Chilla : quand le rap sort du Conservatoire

Chilla, de son vrai nom Maréva Rana, a 22 ans et mélange rap et chant avec son univers et son caractère bien trempé. Nous l'avons rencontrée.
16/01/2017

Twenty : En novembre dernier, tu étais sur la scène du Zénith pour faire la 1ère partie du concert de Kery James, comment tu l'as vécu ?

 

Chilla : C'était une grande expérience, je crois que je n’ai jamais autant tremblé dans ma vie. C'était magnifique, le public était chaud, j'ai eu un super bon accueil. Le fait que le public applaudisse à mes fins de phrases alors que le texte n'était même pas terminé, c'était fou. Ça faisait partie d'une de mes premières dates et jusqu’ici la salle la plus grosse devant laquelle j'avais pu jouer avec une capacité de 500 personnes. Là, c'était juste énorme. J'avais beaucoup de pression et une fois que c'est passé, j'ai tellement kiffé !

 

Twenty : Alors tu as commencé par faire du violon au conservatoire ainsi que du chant, d'où vient cette envie de se tourner vers le rap ?

 

Chilla : J'ai baigné un peu dans ce milieu classique, ça m’a appris la rigueur. Mis à part les concerts classiques, à côté de ça, j'ai toujours écouté de la musique urbaine, beaucoup de reggae et beaucoup de soul. Finalement j'ai décidé d'arrêter le violon et de vraiment de me focaliser sur le chant. Au départ, je n’étais pas du tout partie pour faire du hip-hop. Mes potes m'ont dis un jour « Vas-y ! Ecris un 16 avec nous et pose ! » et depuis, j'ai plus lâché. Je me suis dis c'est ça que je veux faire, je veux baigner dans le milieu urbain, je veux faire des sons à sonorités hip-hop tout en m'imprégnant de toutes les cultures. Je pense pas que je définisse le rap mais je fais du Chilla, voilà.

 

Twenty : Dans ton morceau « Loin de tous », tu dis « j'suis loin de tout ça, je ne veux rien qu'on m'impose », c'est quoi ce « tout ça » dont tu parles ?

 

Chilla : Je dirais que ça définit la pression de la société. La pression d'Internet sur les jeunes. Tout ce qu'il se passe en ce moment, que ce soit en positif ou en négatif avec l'évolution des médias, tout le monde donne son avis. La pression que les jeunes se mettent les uns entre les autres, la concurrence qui peut il y avoir dans la vie en général, c'est tout ça. La pression du système. Je dis « j'suis loin de tout ça » mais en vérité je veux dire que j'essaye d'être le plus loin de tout ça, on est forcément dedans, on est sur les réseaux, on achète des sapes. En réalité, je ne veux qu'on m'impose des codes prédéfinis.

 

"Il y a toute cette représentation de la banlieue à laquelle je n'appartiens pas mais j'ai aussi vécu des choses difficiles dans ma vie personnelle."

 

Twenty : Est-ce que, pour toi, le rap c'est une façon d'être libre et de revendiquer tes valeurs ?

 

Chilla : Ouais, honnêtement, là, je me dirige de plus en plus vers ça. Je pense que j'ai besoin de murir sur encore beaucoup de choses. Ça fait vraiment que trois ans que j'écris et que j'essaye de me forger une plume. J'ai un côté très léger, poétique, comme dans mon son « Le jardin d'Alice », c'est le genre de truc où je parle d'un sujet mais je suis très évasive et puis, il y aussi des textes avec un peu plus de veine. C'est pour moi une manière de parler de mes valeurs, de dire ce que je ressens, de faire un constat de ma vie et de la société. Après, y a une partie où j'ai envie de triper donc je fais des délires egotrip parce que c'est aussi ça le hip-hop, un peu flamber toujours au troisième degré. Mais ouais, mon but précis c'est de passer un message.

 

Twenty : Tu dis « j'parle pas de cul, j'parle pas de rue, putain qu'est-ce que je fous là », tu penses qu'il faut forcément avoir un lourd vécu pour se faire une place dans le milieu du rap ?

 

Chilla : Je pense que le rap vient de la rue. Quand tu vois Notorious Big ou Kery James, ils ont vécu des choses hard. Il y a toute cette représentation de la banlieue à laquelle je n'appartiens pas mais j'ai aussi vécu des choses difficiles dans ma vie personnelle. On est en 2017, les choses évoluent et je pense que les genres de musique ne doivent pas se fermer à une population, à un vécu, je pense qu'il n'y a pas de limites dans la musique. J'ai décidé que c'était dans le hip hop, avec tout le reste, que je me sentais le mieux et que c'était avec ça que je voulais m'exprimer. Je trouve que maintenant dans tous les textes comme ceux de PNL ou Booba, il y a des textes avec des grosses punchlines mais il y a des sons où ils ne parlent pas forcément de vécu donc je ne pense pas que ce soit obligatoire. Je respecte totalement la base du rap et même si j'ai pas vécu dans la rue, ça me permet de pouvoir dire des choses que j'aurais peut-être pas réussi à exprimer de la même manière avec le même impact dans de la soul ou de la chanson française.

 

Twenty : Tu es rappeuse, tu as 22 ans. C'est comment d'être une femme dans ce milieu dominé par des hommes ?

 

Chilla : Je dirais que pour le moment, en interne, je le vis très bien parce que j'ai 22 ans, je suis personne et j'ai rien fait, j'suis dans un studio de folie avec un producteur de folie, je rencontre des artistes incroyables qui valident mon taf. J'arrive dans un contexte où je me fais valider par plusieurs gros rappeurs, et ça me donne une grosse confiance en moi. Sur les réseaux, c'est très difficile. En fait, si je veux écouter du rap, je suis obligée de me mettre ces filtres parce que dans le trois quarts des textes de rap, soit la meuf c'est une fille facile, soit elle montre ses fesses… Il y a toujours ce concept de la femme objet, de la femme qui est là pour balancer l'alcool et les billets puis exhiber son corps. Je tolère pas ça mais je vis avec ça aussi parce que je m'enjaille sur ces sons ! C'est difficile par rapport aux commentaires qui ne m'impactent pas directement mais qui sont gratuits. Je reçois des insultes parce que je suis une meuf dans le rap. J'arrive dans un milieu misogyne et je le sais. J'ai été exposée sur Skyrock, autrement dits à ceux qui viennent te tacler. Après je ne m'arrête pas à ça, je suis là pour faire mon son et je kiffe. Je pense que le rap a besoin de se renouveler et de s'ouvrir aux femmes.

 

Twenty : Est-ce que tu penses que justement il faut plus que tu te fasse respecter en tant que femme dans ce milieu ou pas forcément ?

 

Chilla : Je pense que ce qui est important dans ce milieu, c'est de se respecter avant d'essayer de chercher le respect des autres. J'ai décidé de ne pas dépasser certaines limites et de rester moi-même sans trop en dévoiler non plus. Là, j'ai eu besoin de rien faire, j'ai le respect d'artistes qui ont des carrières de 20/30 ans, pour moi j'ai tout. Je me fais valider par un producteur qui a produit Diam's, Kery, Lino… Comment je peux me faire plus respecter que ça ? J'ai signé le deal de ma vie. Je fais mon truc, les gens kiffent tant mieux parce que je fais ça pour kiffer et faire kiffer les gens. Ceux qui sont pas là pour me respecter, je vais pas aller essayer de faire un clash pour prouver que je vaux mieux que celui qui va venir me manquer de respect.

 
"Quand Jul a sorti « sors le cross volé, te déshabille pas, je vais te violer », et que j'ai vu que ça vendait autant et qu'il y avait autant de vues, j'ai pas réussi à prendre ça à la légère."

 

Twenty : Dans le morceau « Indigo », tu dis « dans leur peura, tout est pour tout exhiber, tout est fait pour exagérer», tu parles de quel rap à ce moment là ? Du rap « bling bling » où les gens se la racontent ?

 

Chilla : Je parle du rap récent, ces gars qui parlent sans cesse de millions, de putes, de guns, etc… Je parle des mauvaises valeurs en fait. Pour moi, le rap c'est pour dénoncer des choses comme je l'ai dit précédemment mais tu ne vas pas prôner le meurtre, la prostitution, le deal, il y a des limites. Je parle surtout de ceux qui se prennent pour les plus gros gangsters du monde alors qu'au final, ils sont dans leur studio tranquille à écrire leurs sons.

 

Twenty : Tu dis également « il n'y a pas de place dans le game pour les femmes », est-ce que tu penses que la tendance s'inverse aujourd'hui avec des rappeuses comme Nicki Minaj par exemple ?

 

Chilla : Elle a fait le rap de meuf qui cartonne dans le business et dans l'image avec des flow ouverts pour tous. Je dirais qu’il y a de plus en plus d'autres artistes qui commencent à se développer, comme Little Simz et Angel Haze par exemple. Il y en a plein en fait mais en France, ça manque. Il y a Shay, Mallaury, Lina Mahyem, Sianna qui sont dans le délire hip-hop après chacune a son style. Je respecte beaucoup la musique de chacune mais je n’ai pas l'impression que dans notre genre à toutes il y ait une connexion. J'ai l'impression que dans le peu de meufs qu'il y a dans le milieu du hip-hop, il n'y a pas de lien et je trouve que c'est ce qui manque : du lien. Alors que les gars ils ont leurs crew, ils arrivent en bandes. J'ai l'impression que y a pas de concurrence entre les rappeuses, on est chacune dans notre délire et on fait chacune des choses différentes, c'est pour ça que le game de meufs est inexistant.

 

Twenty : Tu dis « J'invoque les dames, ils parlent de tass », la vulgarité ou du moins la provocation omniprésente dans le rap, c'est quelque chose qui te choque ou t'interpelle ?

 

Chilla : La vulgarité me dérange personnellement mais dans le rap, il faut se mettre des filtres et prendre les paroles au troisième degré pour ne pas se sentir touchée personnellement. J'écoute du Hamza et musicalement j'adore ce qu'il fait mais quand t'écoutes les paroles de La Sauce : « j'met des doigts dans la chatte de mes trois pétasses... », c'est autre chose. J'ai décidé de prendre ces lyrics à la légère mais il y a des textes qui vont trop loin. Comme quand Jul avait sorti « sors le cross volé, te déshabille pas, je vais te violer », et que j'ai vu que ça vendait autant et qu'il y avait autant de vues, j'ai pas réussi à prendre ça à la légère. Mais j'ai la notion des personnages et je sais que beaucoup de rappeurs se créent des personnages pour le public.

 

Twenty : Tu penses que nous sommes une génération qui a un besoin permanent de s'exhiber ? Que nous sommes dans la provocation en permanence ?

 

Chilla : Je parle surtout en tant que chanteuse, je pense pas que je m'exposerai autant si c'était pas nécessaire de le faire pour gagner en notoriété sur le net, pouvoir partager avec ses fans. Dans la vie en général, je pense que c'est plutôt Internet et les téléphones qui sont devenus indispensables, dès le matin tu te lèves, tu vas sur ton téléphone. Tu vas à un endroit, tu vas le snapper ou le mettre en photo sur Instagram. C'est comme ça, c'est notre société. On est un peu obligé d'évoluer avec notre temps, je sais pas si je me sentais mieux quand j'étais gamine et qu'il n'y avait pas tout ça ou maintenant qu'il y a tout ça. Quoiqu’il en soit on arrive plus à s’en passer…

 

Twenty : Quelles sont les rappeuses ou les chanteuses qui t'inspirent ou t'ont inspiré ?

 

Chilla : Lauryn Hill, Amy Winehouse et Erykah Badu ; mais récemment je suis très inspirée par les chanteuses et rappeuses actuelles comme Little Simz, Angel Haze ou Paigey Cakey que j'adore.

 

Twenty : Dans loin de tous, tu dis « Tellement de drames se banalisent, j'vois des images qui me paralysent, quand je réalise il y a de quoi tomber dans le fatalisme », qu'est-ce que tu penses de la France aujourd'hui?

 

Chilla : Je suis complètement perdue, j'ai pas les mots. Tout ce qu'il se passe, il y a une partie de moi qui le réalise et qui se demande où est-ce que ça va nous emmener… Tout ce qu'il se passe en France me crée beaucoup de questionnement mais j'ai tendance à ne pas trop vouloir me prendre la tête sur des choses négatives qui ne m'impactent pas directement parce que ça me touche trop. Je trouve la situation du monde alarmante. Si je me focalise sur cette idée, je flippe pour mon avenir, quand on voit ce qu'il se passe on se demande « C'est quoi l'avenir ? Vers où je vais ? Pourquoi ? ».

 

- C'est quoi pour toi avoir 20 ans aujourd'hui ?

 

Chilla : C'est devenir adulte, prendre mes responsabilités, kiffer ma vie, prendre conscience de l'autre et du monde en général. C'est pas juste être enfermé dans sa bulle avec des soirées du sons et turn up. C'est dur d'avoir 20 ans aujourd'hui. C'est devoir faire le deuil de la jeunesse.

 

Propos recueillis par Gloria Despioch, 20 ans, étudiante

 

Copyright(C) – avec N-dy Photography.

 

 

 

 

 

 

 

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