Circulation(s), il y a tout à voir

Prolongée jusqu'au 21 juillet, l'expo Circulation(s) au Centquatre met en lumière le meilleur de la nouvelle photographie européenne. Trois d'entre eux commentent pour Twenty leurs clichés favoris.
28/06/2019

 

 

 

Amateur d'art ou non, vous DEVEZ faire un tour à Circulation(s). Qu'est-ce que c'est ? Un festival de la jeune photographie européen qui donne à la nouvelle génération toute sa place. Une trentaine d'artistes à portée de main pour les Twenty : seulement 4 euros (-26 ans) ! 

Le tout exposé dans un circuit décomposé le long du fabuleux CENTQUATRE. 
Si vous n'êtes pas encore convaincus, jetez un coup d’œil à ces 3 artistes qui parlent de leur travail en toute poésie.

Margaret Mitchell, Écossaise de 51 ansPhotographe qui se consacre principalement au documentaire et au portrait, ses projets vont de l'exploration des communautés et du monde des enfants à des projets de documentation à long terme sur l'environnement social, les opportunités et les inégalités. Margaret Mitchell cherche à explorer les subtilités et les complexités de la vie des gens dans son travail, qu'il s'agisse de projets sur l'enfance ou de travaux sur des questions sociales. 
 

 

Les œuvres exposées proviennent de deux séries interreliées 'Family' (1994) et 'In This Place' (2016-17) qui couvrent plus de 20 ans. L’œuvre retrace trois générations d'une même famille de Stirling en Écosse. Une histoire qui reflète non seulement le personnel, mais aussi le politique, présentant une histoire d'amour et de perte avec l'inégalité sociale à son cœur. Un travail humain retraçant l'évolution, la vie et le quotidien d'une famille ordinaire dans lequel on se retrouve.

 

« Dans cette image, Chick a 5 ans, elle se tient debout devant l'évier de sa cuisine dans la maison de son enfance. Elle faisait la vaisselle quand je suis entrée dans la pièce et que je lui ai demandé de la photographier. Pour moi, tout son caractère est incarné dans la pose qu'elle a prise. Chick est l'enfant la plus fière et la plus déterminée que j'aie jamais connue, et elle le reste à l'âge adulte. 

Ce travail a été fait à un moment où Chick et sa famille ont navigué dans des circonstances émotionnelles et socio-économiques difficiles à Stirling, dans le centre de l'Écosse. La famille vivait dans une région qui se classait régulièrement parmi les 5 % les plus riches dans les statistiques du gouvernement écossais. Dans l'œuvre de mise à jour ultérieure « In This Place », le spectateur est invité à réfléchir à la façon dont les possibilités qu'a eues Chick au début de sa vie ont pu influer sur ses perspectives à long terme, non seulement dans sa vie d'adulte, mais aussi dans la vie de son propre enfant. Je crois fermement que si nous sommes privés de pouvoir en tant qu'enfants, si nous n'avons pas la capacité de choisir une voie dans la vie, si nous manquons d'argent, de soutien, si nous vivons dans des environnements qui n'offrent pas de bonnes opportunités, alors la question et la nature du choix lui-même deviennent beaucoup plus étroite. Limitée. »

« Chick a toujours voulu une petite fille. Elle m'a dit qu'après avoir eu Leah, elle savait qu'elle ne voulait plus d'enfants ou qu'elle n'en avait plus besoin parce qu'elle avait sa fille. Chick et Leah ont un lien très étroit, elles ont acheté un collier où une moitié dit 'I LoveYou', l'autre dit 'To The Moon and Back'. Ils ont séparé le collier et chacun porte sa moitié. 

Au fil des ans, la vie de Chick a connu des hauts et des bas, mais tout au long de sa vie, elle a toujours essayé de faire de son mieux pour elle et sa fille. Chick parlait beaucoup de l'endroit où elle vivait, d'avoir un endroit où elle se sentait à sa place. Elle a dit qu'il était très important pour elle de ressentir ce lien, cette appartenance, même si elle savait que ce n'était pas l'endroit parfait. Chick est aussi très consciente que, bien qu'elle appartienne à cet endroit, elle n'a peut-être pas eu les mêmes choix de vie que d'autres personnes. Ce manque de choix, d'opportunités, a limité ce qu'elle pense qu'elle veut vraiment ou ce à quoi elle a même droit. 

Quand sa fille est née, Chick vivait avec sa propre mère qui est morte peu de temps après. Cela a conduit à un profond sentiment de perte qui a continué tout au long de sa vie et qui est quelque chose qui a vécu très profondément en elle. Il entoure non seulement la vie de Chick, mais aussi celle de son frère et de sa sœur. 

Pour moi, cette image est celle de l'amour et de la connexion, de la famille et des liens. Il s'agit de savoir si chaque vie de famille n'est pas parfaite, dans des circonstances parfaites, mais quelle est la famille, qui est parfaite ? Cette image parle de l'attachement profond d'une mère à son enfant. Vous pouvez voir le nom de Leah qui est tatoué sur la main de Chick alors qu'elle la tient dans ses bras, la garde. » 

 

Dina Oganova, Géorgienne de 31 ans. Photographe documentaire originaire d'un « très petit mais beau pays au grand cœur » travaille en freelance sur des projets à long terme principalement dans son pays et dans l'Union Soviétique. Ses thèmes de prédilections se ressentent au travers de ses œuvres : droits humains, droits des femmes en particulier, il est important pour elle de montrer et de parler des choses qui ne sont pas visibles immédiatement. Dans son pays, le problème du mariage précoce, d'enlèvement du choix du sexe est encore très présent. D'où 'Frozen Waves', une série qui traite des filles enlevées en Géorgie.

 

 

« Ma grand-mère a été kidnappée par mon grand-père avec l'aide de ses amis quand elle était petite fille, ils l'ont mise dans une voiture et l'ont emmenée loin de la ville qu'elle ne connaissait pas et ne l'ont rencontrée que le jour où il l'a violée en premier, le jour qui est aussi devenu leur jour de mariage ultérieur. C'était une grande honte pour la famille de reprendre une fille après son enlèvement, parce que tout le monde sait qu'elle n'est plus vierge, donc si ce n'est pas cet homme qui l'épousera plus tard ? Personne n'a besoin d'une femme presque "usagée". »

« Je pensais que tout était fini depuis longtemps alors que je n'avais pas rencontré de très jeune fille il y a quelques années et qui m'invitait à son mariage je ne voulais pas montrer son visage et le visage général des filles, des femmes je n'ai pas besoin de regarder leurs yeux, je leur fais confiance quand elles me parlent, quand elles montrent des endroits où elles ont été violées et quand elles montrent leur robe de mariage ,quand ils montraient leur lit avec les hommes, ils le partageaient encore combien ils ont honte d'en parler et si tu ne connais pas l'histoire, tu n'as pas lu le texte, tu pourrais penser seulement à quel point "les belles photos sont".

Mais, après avoir appris l'histoire, tu peux deviner combien le calme est terrible dans la vraie vie avec tous ces petits détails comme la robe de mariée et les fleurs, le lit et tous ces paysages blancs. Je pense en général que tous mes projets me représentent assez bien, vous pouvez facilement deviner à quoi je pense, ce qui m'intéresse le plus, ce qui me rend triste et où est la douleur, qui j'aime et ce que je déteste le plus, ce que je veux changer et comment je suis ma photographie je ne me mens à moi-même et à mon appareil, car il sera de toute façon visible. »

Camille Gharbi, Française de 35 ans. Si elle a exercé le métier d'architecte, c'est à travers la photographie amateure que l'artiste s'est trouvée. Depuis 5 ans, elle se consacre à sa passion. Camille Gharbi s'est formée à la fois au travers de cours, d'expositions et de commandes. Quant à ses projets personnels, ils relèvent de la photographie documentaire et plasticienne.
« Preuves d'amour », c'est la série qu'elle expose à Circulation(s) ainsi que sur les grilles de la Gare de l'Est. Un travail militant sur ces femmes tuées tous les deux jours par leur conjoint/ex. 

« Ces crimes sont un phénomène constant, qu'on banalise dans les médias, et qu'on continue de considérer comme des drames relevant de la sphère privée. Ou du romantisme. Comme si c'était quelque chose d'endémique contre lequel on ne peut rien. Il faut en parler, et en parler correctement, c'est-à-dire en arrêtant de les considérer comme des faits divers isolés les uns des autres. Mon travail a pour ambition de mettre en lumière, d'alerter sur cette situation. Pour en parler, j'ai choisi de l'aborder par le biais des objets du quotidien qui se voient détournés en armes de crime. 

C'est une série de 20 photographies, qui représentent des objets issus de l'univers domestique. Des objets familiers, un couteau, un marteau, un coussin, un robinet, une enceinte de chaîne hi-fi, etc. sont photographiés très simplement sur un fond bleu clair, en format carré. À côté de chaque objet, une légende, plus ou moins longue, égrène des prénoms de femmes, des âges, des dates et des lieux de décès. Il s'agit des cas de meurtres ou d'assassinats qui sont liés à ces objets, qui ont eu lieu en France en 2016 et 2017, principalement. J'ai effectué une recherche journalistique, basée sur le travail de recensement du collectif "Féminicides par compagnons ou ex". J'ai étudié tous les cas de meurtres ou d'assassinats de femmes par leurs conjoints, compagnons, ou ex, qui ont eu lieu en France sur cette période, et notamment les armes utilisées pour commettre ces crimes. À partir de cela, je me suis concentrée sur les objets issus du quotidien qui ont été utilisés en "arme par destination". J'ai utilisé des objets symboliques pour représenter ces armes. 

Cet angle me semblait intéressant, car il permet l'empathie -on a tous chez-soi ce genre d'objets-, tout en maintenant une certaine distance à mon sujet. Il était important pour moi de ne pas verser dans le sensationnalisme ou le voyeurisme, et de ne pas rajouter de la violence à la violence. C'est des images assez douces de prime abord, assez inoffensives, qui prennent sens dans l'aller-retour que l'on fait entre la photo et sa légende. Le fait de ne pas représenter littéralement les crimes, mais de les symboliser par un biais détourné incite le spectateur à faire un travail d'imagination. »

« Par cette distanciation, elles sont assez représentatives d'une posture qui me parle. Je trouve intéressant que, dans un univers saturé d'images, où tout va très vite, tout ne soit pas forcément compréhensible au premier coup d’œil. J'aime l'idée qu'il faille s'arrêter, prendre le temps de réfléchir à ce qui est montré, au propos. Sur ce sujet en l’occurrence, je pense qu'on comprend assez vite de quoi il est question, à condition qu'on prenne un peu de temps pour regarder et lire. Si on jette juste un coup d’œil, on ne peut pas saisir le sujet puisque les photographies en elles-mêmes sont assez silencieuses. Elles ne disent pas grand chose si on ne lit pas les légendes qui les accompagnent. J'aime que l'image suscite une émotion qui résulte d'une réflexion. Je me rends compte que c'est ce qui m'attire chez les artistes que j'aime bien, comme Raphael Dallaporta par exemple. Bon, il y a aussi plein d'artistes que j'adore et qui ne fonctionnent pas du tout comme ça. Mais l'idée du pas de côté, du cheminement, ça me parle. Mettre en place des dispositifs visuels qui incitent le spectateur à rentrer dans le sujet. »

Maintenant que tu connais les histoires derrière ces quelques œuvres, tu n'as pas d'excuses. Si le Festival a été prolongé jusqu'au 21 juillet alors qu'il devait se finir le 30 juin, c'est qu'il y a quelque chose à ne pas manquer ! Tu n'aimeras peut-être pas toutes ces œuvres, mais si tu es un minimum sensible à l'art comme je le suis, tu sauras apprécier la nouvelle vague d'inspiration qui a balayé l'art photographique. Le travail exposé ne concerne non pas seulement la représentation du monde tel qu'il l'est, mais aussi les choses cachées, les autres versions/visions de ce monde. C'est une exposition alliant ceux qui ont les pieds sur terre et ceux qui ont la tête dans la lune pour le bonheur des âmes et des yeux. 

 

Par Lisa Maillot. 

 

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