Denis Robert : L'interview Maxi Best Off Plus

Denis Robert, célèbre journaliste d’investigation, publie « Les rapports humains » aux éditions Julliard. Un roman écrit comme un long SMS où se mêlent fiction, réalité, considérations géopolitiques, littéraires et ethnologiques. Rencontre.
21/12/2017

 

 

Comment décrire cet ouvrage, qui semble avoir aussi bien hybridé la langue que la forme romanesque ? Le terme d’autofiction parait trop réducteur, dans la mesure où pour une fois, l’auteur ne se regarde pas le nombril, mais dissèque plutôt le nombril de notre société, de nos interactions, des rapports humains en général.  In medias res, nous voilà plongés dans le cerveau d’un narrateur anonyme, soumis au flux des myriades d’informations, de sensations, et d’émotions qui le traversent. La matrice du roman nous aspire, et 280 pages filent en une fraction de seconde, à tel point qu’on en vient à se demander si ce roman n’est pas celui de l’instant, d’un là, ici et maintenant distendu par les mots. Une lecture en apnée, si l’on veut, qui pourrait s’apparenter à une longue promenade cérébrale, portée par une écriture méticuleuse, où fulgurances et humour s’interpénètrent. Comme le dit son auteur, à propos du narrateur : « Il écrit mentalement des histoires. C’est un esprit voyageur qui tarde à s’arrimer. Il avance en territoire inconnu. Il évalue des probabilités. Il pose des équations ». Sans doute la meilleure manière de décrire ce narrateur qui nous invite à jouer les touristes au détours de ses synapses.

 

 

 

 

1- Style, narration et littérature

 

TWENTY : Vous utilisez le « il » comme un « je », très intime et en flux de conscience. Pour une fois, vous avez voulu mener une enquête sur vous-même ?

DR : Ce n’est pas la première fois que je fais une enquête sur moi-même. Ce roman est le fruit d’un procédé qui a mis longtemps à mûrir. J’avais commencé à écrire à la première personne, mais j’ai eu envie d’essayer la troisième. C’est plus compliqué mais ça offre la possibilité du recul. Ça met le personnage en scène et en situation. Je m’interroge en permanence sur le rapport entre la fiction et le réel. C’est sans doute ce qui me caractérise. Mes livres sont dans un no man’s land où nous ne sommes pas nombreux. Et je navigue dans ce territoire où j’ai toujours la volonté de frôler le réel au plus près, même si je sais au final que tout est fiction, dans le sens où tout est construction.

 

 

 

 

TWENTY : oui, mais vous trouvez ce truc de l’apnée ici?

DR : C’est un stratagème. Mon personnage, mon double est apnéiste. Ce que dans la vie je ne suis pas, j’ai une amie qui fait beaucoup d’apnée et je me suis renseigné grâce à elle sur de l'état narcose. C’est passionnant. C’est un état d’hyperlucidité, ce qu’on appelle l’ivresse des profondeurs. Quand on écrit, on est toujours suspecté de tricherie. On est aussi dans une forme d’apnée. Dans le livre, je passe du il au je, comme on passerait de la fiction au réel. Mais la transition se fait de manière fluide, presque imperceptiblement. A partir du moment où le personnage dit « je », je me fais un point d’honneur à écrire le réel. A y coller au plus près. Et si on me lit bien, à donner des clés pour ce qui se passe plus tôt dans le livre. Quand le personnage sort de son apnée, il donne les vrais noms par exemple. Je pense avoir résolu une équation très compliquée avec cette astuce. Ecrire c’est chercher. Et les livres sont toujours pour moi des laboratoires. On cherche la formule. Jusqu’au prochain livre. Disons qu’avec les Rapports humains, quoiqu’il arrive, je pense avoir trouvé la formule idéale.

 

"Clearstream est derrière moi, je suis passé à autre chose"

 

TWENTY : Est-ce que ce « il » peut-être celui d’une dépossession identitaire que vous auriez vécue au moment de l’affaire Clearstream ?

DR : Clearstream est derrière moi, je suis passé à autre chose. J’y ai assez peu pensé. J’y pense quand on m’en reparle, ce qui arrive régulièrement. J’existais avant Clearstream pour mes romans. Un des effets dévastateurs de cette affaire c’est qu’elle a encombré tout mon paysage et m’a effectivement dépossédé d’une part de l’identité que je m’étais construite livres après livres.

 

TWENTY : Le public a tendance à ne vous voir qu’à travers cette affaire, vous en souffrez ?

DR : Non je suis content d’avoir résister à ces procès, à avoir tenu bon. La souffrance, c’était avant. Et encore. Les femmes violées souffrent, pas les écrivains… On oublie aussi de dire que c’est parce que je suis un journaliste particulier que j’ai réussi à tenir contre eux et à écrire. C’est parce que je suis écrivain avant ou en même temps que journaliste. Mes livres sur Clearstream sont très écrits, très pensés. Le public est fabriqué d’abord par ce qu’on dit des livres. C’est sans doute un problème me concernant. C’est lié à l’image que je renvoie et à la paresse du milieu littéraire, son absence de culture, de mémoire, les œillères qu’ils se sont forgées. C’est paradoxal quand on écrit sur les livres. La critique est une coterie. Les types sont surchargés de bouquins à lire. Quand une attachée de presse les appelle, ils souffrent. C’est un milieu de chochottes qui va faire des tartines sur d'Ormesson, Modiano ou Le Clezio et passent à côté de tout ce qui est trop intrigant ou qui demande un minimum d’effort d’exploration. Pleins de bons livres passent à la trappe. C’est un milieu très moutonnier. 

 

"On ne juge plus le livre ou la littérature, on juge la gueule, la notoriété, ce que ça peut rapporter. On pense à sa carrière de critique et aux prix qu’on risque de recevoir si on fait des pipes à un juré. Un prix n’est pas un gage de qualité".

 

TWENTY : Vous n’aimez pas Modiano?

DR : Si je marche toujours à sa musique. Le Clezio, j’ai plus de mal. Le Procès verbal, c’était très bien, c’était il y a cinquante ans. Quant à d’Ormesson, paix à son âme. Chaque fois que j’ai ouvert un de ses bouquins, ça m’est tombé des mains. C’est d’abord un moraliste. Il était bon à l’oral. Au début, quand mes premiers romans sont sortis, j’étais fébrile et attentif à ce qu’on écrivait sur moi. Aujourd’hui, ce qu’on écrit importe mais ça ne m’affecte plus. Je sais d’où je viens et certaines lettres ou réactions de gens importe plus qu’une critique dans les Inrocks, Libé ou Télérama. J’y lis tellement de papiers foireux ou de complaisance. Dans ce milieu, les renvois d’ascenseur sont devenus la règle. Et les critiques sincères ou spontanés sur des coups de cœur ou des détestations l’exception. Souvent les critiques sont aussi des auteurs et se compromettent dans des papiers de complaisance. Tout le monde s’y est tellement habitué. On ne juge plus le livre ou la littérature, on juge la gueule, la notoriété, ce que ça peut rapporter. On pense à sa carrière de critique et aux prix qu’on risque de recevoir si on fait des pipes à un juré. Un prix n’est pas un gage de qualité. Il vaut mieux lire ailleurs.

 

 

 

 

"Ce qui compte c’est la relation que vous avez avec votre éditeur. C’est déterminant. Ce qui compte ce sont les livres, ce qu’il y a dedans. Et les lecteurs qui s’y retrouvent. C’est une école de modestie au fond".

 

TWENTY : Vous n’allez pas vous faire des amis, tout n’est pas à jeter dans ce milieu ?

DR : Je m’en fous. Je me sens un peu comme Pialat. Je ne les aime pas non plus. Ce qui compte ce sont les livres. Continuer. Et rien ne m’arrêtera, sauf la vie que je mène qui parfois est encombrante elle aussi. Le milieu littéraire mis en avant par certains journaux, pouvoirs, médias, ce n'est pas de la littérature, c'est de la mondanité. C'est juste de la mondanité abêtissante. Il existe de nombreux blogs littéraires provenant d'écrivains qui font du beau boulot. Ils sont souterrains, peu connus du grand public, mais ils existent, et c'est surtout dans les souterrains que s’invente et se fabrique la littérature (*) On peut difficilement être un bon écrivain et un bon critique en même temps. Ou alors, il faut prendre le parti de dézinguer. L’édition, c’est de plus en plus une course de rats et d’écurie. Vous devez passer aux émissions, plaire, faire la pute, franchir des obstacles. Vous avez sué pour écrire. Ensuite, vous allez sur les plateaux, baratiner sur ce qui est vrai ou faux dans votre livre. Quand c’est pour des causes à défendre, ça ne pose pas de problème. Mais les romans sont rarement des causes à défendre ou alors c’est la littérature tout entière qu’il faut défendre. Et c’est lourd à porter. Au fond, pour les rapports humains, j’y échappe et ce n’est pas plus mal. Ce qui compte c’est la relation que vous avez avec votre éditeur. C’est déterminant. Ce qui compte ce sont les livres, ce qu’il y a dedans. Et les lecteurs qui s’y retrouvent. C’est une école de modestie au fond.

 

"Il y a une authenticité, une nervosité dans le texte qui fait que je suis toujours au bord du réel, du plantage".

 

TWENTY : Votre écriture a quelque chose d’épiphanique. Ce mode était d’abord celui de James Joyce, et il a été qualifiée par Jacques Lacan d’écriture du « symptôme », annonçant un possible symptôme psychotique, dans la mesure où le "rond de l’imaginaire" ne se nouait pas aux "ronds du symbolique et du réel". Est-ce que cette définition s’applique également à votre ouvrage ?

DR : Ce qui m’intéresse, dans l’écriture, c’est l’électricité qu’y met l’auteur. En écrivant Les Rapports Humains, je suis dans un processus qui ne se soucie pas d’une trame ou d’une chronologie. Dans ce sens, il est épiphanique. J’ai un début d’idée, une musique, je replonge dans des textes écrits ou oubliés que je travaille, retravaille, repose. Il y a une authenticité, une nervosité dans le texte qui fait que je suis toujours au bord du réel, du plantage. J’inscris mon livre et mes personnages dans un fond de toile hyperréaliste. Comme quand je parle de l’élection de Donald Trump ou d’un débat vu à la télévision. Ces évènements forment une ambiance générale dans laquelle le personnage principal bouge, parle, pense. C’est surtout un rapport de l’intime à l’universel ou au collectif. Ça traite des rapports humains à plusieurs niveaux même et surtout quand les rapports humains deviennent inhumains, comme quand j’écris sur l’intelligence artificielle. Même si j’ai peu lu Joyce et toujours avec difficultés, je retrouve dans ma manière d’opérer cette idée de couture et sa méthode. Il avait des bouts de texte et d’histoires qu’il assemblait ensuite. En montrant les coutures. Il travaillait ses chutes.

 

TWENTY : vous avez qualifié votre écriture d’accélérationniste, sur un mode « texto ». Est-ce qu’on ne pourrait pas également faire un rapprochement avec le slam ?

DR : C’est sans doute le premier roman accélérationniste, surtout parce que l’accélérationnisme est une idée neuve. Je vous invite à lire le petit livre édité chez Adespote.(*)  L’histoire va vite, passe d’une idée à l’autre, réfléchit au monde. Quant au mode texto, tout est parti d’un texto, envoyé à mon éditeur, pour lui expliquer que je n’arrivais pas écrire. Je lui en donnais les raisons. Il m’a répondu « tu le tiens, ton livre » et je suis donc parti sur ce rythme, celui d’un SMS de trois cent pages, avec des moments où je me pose, où j’essaie d’être drôle pour ensuite être grave. Tout est très construit. Cousu. Et couillu. SMS, ça veut dire Save my soul… Vous le saviez ?

 

TWENTY : « Il écrivait sa vie au lieu de la vivre ». Est-ce vraiment le propre des mauvais écrivains ?

DR : Quand je parle de mauvais écrivains, je parle de gens qui sont tellement obsédés par l’idée de paraître écrivain qu’ils font et vivent des choses dans le but de les écrire ensuite. Je connais des personnes qui sont capables d’aller à un dîner dans le seul but d’observer les autres et de prendre des notes. Ils ont un rapport déformé à la vie. Ce n’est pas terrible pour démarrer un roman ou pour écrire, l’auteur se place dans une mauvaise posture. Son regard est altéré. A mon sens, pour écrire, il faut vivre les choses, il faut oublier qu’on est écrivain, même si ça paraît impossible. Quand je vais voir mes parents, que je suis invité chez des copains, j’oublie que je suis écrivain. Ensuite, des scènes me reviennent. L’autre méthode quand on veut absolument être écrivain consiste à l’isolement monacale. Entre les deux, vous risquez d’être un être humain insupportable et un médiocre écrivain. Un faiseur. Mais bon, je ne suis pas absolument sûr de ce que j’avance. Ce dont je suis sûr c’est que les plateaux télé et les pages des journaux regorgent de livres insignifiants et d’écrivains à posture.

 

TWENTY : Vous dites que vous vivez et écrivez en même temps. Quelle est cette 3e voie ? Serait-ce une référence au poème de Robert Frost « The road not taken » ? 

DR : Je ne connais pas ce poème, mais je pensais plutôt à Semprun, quand il dit qu’il faut choisir l’écriture ou la vie. Il y a des gens des gens qui choisissent l’écriture, comme Céline ou Proust, et des gens qui choisissent la vie, qui écrivent par accident ou qui font du témoignage. La 3e voie, c’est sans doute de ne pas choisir, même si ça met l’auteur du livre dans un inconfort. Je vis et j’écris. J’essaie de magnifier le réel. Ou de le couler. Quand on lit Bukowski, Fante ou Jane Bronte, la narration a l’air simple, minimaliste, ce sont des histoires du quotidien, mais c’est magnifique.

 

TWENTY : Votre personnage se dit « moyen ». Est-ce un fantasme ou un fait avéré ?

DR : Dans la vie, souvent, je suis moyen. C’est un fait avéré. Je ne suis pas tous les jours exemplaire. Après, on peut considérer que j’ai été moins moyen dans certaines situations, comme pendant l’affaire Clearstream ou à travers des actes d’écriture ou de journalisme où j’ai affronté des types ou des groupes plus forts que moi. D’une manière générale, je revendique ma moyennnitude. Je ne suis pas Johnny Hallyday.

 

 

2- Journalisme

 

"On n’est pas informé. On entend ce que tout le monde entend. Si on veut être informé, il faut faire travailler ses neurones".

 

TWENTY : Vous n’êtes pas tendres avec les journalistes qui produisent de l’infotainment. Vous pensez que ce genre d’information n’a aucune vertu ?

DR : L’information est devenue un spectacle, et les émissions d’infos en continu ne servent qu’à produire une toile de fond informationnelle. Un bruit qui nous remplit. On n’est pas informé. On entend ce que tout le monde entend. Si on veut être informé, il faut faire travailler ses neurones, faire des recoupements, fermer les yeux, faire silence afin de comprendre ce qui se passe derrière ce qui nous est dit. L’information a toujours un sens caché. C’est un processus mouvant et caché.

 

TWENTY : Vous dites qu’un bon journaliste « fonce et sort des scandales ». N’existe-t-il pas une autre manière d’être journaliste, sur un mode néo-gonzo existentiel, en se contentant simplement d’observer et commenter l’époque ?

DR : Ce que vous définissez peut également s’appliquer aux écrivains. Moi, ce dont je parle, c’est le journalisme que j’ai pratiqué qui consistait à se placer en contre-pouvoir, de gratter là où ça fait mal, entre Albert Londres et Bernstein ou Woodward, les journalistes du Watergate. Chaque journalisme correspond à son époque. Ces derniers temps, Snowden ou Assange ont fait évoluer la fonction et le rôle des journalistes. On entre dans l’ère des leaks et du data. Et c’est une évolution nécessaire qui influe sur le réel et met à nu les pouvoirs. Ceci étant, si ça produit Trump, je ne suis pas sûr que le bien de l’humanité en soit grandi. Ce qu’il faudrait inventer c’est du gonzo scandale. Je pense, quoiqu’il en soit, qu’il faut réinventer l’enquête, la manière d’écrire les scandales pour en créer de vrais. Il faut avoir une approche littéraire du monde pour le rendre encore plus sale et inacceptable.

 

TWENTY : Ces jeunes journalistes qui sortent de la projection de votre documentaire découragés, le sont-ils parce qu’ils ne pourront pas faire mieux ? Parce qu’ils ont déjà perdu foi en la profession ? Un conseil à leur donner ?

DR : Vous faites référence au passage sur le festival de journalisme en Auvergne dans mon livre?

 

"Un bon journaliste, dans ses rapports aux autres, doit être amoral. On a une morale, mais on ne l’exprime pas. On cherche à comprendre comment les choses et les êtres fonctionnent, ce qui se passe dans la tête d’un poseur de bombe par exemple".

 

TWENTY : Oui

DR : J’ai été invité à une manifestation en Auvergne où j’ai montré en avant première mon doc sur Cavanna. Et en même temps, ils ont projeté l’Enquête, le film de cinéma qui raconte en partie ma vie. Le public était composé de journalistes disons altermondialistes, bossant et survivant pour la plupart dans des medias très fragiles. Pour une part d’entre eux, c’était des gens curieux que je considère comme de bons journalistes, car ils avaient compris à quel point le journalisme est la voix de l’humilité, du courage, de l’intelligence, du recul. A eux je n’ai aucun conseil à donner. Chacun trace son chemin. En revanche, d’autres, disons à égale proportion d’après ce que j’ai ressenti, semblaient plus occupés à se regarder le nombril et étaient là pour récupérer des subventions du ministère de la culture. Ils avaient un rapport sectaire au monde. Le genre de types incapables de parler à un gars du FN par exemple, qui portent un regard moral sur les choses et les hommes. Un bon journaliste, dans ses rapports aux autres, doit être amoral. On a une morale, mais on ne l’exprime pas. On cherche à comprendre comment les choses et les êtres fonctionnent, ce qui se passe dans la tête d’un poseur de bombe par exemple. Si on y va avec sa morale, on est foutu. A ce propos, la phrase politique la plus dégueulasse entendue ces dernières années ne vient pas de l’extrême droite ou de Sarkozy, mais de Manuel Valls : essayer de comprendre un djihadiste c’est l’excuser… C’est à cause de phrases aussi stupides qu’on se prendra de plus en plus de bombes. Il faut les comprendre pour les combattre. C’est le minimum.

 

 

 

 

TWENTY : Selon vous, le problème, c’est plus les journaux que les journalistes ? Le fait que les médias soient détenus par une poignée d’investisseurs a-t-il perverti la profession ? N’y a-t-il pas tout de même des médias à sauver ?

DR : Quatre-vingt dix pourcent de ce qui s’écrit et qui s’édite, en France, est contrôlé par des vendeurs d’armes, de béton, de luxe, des types qui font de l’information un commerce ou un moyen d’influencer des gens avec qui ils font du commerce. Il y a des tas de médias à sauver et à l’intérieur des médias mainstream, il y a des gens bien, qui essaient de faire leur boulot, à TF1, France Télé, l’Express, à Match. Il y a des gens qui se battent contre le système. Je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Mais je reste lucide. On arrive dans le creux d’un biorythme et des medias émergeants vont faire leur trou. Le media en est un, s’il parvient à montrer qu’il a rompu la tutelle des insoumis. J’ai participé à la souscription d’ailleurs. J’ai aussi filé un peu de ronds à l’Ebdo, un nouvel hebdomadaire à paraître en début d’année.

 

TWENTY : Vous dites que Libération était le journal le plus libre, en 1995. Aujourd’hui, qui serait le journal le plus libre ?

DR : Mon Lapin Quotidien.

 

 

 

 

TWENTY : A un moment donné, dans votre livre, un personnage éponge une flaque d’urine avec un T-shirt floqué d’un dessin de Cabu. J’imagine que ce n’est pas innocent ?

 DR : C’était une private joke. Cabu, dessinateur, c’était le meilleur. Il dessinait super vite, avec beaucoup de dextérité et de talent. En revanche, sur les dernières années, il s’était embrouillé avec Cavana, qui ne voulait plus lui parler. J’étais très proche de Cavana, et j’étais au courant de tout ce qui se tramait à Charlie Hebdo. Bref, c’était juste un petit clin d’œil aux lecteurs de mon précédent livre « Mohicans ». Cabu n’a pas été d’une très grande lucidité

 

 

3- Géopolitique et société

 

 

TWENTY : Vous dites qu’il n’existe plus de classes sociales. La paupérisation et la dépossession des totems et attributs de la middle class a-t-elle achevé de les détruire ?

DR : Il y a toujours des classes sociales, mais ce qui a explosé, c’est le modèle marxiste : classe ouvrière, petite bourgeoisie, aristocratie. Avec des frontières ouvertes aux capitaux mais fermées aux hommes, on a créé, tout en haut de l’échelle, une hyper bourgeoisie nomade et hyper connectée avec des comptes off shore un peu partout, des individus de plus en plus riches. Le monde fonctionne selon un système de castes. On est revenu au Moyen âge. Nos Seigneurs s’appellent Bill Gates, Arnault, Bolloré, Bettencourt… Tout en bas de l’échelle, on a une très grande pauvreté qui s’étend, qui se liquéfie... Dans le monde occidental, on a de plus en plus de gens qui sont déconnectés et subsistent avec très peu de moyens. Juste de quoi bouffer et s’endetter. De manière générale, la population mondiale et en particulier européenne se paupérise, la Scandinavie mise à part. Les classes moyennes sont éclatées et le lumpen prolétariat gagne du terrain. C’est de plus en plus dur de survivre.

 

"Le problème numéro un ce sont les medias et pas les politiques ou le Medef. Ni Macron. Ce sont les news magazine et la télévision qui l’ont amené au pouvoir".

 

TWENTY : Et Macron ?

DR : Macron est porteur d’un message qu’il n’a pas le cran d’énoncer clairement. Selon lui, et sa politique économique et fiscale le montre, il faut de plus en plus de milliardaires pour créer des richesses. Il est là in fine pour les protéger et les faire prospérer encore. Il n’évoque plus le ruissellement mais la corde d’escalade. Les riches doivent traîner les pauvres. Ce modèle a montré sa dangerosité. Il faut le repenser. Le plein emploi n’est plus possible. Comme les accélérationistes, je crois beaucoup au revenu universel et à la solidarité. S’il faut hiérarchiser les problèmes qui nous empêchent collectivement de nous épanouir et de briser ces inégalités, le problème numéro un ce sont les medias et pas les politiques ou le Medef. Ni Macron. Ce sont les news magazine et la télévision qui l’ont amené au pouvoir. Les medias malgré les petits efforts d’Elise Lucet sont asservis. Et ne réussissent plus à générer de la révolte. Au contraire, regardez TF1, BFM, CNews, l’Obs, le Figaro… ça endort, non ?

 

 

 

 

TWENTY : Si la précédente génération s’est construite dans le refus des valeurs bourgeoises, pensez-vous que la nouvelle génération en rêve en secret ?

DR : Une partie en rêve en secret, mais c’est normal avec ce qu’on leur met dans la tête. J’ai des filles qui ont votre âge, des twenty, un fils de 13 ans. Je les vois vivre ainsi que leurs amis. Mes filles ont été élevées dans les livres, le cinéma. Je ne les ai jamais forcées. Mais elles ont vu leurs parents lire, s’engueuler sur le plan politique. Et elles ont un regard critique sur le monde. Disons qu’elles ne s’en laissent pas compter. Mon fils et ses potes, la politique ils s’en branlent. A son âge, je commençais à lire le petit livre rouge et Lénine. Je n’y comprenais rien, mais j’avais soif de comprendre pourquoi le monde m’apparaissait si injuste. J’exagère un peu. J’ai lu ça vers 14 ou 15 ans. Lui, je suis sûr que dans un an, il sera toujours scotché à la NBA et à sa PS. Je ne vais pas lui interdire, je laisse faire et j’essaie de lui parler, de lui montrer des trucs. Je ne le fais pas assez bien, sûrement. Je suis plus inquiet pour cette génération qui vient que pour la vôtre. Eux, disons la génération Z est complètement déconnectée à la chose publique. Je perçois beaucoup de défaitisme, une propension à se faire avoir par le baratin mainstream. Pourquoi y a-t-il autant de jeunes qui ont voté Sarkozy ? Qui adorent Macron ? Ou Marine Le Pen ? Il y a un endoctrinement, une bêtise crasse lié aux médias, une envie d’être riche, de ressembler à tous ces crétins de nouveaux entrepreneurs. Il y a aussi cette crédulité face aux Fake News qui gagnent du terrain. Ça plus un manque de culture, ça fait beaucoup pour tenir la barre ensuite. Le fait d’être tout le temps devant des écrans ramollit le cerveau... S’informer demande du temps, de l’esprit. Les personnes qui s’informent, qui recoupent les informations qu’elles reçoivent, sont les plus intelligentes. Quelqu’un d’informé s’en sortira toujours.

 

"Il ne faut pas avoir une réaction, mais une action et une intelligence, savoir prendre du recul pour sortir du cercle et de l’abrutissement".

 

TWENTY : Faut-il devenir réac pour rester rationnel ? Peut-on encore avoir foi en l’avenir ?

DR : Pas du tout ! Les gens rationnels ne sont pas réacs. Ils raisonnent sur les faits. Des types comme Valls, pour le coup, c’est la quintessence du réac. Lui ou Wauquiez, même combat. Wauquiez en plus il fait financer son micro parti par des traders à Londres. Personne ne l’a rappelé au moment de son élection à la tête des Républicains. C’est honteux. La droite est de retour, tu parles… Le fric est de retour, oui. Et le populo va se faire plumer encore plus… Il ne faut pas avoir une réaction, mais une action et une intelligence, savoir prendre du recul pour sortir du cercle et de l’abrutissement. On peut avoir foi en l’avenir, même si c’est dur. C’est un combat. Je ne dis pas que tout sera radieux, mais je n’ai pas d’angoisse particulière. Un moment mon fils va lâcher sa PS…

 

 

TWENTY : Le capitalisme financier est-il une hydre à deux têtes ? Si on en coupe une, elle repoussera ?

DR : François Morin a écrit ce livre formidable, l’hydre mondiale. Il n’y en a pas deux, de têtes, il y en a trente et une. Autant que de banques systémiques. Il y a deux capitalismes. Aujourd’hui, le capitalisme clandestin a pris le dessus sur l’autre : le capitalisme des indices et des news made in BFM. On balance des chiffres sur les paradis fiscaux qui sont par essence faux. Anselm Jappe a récemment publié un ouvrage où il explique que le capitalisme est autophage. Il ne survit que grâce à l’argent des paradis fiscaux, il se mange lui-même. Si on retire du système l’argent des paradis fiscaux, le système est mort. Au fond, on a tous peur d’un effondrement. Le plus grand risque, selon moi, reste celui d’une crise systémique. Si une banque coule, elle fait couler toutes les autres et du jour au lendemain il n’y a plus rien dans les caisses. En 2008, avec les subprimes, on a été chercher de l’argent public pour financer les emprunts. Aujourd’hui que les caisses sont vides et les Etats endettés, on ne peut pas aller chercher de l’argent sur Mars. Après, et malgré tout, je suis optimiste. Au pire, si tout s’effondre, on arrête et on recommence autre chose. L’an 01. Ceux qui vont s’effondrer en premier, ce sont les hypercapitalistes, ceux que protègent les tenants du pouvoir depuis très longtemps et qui financent les campagnes électorales de Macron. Je me le paie ici avec vous, mais j’ai voté pour lui au second tour, sans état d’âme. Et je ne suis même pas déçu. Son discours en Afrique était très bon. Sa politique étrangère se tient. Mais fiscalement c’est un danger public. J’en viens à regretter Michel Sapin. C’est dire.

 

T : Vous écrivez « sa critique du système faisait partie du système ». La critique ne peut-elle plus altérer quoi que ce soit, aujourd’hui ? Comment fait-on, alors, pour détruire un système ? Faut-il s’y prendre de l’intérieur ?

DR : J’ai écrit des choses là dessus dans plusieurs de mes livres. Un texte qui s’appelle le facteur humain. Dans tout système, un grain de sable s’il est dur comme du granite peut faire gripper la machine. Surtout si la machine se ligue contre lui. Je crois que les choses ne peuvent que se passer de l’intérieur. Il faut savoir résister, être malin et agglomérer.

 

TWENTY : Quand vous dites que la révolte n’a pas de dictionnaire, entendez-vous par là qu’elle ne passe pas par la sémantique ? C’est un message insidieux que vous vouliez faire passer aux féministes qui veulent imposer l’écriture inclusive ?

DR : Disons que je préfère vivre la révolte plutôt que l’enfermer dans un dictionnaire. La révolte est antinomique du carcan. Quant aux féministes, je n’ai pas pensé à ça. L’écriture inclusive me fatigue d’avance.

 

 

4- Intelligence artificielle et réseaux sociaux

 

 

TWENTY : Les réseaux sociaux ont-ils, selon vous, un aspect « vie témoin », un peu comme une maison témoin ?

DR : Non, je ne le vis pas comme ça. Pour moi, c’est une évolution positive de la société. Quand on m’a piraté mon compte Facebook, j’étais malheureux. Ces réseaux, si on sait les apprivoiser et si on prend en compte le fait que des algorithmes les dirigent, sont une source essentielle d’informations. Notre rapport au monde est d’abord un rapport à l’information. Il faut une formation aux réseaux sociaux, ne pas les vivre comme une second life. Si on bégaie sa vie sur Twitter ou Facebook, on est un mort vivant.

 

"Ça me laisse rêveur, ce monde incertain qui profile".

 

TWENTY : Vous évoquez une dimension morbide des réseaux sociaux. Outre le voyeurisme, en quoi cristallisent-ils les bugs des nouveaux rapports humains ?

DR : Beaucoup d’êtres humains vivants se servent des pages Facebook d’amis morts pour continuer à leur parler. Il s’est créé ainsi une nouvelle vie après la mort. Une vie numérique. Si on pense au film de Spielberg AI, ça peut devenir flippant. Les êtres virtuels comme les robots peuvent prendre corps dans notre réalité par l’arrivée de nouvelles technologies. Quand les robots commencent à avoir des sentiments, des rapports affectifs, des émotions si bien simulées qu’on ne fait plus la différence, on entrera dans un monde asimovien.  Encore une fois, la littérature devance la réalité et participe à son élaboration. Regardez les AI de Google, elles ont intégré dans leur logiciel de base les règles inventées par Isaac Asimov. Ça me laisse rêveur, ce monde incertain qui profile.

 

 

 

 

TWENTY : Avez-vous choisi une personne de confiance pour reprendre vos réseaux sociaux à votre mort ? Un CM post-mortem, en quelque sorte ?

DR : Vous voulez vous en charger ?

 

TWENTY : Internet nous offre-t-il une nouvelle forme d’immortalité fantasmagorique ?

DR : C’est très lié à la question du transhumanisme. Je pense que les progrès des neurosciences amèneront des transferts de mémoire. Et ça peut être le début de l’immortalité. J’avais abordé cette possibilité dans Dunk, un de mes derniers romans.

 

TWENTY : Un robot écrivain serait-il plus terrifiant qu’un robot trader ?

DR : Il ne peut pas y avoir de robot écrivain. Un robot pourra simuler l’ironie. S’il la maîtrise, il deviendra un homme. Un robot peut être un bon auteur de fiction, il peut reproduire un texte littéraire semblable à l’œuvre d’un grand écrivain. Il suffit de lui faire ingurgiter tout Mishima ou tout Proust, il recrachera, fera des connections semblables. Mais il ne pourra pas créer une œuvre originale. L’écriture, c’est profondément humain. Maintenant quand je regarde certains écrivains à la télévision, je me dis qu’ils sont déjà passés de l’autre côté.

 

"Imaginez un robot drone programmé pour éliminer un opposant politique. Il ne faut pas laisser la robotique et les recherches en AI aux mains de multimilliardaires".
 

TWENTY : A propos de l’IA, vous écrivez « La possibilité du chaos et l’impossibilité d’une île ». Sommes-nous condamnés ?

DR : Tant que les hommes maîtrisent l’IA, tout va bien. Le problème, c’est quand la créature nous échappe. Je partage l’inquiétude d’Elon Musk, qui nous met en garde. Quand on voit ce dont sont capables les robots tueurs, aujourd’hui, on a quelques raisons d’être méfiants. Imaginez un robot drone programmé pour éliminer un opposant politique. Il ne faut pas laisser la robotique et les recherches en AI aux mains de multimilliardaires. Il faut que les politiques reprennent la main. Ils ont déjà pris beaucoup de retard.

 

TWENTY : Pensez-vous que l’Arabie Saoudite n’aurait jamais dû accorder la nationalité au robot Sophia ?

DR : Ça prouve que certains Saoudiens ont de l’humour. C’est une blague, une manière de montrer qu’ils sont à la pointe de la technologie. En même temps, ce n’est pas étonnant, de la part de l’Arabie Saoudite. Ils considèrent les robots comme des hommes et traitent les hommes comme des sous-hommes. Et les femmes comme des sous sous hommes. Mais là bas aussi, les choses ont l’air de changer positivement. Vous voyez qu’il reste des raisons d’espérer.

 

 

 

 

Propos recueillis par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain 

 

 

Liens blogs littéraires : 

https://www.ernestmag.fr

http://autofictif.blogspot.fr

https://andrelbn.wordpress.com/ 

http://hublots2.blogspot.fr/

 

Lien manifeste :

https://livre.fnac.com/a10811782/Nick-Srnicek-Accelerons

 

 

 

 

Rechercher

×