Catastrophe : "Nous sommes contradictoires"

A l'occasion de la sortie de leur album de reprises, le 27 avril, Twenty a pu s'entretenir avec Catastrophe, membre de la prestigieuse écurie Tricatel, qui sera également en concert à Paris le 3 mai. Rencontre avec un collectif à part.
27/04/2018

 

 

Faire un album de reprises, c’est une posture post-moderne ou bien un moyen de montrer que rien n’est jamais définitif, qu’il existe une infinité de variations possibles à partir d’une seule et même donnée ou réalité ?

C’est bien sûr une preuve que rien n’est jamais définitif.

 

 

Vos morceaux, votre musique, c’est une matière souple, malléable et mouvante, un peu comme de la pâte à modeler ? Quelque chose permettant de créer à l’infini ?

Oui. On a adoré l’idée que d’autres artistes se servent de nos morceaux comme d’une pâte à modeler, qu’ils les éparpillent, les retournent dans tous les sens. C’est d’ailleurs toujours jouissif, à la première écoute, de découvrir le morceau transfiguré par quelqu’un d’autre. C’est très intime, aussi de laisser quelqu’un vous remixer. C’est faire confiance.

 

 

Est-ce que vous vous considérez un peu comme une OULIPO musicale ? Une OUMUPO, un ouvroir de musique potentielle ?

Pas vraiment, non, dans la mesure où l’Oulipo semble se résumer à un pur jeu de formes, de sonorités. Manipuler des lettres ou des sons pour le seul plaisir du jeu de mots, ce n’est pas ce qu’on fait. Si nous essayons de jouer, c’est avec une certaine gravité. Jouer, parce qu’on va mourir. Quand on dit au début du disque qu’on ne saura jamais comment vivre mais qu’on y mettra toutes nos forces, ce n’est pas une phrase en l’air qui sonnerait bien, c’est une phrase qui arrive après beaucoup de nuits blanches. Dans Catastrophe, le jeu implique nos vies. Cela dit, nous connaissons mal l’Oulipo et nous y référons rarement, alors cette réponse est sans doute à préciser. Et puis qu’on ne se méprenne pas : le nom, qui nous fait penser à une colonie de fourmis drolatiques, nous inspire une grande sympathie.

 

 


 

 

Quel serait le message politique derrière ce disque ? C’est un disque manifeste ?

Très tôt dans le processus créatif, nous avons réalisé combien il était dangereux, artistiquement, de prétendre défendre un « discours », une idéologie, et nous avons préféré faire la part belle à l’ambiguïté, au mystère, aux phrases et aux notes qui ne répondent de rien, qui tombent du ciel. Bien sûr, ça n’interdit pas de faire sens. Mais c’est faire sens avec souplesse. C’est comme ces jeux pour enfants où l’on doit relier des points successifs pour aboutir à un dessin final : on ignore ce à quoi ressemblera le dessin en fin de compte, mais on trace quand même, reliant les chiffres les uns après les autres, jusqu’à ce que finisse par se dessiner une figure globale.

L’idée d’un disque-manifeste supposerait d’être sûr de soi. Elle supposerait qu’on sache déjà ce qu’on va dire avant de l’avoir fait. Mais nous ne sommes pas sûrs de nous, et nous sommes plusieurs, alors nous préférons nous laisser guider par les points successifs, à l’aveuglette. Pas de message donc, sinon que l’on croit aux tentatives, à l’équivoque, et au droit de s’y reprendre à plusieurs fois.

 

 

Comment avez-vous choisi les musiciens pour réinterpréter la Nuit Est Encore Jeune ?

Ce sont des gens qu’on admire, et pour la plupart, des amis qu’on admire.

 

 

Comment avez-vous collaboré avec eux ? Vous avez suivi tout le processus créatif ?

Nous avons suivi les versions successives, en donnant quelques remarques, mais avant tout nous avons laissé faire, et nous avons fait confiance.

 

 

Vous êtes beaucoup intervenu ou bien les avez-vous laissé faire ? Leur avez-vous donné une consigne particulière ? 

Zéro consigne. La carte blanche !

 

 

 

 

A travers les remixes avez-vous découverts des choses sur votre propre musique que vous ignoriez auparavant ? Une reprise, c’est un miroir déformant ?

Oui. Disons que la reprise informe surtout sur ce que le morceau aurait pu devenir, il ouvre des portes qu’on avait pas vu. Un morceau, quand il se fait, peut à tout moment aller dans des directions très différentes. On est bien obligé de choisir, et on voit alors le morceau prendre progressivement sa forme. Mais choisir c’est aussi étouffer toutes les autres pistes. En confiant la musique à quelqu’un pour qu’il la transforme, toutes ces alternatives sont soudain réactivées. Ca respire.

 

 

Si on prend le morceau « Virtual Experience » et qu’on le compare au remix d’UTO, la voix masculine est devenue une voix féminine. Cela va-t-il dans le sens de votre message, invitant au brouillage des genres ?

Sans doute. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est la singularité de la voix en question, et non son genre. Que chacun découvre et travaille sa voix propre, sans imiter. C’est ça qui est si précieux chez Neysa : sa voix ne ressemble à aucune autre. Elle est si étrange, comme sortie d’un conte russe, sordide et lumineux.

 

 

Dans la version originale de « Virtual Experience », le clip était très nocturne, très sombre, peuplé de personnages oniriques comme en apesanteur et dans le remix d’UTO, on voit surtout un travelling des nuages, dans un jour anxiogène, à la renverse. Ce contraste, ce passage de la nuit au jour, c’est aussi ce que raconte ce disque ?

Le disque, oui, raconte le passage du crépuscule à l’aube. La transition d’un sentiment d’impasse à un sentiment d’illimité. Du désespoir à l’absurde. De l’angoisse au lâcher-prise. C’est une transition qui libère — elle est parfois brève, parfois très longue, c’est un passage qu’on éprouve parfois quand on se dit que tout est foutu et qu’on se recroqueville dans son lit le soir, et que soudain quelque chose nous fait rire, ou même pas, mais s’ouvre en soi, comme une fenêtre dans une voiture étouffante, et arrive alors un espèce d’humour cosmique, où l’on se souvient que rien n’est certain, pas plus le désespoir que son envers. C’est se sentir un peu plus libre, non pas en oubliant l’absurde ou la difficulté d’exister, mais précisément en vertu de ça.

 

 

 

 

Le clip est-il une invitation à vivre la tête dans les nuages ?

Oui. Certainement une invitation à relever la tête. L’idée - simple, géniale - est d’Emile et Neysa d’UTO. C’est aussi une référence discrète à une célèbre arcade de jeu des Grands Boulevards : « La tête dans les nuages ».

 

 

Le 3 mai, vous présenterez la « Nuit Incompréhensible » au café de la danse. C’est une manière de nous mettre face à notre perpétuelle quête de sens ? En quoi l’aporie a-t-elle du bon ? C'est reposant de ne pas comprendre ?

L’idée nous faisait rire d’abord. Intituler une soirée la nuit incompréhensible allait rendre fous les promoteurs, qui ont l’habitude de choses claires et univoques.

Pour autant, le projet n’est pas de faire n’importe quoi dans tous les sens, mais d’inviter les spectateurs à pénétrer à l’intérieur d’un rêve, avec ses logiques propres. L’inconscient, la nuit, nous fascine, parce qu’il obéit à certaines lois mais pas à celle du « tiers exclu » : dans nos rêves, une chose n’est pas toujours bleue OU rouge, elle est bleue ET rouge. De même qu’il peut nous arriver dans la vie de désirer ET de ne pas désirer une même personne. Nous sommes contradictoires. Alors oui, c’est reposant de ne pas comprendre mais surtout, c’est plus juste, donc soulageant, d’assumer notre contradiction. Et de la danser, d’en faire de la musique.

 

 

Sur la description de l’event, on peut lire : « A 23h, nous serons quelqu'un d'autre ». La déterritorialisation serait-elle devenue un argument marketing ? Et vous, si pouviez être quelqu’un d’autre, qui seriez-vous ?

C’est une phrase qui dit quelque chose de très simple : notre envie, quand on fait des choses sur scène, de nous modifier, ne serait-ce que très légèrement, et, dans le meilleur des cas, de changer un tout petit peu les gens en face de nous. On espère qu’il se passe quelque chose à l’intérieur des gens, au-delà du divertissement. S’altérer, évoluer, se donner tort, donner raison à une part de soi qu’on avait étouffé, c’est grisant, et la scène peut aider à cela. Pas sûr, en revanche, que ce soit un bon argument marketing. Le marketing cherche à connaître les gens, à sonder leurs désirs et leurs attentes. Nous souhaitons au contraire que tout nous échappe.

Et si nous pouvions être quelqu’un d’autre, nous serions des bâtisseurs anonyme d’une petite cathédrale multicolore au fond du Mexique. Ou bien tous ensemble fondus en Kamasi Washington. Ou bien, par curiosité, nous serions toi. 

 

 

 

 

Propos recueillis par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain. 

Event : https://www.facebook.com/events/197982367627462/

Album : https://idol.lnk.to/Satellites

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