Dans les villes de grande solitude

Réalisateur du court métrage expérimental et onirique, Nightingale, Emile Bertherat, 23 ans, interroge notre rapport fantasmatique aux espaces urbains. Mais pourquoi tout le monde se fait des films ?
12/12/2016

Nous nous sommes donnés rendez-vous dans un petit bar du dixième arrondissement de Paris, le Mauri7, rue du Faubourg Saint-Denis, un samedi après-midi, pour parler de son premier court-métrage expérimental, Nightingale.

En deux mots, le film retrace le parcours d'un jeune new-yorkais, à la poursuite d'une femme fictive, entre fantasme et réalité, le tout drainé par une musique envoûtante. Après avoir vécu un an à New York, Emile a eu envie d’évoquer la solitude urbaine, et la façon dont la ville pousse à fantasmer son rapport au réel. Le protagoniste du film se projette dans une histoire d’amour. Il divague sans que l’objet de son désir n’existe réellement. Il fallait que le film ressemble à un rêve. Le fait de faire un film muet, où la musique guide le rythme, permettait de retrouver cette sensation de fluidité que l’on ressent dans les rêves, qui avancent comme ce métro dans la nuit, au début du film

Si j'ai voulu rencontrer Emile, ce n'est pas dans l'espoir qu'il devienne un jour un grand cinéaste, auquel cas je pourrais ressortir cette interview de mes tiroirs. Je l'ai surtout fait parce que je considère le court-métrage comme un genre à part entière, à ne pas dénigrer. Et puis, le côté expérimental mérite qu'on s'y attarde.

 

Twenty : Qu'est-ce que ça signifie, en bref, pour un type de vingt-trois ans, de réaliser son premier court-métrage expérimental ? Si tu devais résumer cette première expérience en trois mots, tu dirais quoi ?

Emile Bertherat : Je dirais obsession (la mienne, à l’origine du film), bienveillance (celle de ceux qui m’ont aidé), et expressivité (du film).

Twenty : Pour tes acteurs aussi c’était une première fois ?

Emile Bertherat : L’acteur est skateur et il avait déjà fait des films pour ses potes. L’actrice est mannequin, et pour elle, en dehors des vidéos de mode, c’était bien une première. Elle a une vraie intelligence de la représentation. Elle est habituée à refaire la même chose soixante mille fois. Elle peut même te refaire la même chose, mais dix pourcent plus lents. Et puis elle a un visage étonnant, d’une profonde pureté. Elle a presque un truc d’un peu irréel.

Twenty : La réalité virtuelle, c’est un bon sujet fédérateur pour un premier court-métrage ?

Emile Bertherat : Je n’ai pas beaucoup d'avis sur la réalité virtuelle. Ça dépend des jours. C’est à la fois génial et casse-gueule. Et puis, c’est aussi un peu tarte à la crème. C’est plus un prétexte, pour le film. Après, il y a une vraie proximité avec le cinéma. Tu fais vivre des émotions virtuelles, par proxy. J’aime justement cette dimension empathique. J’ai vécu un an à NY. Le film condense un peu tout ce que j’ai ressenti. C’est une ville où les gens ont une grande envie de reconnaissance, plus qu’à Paris. D'où, évidement, une vraie violence. Tout le monde est sur Instagram. Pour eux, si tu n'as pas pris une chose en photo, tu n'as pas vécu la chose. En gros, tu deviens à la fois producteur et spectateur de ta vie, et c’est ce qui se passe dans le film. Le personnage devient peu à peu passif. En gros, c’est un film qui applique des choses perçues et se les approprie. C’est aussi un film comme un tunnel.

Twenty : Un des meilleurs génériques de Godard ouvre sur lui en train de signer des chèques. Il faut forcément de l’argent, pour faire un premier court-métrage ?

Emile Bertherat : Certes travailler sans argent n’est pas un choix, mais ça a son charme. La passion prime. Constamment, tu es contraint de trouver des alternatives. C’est plus humain. Le film m’a coûté en tout dix dollars. Quand tu es jeune, tu n’as souvent pas de budget. C’est dans ces moments là que tu tâtonnes, que tu testes des trucs. Il y a aussi une forme de hasard, presque comme dans la cuisine. Au pire, si ça rate, les enjeux ne sont pas financiers. L’important reste le plaisir, la jubilation. Il s’agit simplement d’appuyer sur « rec ». C’est tout.

Twenty : Le court-métrage c'est un tremplin ou une fin en soi ?

Emile Bertherat : Une chose est sûre, je ne gagnerai jamais un centime avec. C'est un peu comme avec les nouvelles. Tu fais face à une industrie binaire, séparée entre court et long-métrage. Je trouve qu'il y a une certaine modestie dans le court. Tu acceptes de ne pas pousser plus loin. Certains font des films qui durent une heure vingt, alors que ça devrait faire quarante minutes. Il ne faut pas penser que c'est honteux de réaliser un film de quarante minutes.

 

 

Twenty : Il y a une éthique du court-métrage ?

Emile Bertherat : Une éthique ? Ça inhibe plus qu'autre chose, non ? Quand tu lis les lettres de Truffaut, tu te retrouves confronté à l'éthique la plus passionnante et la plus contraignante du monde. Truffaut s'imposait des règles de malade. Par exemple, il avait interdiction de filmer le ciel ou même un arbre, pour ne pas faire de la poésie à deux balles. Pas sûr donc qu'il aurait apprécié Terrence Malick. Moi, je n'ai qu'un principe, c'est de ne mettre que les musiques que j'aime dans mes films. Mais là, je suis en train de revenir dessus, car si une musique peut être écoutée par un personnage du film, elle mérite de figurer dans le film.

Twenty : Justement, c’était la première fois que tu travaillais avec un musicien ? Comment s’est passée la collaboration ?

Emile Bertherat : C’est Lucien Bruguière, qui a composé la musique du film. Pour la petite anecdote, il vient tout juste de sortir un très beau disque chez Cracki Records sous le nom de Lucien & The Kimono Orchestra. A la fois, j’ai l’impression que la musique lui ressemble, qu’elle est complètement lui, et en même temps, elle est à cent pourcent au service du film. Il a réussi à comprendre l’esprit du film et je trouve que sa musique apporte une vraie fluidité à l’image, ce qui renforce le côté onirique.

Twenty : Le cinéma expérimental, c'est tout et n'importe quoi ? Il y a des codes ? Comment tu les as intégrés à ton film ?

Emile Bertherat : Les codes du cinéma expérimental sont plus exigeants que ceux du cinéma de fiction classique. Il faut trouver une façon d'attraper le spectateur pour l'emmener dans ton monde. Cela nécessite une émotion cohérente de A à Z. J’adore les films qui t'enveloppent, où tu rentres à l'intérieur comme dans un cocon. Pour moi, ce sont les plus beaux. Dans le dernier plan de Nightingale, j’ai voulu manifester ce désir, et c’était pour moi une manière de dire au spectateur : « c’est fini maintenant, il faut partir ». Après, j’ai un peu triché avec les codes du cinéma expérimental. Mon film n’est pas hardcore non plus. J’ai voulu instaurer un petit bout d’histoire, une trame. Je l’ai d’abord projeté en boucle dans une galerie, et puis quand je l’ai mis sur Internet, j’ai rajouté deux phrases en voix off. J’avais peur des attentes des gens. Ils veulent surtout du divertissement. Et puis, je préfère trop baliser que pas assez. Sur le site, j’ai pu tracker le visionnage de la vidéo, et tout le monde regarde tout, en entier. Ils se laissent porter par les images. En gros, mon court, c’est le Canada Dry du cinéma expérimental.

Twenty : Tu es à l’ENS en cinéma, est-ce que tes études sont un moteur pour créer ?

Emile Bertherat : C’était plus un film libérateur. J’avais zéro influence consciente. Sinon, c’étaient plus des influences négatives, du genre : « ça a déjà été fait, je ne vais pas le refaire ».

Twenty : Et les fondus enchaînés, c’est organique au cinéma expérimental ? Tu as l’air de bien aimer ça.

Emile Bertherat : Je ne sais pas si tu peux dire que tu as fait un film expérimental s'il n'y a pas de fondu-enchaîné. Prends Warhol et ses plans fixes par exemple, c’est chiant. Peut-être qu’il aurait dû faire des fondus. C’est comme ce film, Paint Dry, qui te montre de la peinture en train de sécher, pendant dix heures. Sans fondu, ce n’est pas top. Et puis, je rêve en fondus enchaînés. Ça permet de rendre un côté onirique et fluide.

Twenty : Il y a un avenir pour le cinéma expérimental ?

Emile Bertherat : Le cinéma expérimental est un genre noble, c'est de la recherche avant tout. Mais le cinéma aujourd'hui c'est beaucoup une question d'offre et de demande. S'il existe une offre expérimentale de qualité et séduisante, la demande va suivre, n'en déplaise aux producteurs. Si ce n'est pas juste un film conceptuel qui s'adresse à deux personnes, il peut marcher. C'est un peu comme le retour du vinyle. Il y a eu l'offre, puis la demande. Avec l'art, tu crées la demande. Et puis, il n'y pas de prototype, car tout est prototype. L'art est une niche. Ce que tu crées en art est une niche dans l'art, donc une niche dans une niche. Un court expérimental est forcément voué à rester dans le tiroir d'un tiroir d'un tiroir. Si tu veux parler à tout le monde, tu finis à Yellow Corner. Le court métrage, c'est une bouteille à la mer. Mais ce n’est pas dur de faire du cinéma expérimental et il faut en faire, plus que jamais.

Twenty : Pour toi, l’underground est devenu maintream ? Du coup, ce n’est pas hyper conventionnel de faire du cinéma expérimental ?

Emile Bertherat : Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne nouvelle, mais on peut reprendre les codes underground et les mettre dans un film maintream. En gros, c’est une forme de Sampling des formes. Un genre de post-post modernisme, une nouvelle digestion d'un truc déjà digéré. Après, il faut se poser une question. Est-ce qu'on crée un truc qui n'a jamais été fait ou bien est-ce qu'on s'ancre dans le classicisme le plus total ? J’ai tendance à penser que tout ce qu'on voit dans les festivals, et qui est brandé avant-gardiste, la nouvelle vague l'a déjà fait il y a cinquante ans. Prends les génériques de Godard, par exemple, c’est impossible de faire mieux. Aujourd'hui, si on veut être original, ou punk, il faut faire un film aussi sobre que Le Parrain. Le film est pauvre en effets de styles, mais efficace. Il faut aller vers une forme de simplicité. Le problème c’est que les gens mettent la forme avant le fond. On ne peut pas tenir une histoire sur la forme. Si tu veux faire un film en vision nocturne, pourquoi pas, mais où est l'émotion ? Qu'est-ce qu'on raconte de la nature humaine ?

Twenty : Comment tu fais la com d’un film expérimental ?

Emile Bertherat : C’est galère. Le désir de buzz est un peu malsain et artificiel. Il a été créé par internet. Plus tu passes de temps à réfléchir à t'auto marketer, et plus tu ne crées pas. Après, si le film était muet quand il est passé en galerie, quand je l’ai mis sur Internet, j’ai rajouté deux phrases. Sur le web, il faut un élément pour guider le spectateur. Je n’avais pas envie que les gens pensent que je ne savais pas ce que je faisais. Il s’agissait plus de suggérer l’intention.

Twenty : C’est quoi la prochaine étape ? Tu comptes tenter une deuxième expérience ?

Emile Bertherat : Un court métrage de fiction, plus classique. Je vais reprendre le travail que j’ai fait avec Nightingale, sur les sentiments, mais avec une volonté plus dialoguée, des acteurs et une histoire plus conventionnelle.

Twenty : Tu te vois où dans dix ans ?

Emile Bertherat : Dans une prison à Bangkok pour trafic de stupéfiant. C’est ce que j’aurais dit si tu bossais pour Vice. Nan, je serai au Mauri7. J'aurais pris des parts du Mauri7. Ce sera ma réussite absolue.

Propos recueillis par Carmen Bramly, 21 ans romancière mais également entrepreneuse. 

Le court-métrage d'Emile Bertherat, Nightingale est visible à l'adresse : https://vimeo.com/186252129

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