Jérémy Kapone : plus si LOL que ça…

Pour la sortie de son deuxième EP, Twenty a rencontré Jérémy Kapone, acteur du film LOL et ex-fantasme numéro un de toutes les pucelles de France. Avec cet EP, il nous livre un rock à la fois brut et réfléchi, tout en jeux de mots et en subtilités.
12/06/2017

 

 

Twenty : Ton titre, « au bout du fil », c'est une double image ? Celle d'appeler quelqu'un et celle d'avancer en équilibre sur un fil ?

Jérémy Kapone : Je dirais même que c'est une triple métaphore. Il y a aussi le fil d'actualité, qui ne fait que se charger à l'infini. C'est une opression que beaucoup de gens ressentent. Quand tu déconnectes, tu as l'impression d'avoir perdu le bout du fil.

 

Et toi, tu aimes bien déconnecter ?

Jérémy Kapone : Je déconnecte très souvent. J'essaie de ne pas trop me laisser envahir par cette arme de distraction massive. L'intimité a besoin d'être un peu seule face à elle-même, sans être constamment interrompu. La pensée humaine a besoin de se plonger dans des choses simples et concrètes, sans switcher.

 

 

Ta musique est cérébrale et instrospective, c'est ta manière à toi de permettre aux gens cette même déconnection ?

JK : C'est assez propre à ma faction de fonctionner. C'est un peu comme quand tu composes. A un moment, tu dois t'assoir avec ton instrument. Après, ma musique, avec tous ses jeux de mots, c’est aussi une manière d’inviter les gens à arrêter de tout prendre au premier degré. Mon feeling, c’est qu’on fait de moins en moins pour développer l’imagination et la rêverie. Si on renie ça, il nous reste quoi ?

 

Ce même côté cérébral semble renforcé par ta volonté de chanter en français ? C'est un choix politique, le patriotisme musical ?

JK : Pas politique, non, mais c'est pour aller au bout de ma culture, qui est vraiment emprunte de poésie et de littérature française. C'est une de mes passions, le maniement des mots, en Français. C'était le cas même avant que je me mette à la musique. J'avais une passion pour la musicalité de la langue.

 

Tu as déjà essayé de chanter et de composer en anglais ?

JK : Bien sûr, mais c'est plus facile, alors ça m'intéresse moins. L'anglais sonne mieux, plus facilement. Après, je ne dis pas que c'est plus simple d'écrire de bons textes en anglais... En revanche, réussir à faire sonner le français, dans du rock, demande une recherche et une implication, dans l'alchimie des mots. Comme le disait Rimbaut, cette « alchimie des mots trouvée d'un coup » peut être une façon de démanteler la langue, de faire sonner des mots-images. Il faut trouver l'axe pour raconter son histoire.

 

Dans un de tes morceaux, tu dis « ils feront de toi ce que tu n'es pas », c'est ce que tu as ressenti au moment de LOL ?

JK : C'est dans ton cœur, ton âme et tes dix doigts. J'ai écrit cette chanson au moment de LOL, en effet. Je me suis retrouvée dans le cinéma par hasard. Après LOL, beaucoup de portes m'étaient ouvertes, et si beaucoup de gens y auraient vu une chance, pour moi, c'était une galère. Je n'avais pas envie de faire ça. Je n'étais pas attiré par l'univers du cinéma. La seule chose qui m'importait, c'était d'écrire, c'était le destin que j'avais envie de me donner. Le destin du cinéma était cool, mais ce n'était pas du tout le mien.

 

 

Et tu l'as bien vécu d'être le fantasme numéro un de toutes les adolescentes de France ?

JK : Je l'ai complètement refusé et encore aujourd'hui, je ne m'explique pas ma réaction. Tout ça me passait au dessus de la tête. J'avais des envies tout autres, plus cérébrales. J'avais envie de voyager, lire, faire de la musique... et pas de devenir un itboy. D'ailleurs, pendant une période, j'ai tout fait pour m'enlaidir le plus possible. Sans doute j'avais envie de disparaître. C'était une réaction assez extrême, mais je suis quelqu'un d'assez extrême dans ma façon d'être.

 

La célébrité, c'est un truc un peu has been ?

JK : Ce qui me dérangeait le plus, c'était d'être emprisonné dans une image. Quand tu n'es pas reconnu pour quelque chose qui en vaille la peine, la célébrité devient sinistre. Là, personnellement, je trouvais ça sinistre.

 

 

Mais est-ce que le cinéma t'a tout de même apporté, notamment dans ta manière de jouer sur scène, d'interagir avec ton public ?

JK : Je ne me pose pas cette question. Au delà de l'expérience et d'un quelconque apport, c'est mon histoire. Nous sommes chacun riches de nos histoires, des imprévus, des choses qui nous ont marquées.

 

Dans LOL, film générationnel s'il en est, en plus d'y incarner le personnage de Mael, tu as composé une chanson pour la BO... est-ce qu'il y a, aujourd'hui, un autre film générationnel dont tu aurais aimé faire la BO ? Nocturama ? Bang Gang ? The Smell of Us ?

JK : Mhhh.... je ne les ai pas vu, ceux-là, et Larry Clark, ça fait quelques années que ça ne va plus. Franchement, en film générationnel, je ne vois pas trop. Sinon, en film, tout court, je ferai bien la musique d'un road trip, dans le désert, à la Paris Texas.

 

Aujourd'hui, contrairement à ce que laissaient espérer la période BB rocker, on a l'impression que l'énergie du rock s'est reportée sur le rap. C'est quelque chose que tu ressens ? Le rock, c'est devenu un truc de vieux ?

JK : Il y a beaucoup de choses qui font que le rap fonctionne mieux aujourd'hui, par rapport au rock. Dans la musique, il y a moins d'argent qu'avant et les budgets, pour enregistrer un album ont été divisés par deux. Le rap et l'électro coutent moins cher à produire, dans la mesure où il n'y a pas besoin d'enregistrer autant d'instruments. Les contraintes techniques sont moins lourdes. Même en concert, c'est moins coûteux, tu n'as pas besoin d'un ingé son, de plusieurs micros, d'une batterie, d'une guitarre, d'une basse etc. En plus, en France, nous sommes très attachés aux textes écrits en français, et dans le rap, il y a de vrais plumes. Je comprends que ça cartonne. On trouve une énergie qu'on ne peut pas retrouver dans le rock. Et puis, j'ai l'impression que les gens se servent du rap pour exorciser leurs frustrations. Le rap vient combler un manque ressenti par toute une partie de la population. Après, tu as aussi du rap poétique, comme Solar ou Oxmo. Après, c'est possible que ça passe, et si je me sens étranger à ça, je me dis que d'autres aussi. Mon but, c'est juste de laisser quelque chose derrière moi qui puisse durer.

 

 

Les BB rockers, c'était une manière de chercher l'insouciance fantasmée de nos grands-parents, à travers un rock influencé par les 60s et les 70s ?

JK : Le rock n'est pas insouciant. D'ailleurs, je ne pense pas que la musique puisse être insouciante. Tous styles de musique confondus, une chansons, c'est une manière de montrer qu'il y a un soucis. Même une chanson d'amour ça peut être une façon d'exprimer quelque chose de très engagé, dans un monde où on te parle de tune et de politique, balancer une belle chanson d’amour c’est détourner les gens de tout ça. Un peu de douceur ne fait pas de mal. On surcharge les gens de trop d'info, on les sature. La vraie résistance, aujourd'hui, c'est d'arriver à s'extraire et à cultiver un jardin secret, et pas tout gober au premier degré. Réussir à avoir du recul.

 

D’ailleurs, BB rocker, tu l’as été, avec ton groupe, Kaponz et Spinoza… pourquoi tu t’es lancé solo ?

JK : Le groupe s’est dissout par lui-même. Ensuite, j’ai quitté Paris. A cette période-là, je n’étais même plus trop sûr de vouloir faire encore de la musique. Je me suis rendu compte que j’avais plein de chansons que je n’avais jamais sorties, et que si je ne le faisais pas moi-même, elles n’allaient jamais sortir. Du coup, je me rabiboché avec l’idée de faire une carrière solo. Je n’étais pas du tout à l’aise avec cette idée, et je me suis rendu compte que mes chansons, je devais les porter, les défendre et les faire vivre. C’était un peu mes enfants.

 

Et sinon, c’est quoi avoir vingt ans en 2017 ?

JK : C’est avec des trous dans les chaussettes ?

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain

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