. D’habitude ces violences-là se produisent ailleurs dans le monde, elles nous atteignent moins, ce qui est parfois dommageable, mais là il s’est passé pas mal de choses dans notre petite société… J’avais parfois l’impression d’être un bourreau en puissance, jugé par tout le monde en tant qu’homme. Du manière ou d’une autre, tout le monde était pris à parti. La libération de la parole de la Femme je trouve que c’est une très bonne chose, mais tout d’un coup il y a des mouvements qui commencent à arriver et qui sont plus sectaires. On connaissait le racisme de droite et on découvre le racisme de gauche qui est hyper violent. J’ai été interpellé par ça, et ça s’est ressenti dans le chemisier. Ce qui m’a choqué, c’est que les gens donnaient des modes d’emploi aux autres pour vivre. On était habitué à ce que l’Etat nous en donne, mais que ce soit mon voisin qui se mette à juger ma vie, ça ça me paraissait complètement aberrant. Ce qui est compliqué, c’est qu’en même temps il y avait beaucoup de messages intéressants, et beaucoup de choses nauséabondes qui sont ressorties. Les dernières élections c’était quand même un cauchemar…

 

 

TWENTY : Le chemisier ne comporte pour ainsi dire qu’un seul personnage féminin, l’héroïne, Séverine. Autour d’elle gravitent des hommes de tout âge et de tout milieu (un policier, son boyfriend geek, le père de la petite fille qu’elle garde, son professeur à l’université, les voyous de la cité…). Séverine, déçue par les garçons de son âge, plus portés sur les jeux vidéos que sur le sexe, se tourne vers des homme plus âgés. Est ce quelque chose qui vous frappe aujourd’hui, le remplacement progressif du réel par le virtuel ? Vous faites allusion à Tinder, or il a beaucoup été dit dans les études récentes que malgré la facilité à trouver (ou changer) de partenaire sexuel, les gens n’ont jamais été si seul.

B.V : Ce n’est pas forcément la-dessus que porte l’album, les gens essaient de se rencontrer mais c’est tellement dur… Ils essaient de se rencontrer comme ils peuvent mais on sait que dans les grandes villes c’est quasiment impossible. En fait, Séverine n’est pas déçue. Tout le monde a l’air de récupérer Séverine comme vraiment une nana qui tout d’un coup fait des choix dans la vie, se lève, tape du poing, se révolte. mais elle se réveille, c’est tout. Elle n’était pas brimée, elle avait une juste une petite vie terne et tranquille qui l’accommodait très bien. Comme s’accommodent beaucoup de gens aujourd’hui, de vivre un peu mollement. Elle vivait juste de manière un peu molle et un peu conne, elle était absolument insignifiante. Ce qu’elle disait n’était jamais très intéressant, la fumée de la cigarette la gène, elle a pas grand chose à dire… Elle est dans une famille assez chiante, son père et sa mère sont aussi très chiants, son père la prend pour une gamine de 4 ans. Ennuyante et ennuyée. Quand elle a le chemisier, le regard des gens change et elle se pose des questions. Elle se réveille, elle retrouve du désir, elle voit que son mec ne la calcule pas et elle se dit qu’il est naze. Mais elle était aussi naze que lui il y a quelques temps ! Une nana qui a 20 ou 25 ans, il faudrait être folle pour se contenter de gamins de 20 piges parce qu’il y a un vrai âge d’or entre 25 et 35 ans ! En fait, sortir avec des gens de sa génération, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, il faut le faire quand on est ado, ça permet d’avancer, mais il faut sortir avec des gens qui soient dans la même recherche que vous. Ce qui est intéressant, c’est d’être avec quelqu’un qui attend les mêmes choses que vous. Du moment que les deux sont raccords, ça ne me dérange pas !

 

 

 

TWENTY : Vous finissez cet album sur un zoom dont le point culminant correspondant à l’ultime case, montre la petite fille du baby-sitting en position de voyeuse vis-à-vis de son père et Séverine (ils font l’amour dans la cuisine). Votre vision de l’enfance et de la sexualité ont déjà fait polémique.Pourquoi choisir cet épilogue ?

B.V : Pour moi, c’était important que ça ne se finisse pas là-dessus, sur une émotion de « pseudo » happy-end. Dans l’histoire, on ne sait même pas si Séverine a vraiment envie de se le taper, ce mec-là, mais il lui fait un peu pitié, elle a de la tendresse pour lui. Je pense que les femmes arrivent à faire l’amour par pitié, c’est quelque chose que je trouve assez beau. Elle a de la tendresse pour ce mec-là, elle a envie de l’aider, et puis même un petit peu attirée, elle se laisse aller. Et puis on commençait avec cette petite fille, et elle vient finir cette parenthèse de la vie de Séverine. C’est très important pour moi, qu’est ce qu’elle va en penser cette petite fille de ce qu’elle a vu ? Que son père couche avec la baby-sitter, qu’il se la tape sur une table ? Quelle image va-t-elle garder de cet homme et de cette femme ? Parce que derrière, il y a encore une autre vague de féminisme qui va arriver, et vu comment celle d’aujourd’hui s’en est prise à la précédente, j’ai hâte de voir dans 20 ans quand une autre vague va arriver si elle vont les mettre au bûcher aussi. Et une question qui est très importante pour moi quand on parle de sexualité, c’est que les enfants en ont une. Et surprendre ses parents en train de baiser ça participe à la découverte de cette sexualité, et c’est à ce moment qu’on commence petit à petit à sortir de l’enfance. Les parents qui voudraient nier tout ça sous prétexte que « il ne faut surtout pas que nos enfants voient ça, ça risque de leur perturber le cerveau », ça donne le comportement des gamins qui matent du porno et ne savent pas comment baiser une meuf. Bref, je voulais finir sur le fait qu’il y a quelque chose de terrifiant dans les enjeux aujourd’hui : comment les enfants à l’heure d’Internet et du porno vivent et vont vivre leur sexualité. J’aime bien faire réagir les gens, qu’ils se posent des questions. Et puis avec la BD, en dessins, c’est plus facile de proposer ce genre d’idées. Ça reste juste du dessin. J’adore l’idée de « Que font vos enfants le soir ? », pendant que tu te tapes la baby-sitter, qui s’occupent des gosses ? Je trouve ça rigolo.

 

 

Propos recueillis par Mélanie Tillement via un entretien téléphonique avec Bastien Vives le 24 octobre.

 

Album « Le chemisier », aux Editions Casterman.

https://www.amazon.fr/chemisier-Bastien-Viv%C3%A8s/dp/2203168773/ref=cm_...

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