Jena Lynn Karam, une championne de boxe pas comme les autres

​ A seulement 20 ans, Jena est la plus jeune championne de MMA du Moyen-Orient. Twenty a rencontré la jeune américano-libanaise, à l’occasion de la sortie du documentaire « Out of the cage », qui lui est consacré.
20/04/2018

 

On se donne rendez-vous à son hôtel dans le 9è arrondissement de Paris. Jena est accompagnée de son amie Barbara, venue du Liban avec elle et de Guillaume Chanaud, le réalisateur du documentaire, réalisé pour Spicee et produit par Noise Gate Circus. Ce dernier confie d’ailleurs que le documentaire auquel il a voulu donner l’aspect d’un film et bien plus qu’à la hauteur de ses attentes. Il découvre Jena, il y a un an, sur Instagram où il voit une photo d’elle avec en légende «  La plus jeune combattante du Moyen-Orient. » À l’époque, il sait déjà qu’il veut faire un film sur la condition des femmes mais il ne savait pas encore dans quelle direction aller, alors une jeune femme qui pratique un sport ultra violent au Moyen-Orient, c’était la combinaison parfaite. Il contacte son entraîneur qui refuse  d’abord puisque Jena n’a à l’époque que 19 ans et que Guillaume n’est qu’un étranger pour eux. Pour prouver sa bonne volonté, il leur envoie une proposition de scénario ainsi que des potentielles dates de tournage. La machine est lancée. Le tournage durera 17 jours entre le Liban, où Jena vit et l’Irlande où a lieu un de ses combats. Guillaume explique qu’à travers ce documentaire, il a voulu montrer à tous que si Jena, dans une société patriarcale comme celle du Liban, a réussi à se créer des opportunités, tout le monde peut le faire. Rencontre avec une jeune femme pas comme les autres.

 

 

 

 

Twenty : Depuis quand fais-tu de la boxe ? Pourquoi ce sport et pas un autre ?

Jena Karam : J’ai commencé la boxe à l’âge de 17 ans. J’allais dans une salle de sport où il y avait un cours de boxe et je me suis dit pourquoi ne pas essayer. Aux Etats-Unis, où j’ai vécu jusqu’à mes 15 ans, on nous poussait à être sportif et le sport était d’ailleurs presque aussi important que les cours. Au Liban, c’est différent parce que c’est une société où l’on vous pousse plus à étudier qu’à faire du sport. Le changement a été radical pour moi même si aux Etats-Unis je n’ai jamais pu trouvé un sport qui me convenait pleinement. J’ai tout essayé, de la danse classique au tennis et rien ne me plaisait vraiment. Les arts martiaux m’ont toujours intéressée parce que quand on se bat on a besoin de mobiliser plusieurs parties de notre corps ne serait-ce que pour un coup. Dès que j’ai commencé la boxe, je me suis dit ‘Ça y est j’ai enfin trouvé ce que je cherchais’. De là, je me suis dit que je devais saisir ma chance et me battre pour faire ce que j’aime.

 

 

Twenty : Qu’en ont pensé tes parents quand tu as commencé ?

Jena Karam : Quand j’ai commencé, ils détestaient ça, même si leur ressenti a beaucoup changé depuis. Au début, ils pensaient que c’était une blague, que je faisais ça juste pour le fun et qu’au bout de deux semaines j’allais abandonner et passer à autre chose sauf que deux semaines sont devenues deux ans et deux ans sont devenus quatre ans. Au fil du temps, ils se sont fait à l’idée que c’était du sérieux. Après, il faut se dire que s’entraîner et combattre sont deux choses distinctes. Quand les combats arrivent, ils paniquent un peu et après chaque combat ils se disent ‘Dieu merci, un de moins sur la liste’. De toute façon, tout ce que j’ai toujours voulu faire n’a jamais été facile d’accès et ironiquement, je dois me battre pour pouvoir combattre sur le ring. Cela dit, ma défaite en Irlande les terrifie pour mes prochains combats. Ils ont peur que je me fasse amocher mais ils comprennent qu’on ne peut pas toujours gagner.

 

 

Twenty : Comment fais-tu pour concilier cours et entraînements ?

Jena Karam : C’est vraiment l’une des choses les plus difficiles que je dois faire. Je suis en troisième année de Licence en médias et communication et ce n’est pas toujours facile de gérer les deux. Ce qui est bien, c’est qu’il y a un rapport entre mes études et la boxe puisque je serai souvent amenée à faire des interviews et je pense que ce que j’apprends en cours m’aidera à faire attention à ce que je dis. Je sais que mes paroles peuvent influencer les gens et je dois donc choisir les bons mots. Et puis, je pense qu’être seulement boxeuse n’est pas suffisant pour moi, j’ai besoin de quelque chose d’autre pour occuper mes journées et mes soirées quand je ne m’entraîne pas. Ce qui est le plus dur, c’est quand je dois réviser pour mes examens, que je ne dors qu’une heure et que le lendemain j’aille quand même m’entraîner. Mais bon, quand on fait quelque chose avec passion je pense qu’on trouve toujours le moyen de s’en sortir.

 

 

 

 

Twenty : Depuis février 2017, le Ministère libanais des Sports a banni le MMA et les combats qui vont avec. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Jena Karam : C’est drôle que tu demandes parce que le MMA a été banni peu de temps avant que Guillaume ne décide de faire le documentaire sur moi. De ce que j’ai entendu, le MMA a été interdit parce qu’il était en plein essor et que ça ne plaisait pas qu’un sport aussi violent puisse être toléré et diffusé. Certains disent que c’est à cause des tenues de combat qui sont légères mais je pense que ce n’est pas tout. Malgré cette interdiction, je reste optimiste et je continue de m’entraîner et d’apprendre autant que je peux. Je compte en tirer profit et voyager pour aller en apprendre encore plus à l’étranger puisque chaque pays a une manière différente de pratiquer et ça ne peut que m’enrichir.

 

 

Twenty : C’est quoi être une femme de 20 ans, au Liban, en 2018 ?

Jena Karam : Je pense pouvoir dire que par rapport à d’autres pays arabes, le Liban est quand même assez ouvert d’esprit même si on a les mêmes stéréotypes que les autres pays du monde arabe. En 2018, on essaye, ou du moins j’essaye, de faire la différence. J’ai un grand respect pour les femmes qui osent sortir dans la rue manifester et j’espère et prie pour que les générations suivantes comprennent l’enjeu qu’il y a pour les femmes dans notre société. C’est triste à dire mais en 2018, malgré certains changements et avancées je trouve que ça n’est pas encore suffisant pour faire une réelle différence…

 

 

Twenty : Penses-tu que les hommes arabes ont peur de voir que les femmes aussi peuvent être fortes ?

Jena Karam : Bien sûr qu’ils ont peur de voir qu’au delà de la force physique, nous aussi pouvons jouir de tous nos droits. Ils ont peur parce que ça voudrait dire qu’on peut être à leur niveau, voire à des niveaux plus élevés que les leurs dans la société libanaise. Ça reviendrait à mettre un coup à leur fierté et il faut savoir que la fierté masculine, au Liban et dans l’ensemble des pays arabes, est un réel problème et empêche certaines évolutions de la condition des femmes.

 

 

 

 

Twenty : Comment réagis-tu face aux critiques à ton égard ?

Jena Karam : Les critiques ne sont pas une nouveauté pour moi puisque ça a commencé dès le lycée. Je ne me sentais pas à ma place. À cette période de nos vies je considère que personne ne sait encore vraiment ce qu’il veut faire et on me faisait sentir que j’étais différente parce que moi je savais déjà que ce que je voulais faire c’était boxer. Le lycée a été une des périodes les plus difficiles de ma vie, on me disait que la boxe n’était pas un sport fait pour les femmes et encore moins quand on est une fille comme moi et qu’on a l’air toute innocente. Dans les sociétés arabes, on n’a de cesse de perpétuer la même tradition, peu importe les générations on continuera de vous dire que les filles sont plus faibles que les garçons et ça m’inquiète vraiment. Je ne sais pas si c’est vraiment suffisant de montrer que c’est possible d’être une fille et d’aller sur le ring. Je me demande si ça pourra avoir une influence au Liban et au Moyen-Orient… Je me rassure en me disant que j’ai au moins réussi à imposer mon choix de vie à mon entourage. C’est un bon début !

 

 

Twenty : Ça fait quoi de briser la norme ?

Jena Karam : À vrai dire, j’ai toujours aimé prendre des risques. Je n’ai jamais aimé suivre les règles qu’on m’imposait et être dans le même moule que les autres. Si on suit tout le temps les règles, on ne peut pas changer les choses. Dans une société patriarcale comme celle du Liban, il ne faut pas rendre les armes. Il faut continuer de se battre. Je veux montrer que le système est injuste alors s’il faut briser la norme, pourquoi pas ? Au début, je ne me rendais pas forcément compte que j’étais en train de changer la donne mais, petit à petit, j’ai compris qu’être une fille qui n’a pas peur de se casser un os, c’était déjà être une briseuse de normes. Je suis même fière d’aller à l’encontre des règles imposées par la société surtout quand il s’agit de valeurs personnelles. Dans ma société,on veut nous imposer des valeurs et une manière de penser et voir les choses alors que je pense que chacun devrait avoir ses propres valeurs. Tant que la société n’aura pas changé, je refuserai de me conformer à une culture où l’on nous demande d’être tous dans le même moule.

 

Twenty : Quelle est ta devise ?

Jena Karam : Travaille dur en silence et laisse le succès se charger du bruit !

 

 

Twenty : Quel conseil donnerais-tu aux jeunes filles qui regarderont « Out of the cage »  ?

Jena Karam : Trouvez quelque chose qui vous passione et battez-vous pour l’obtenir et réussir dans ce domaine. N’abandonnez jamais. Avec le recul vous verrez que ça en valait la peine !

 

 

 

 

 

Le documentaire «Out of the cage » de Guillaume Chanaud est disponible en exclusivité sur spicee.com

 

 

 

Propos recueillis par Kahina BOUDJIDJ, 23 ans et pour l’émancipation des femmes !

 

 

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