Leni Malki : «Je voulais raconter l’histoire des blédards de France»

Leni Malki, 23 ans, sort « Blédard sur Seine », sa première BD, chez Lafon. Rencontre avec un artiste total et haut en couleur, à suivre absolument.
18/10/2018

 

 

I- LENI, SA VIE ET LES JEUNES

 

 

"Mon père est ingé son, c’est un algérien, il a toujours travaillé. Pour moi, c’était logique de bosser, de me donner à fond. Je fais de la BD, de la musique, de la vidéo… c’est comme ça que j’ai pu trouver des réponses à mes problèmes. Ça m’a permis d’exister. C’est ma manière à moi d’exorciser mes frustrations, aussi. A ma façon, je me venge des mecs qui ne veulent pas me parler, des filles qui ne veulent pas me pécho, des choses sombres que j’ai pu vivre… si je n’avais pas la rage, la haine, je n’en serais pas là. J’en veux plus, toujours plus, parce que j’ai envie de m’accomplir. Tu veux toujours plus quand t’as vraiment des choses qui te tiennent à cœur. Sans toutes les choses que je fais, je ne serai rien".

 

"En revanche, ce n’est pas le cas de tout le monde. Beaucoup de jeunes sont juste poussés par l’individualisme, se la jouent micro influenceurs, à se prendre en selfie à toutes les soirées huppées. Beaucoup s’en servent pour faire croire qu’ils font des trucs de fou, alors qu’ils ne font rien. T’as des mecs qui se disent créa, qui disent qui font de la mode, mais le dire ce n’est pas le faire. T’as plein d’escrocs. Ils se montrent juste à des moments et des endroits précis, et c’est tout. Mais bon, il y a les chevaux de course et les bourricots, comme dit mon père. Sur la durée, certains vont finir par s’essouffler. Ceux qui ont été formés, qui ont vraiment travaillés, finiront par être récompensés, enfin, je l’espère. Ces petits « faiseurs » d’à peine dix-huit ans qui font semblant de faire mille choses à la fois, quand je les vois, même si je sais qu’ils sont des fraudes, ça me réduit. J’ai beau sortir un album, une pub, une BD, il m’en faut encore plus. Les autres millenials, toute leur vie ont leur a dit qu’ils étaient beaux gosses, que ça irait, qu’ils pourraient tout faire. Moi, on ne m’a jamais dit ça, du coup, j’ai la patate, j’ai les crocs".

 

 

"Avoir 20 ans, aujourd’hui, il me semble, c’est avoir tous les âges à la fois. T’es une boule de feu. Tu pètes les plombs. Tu passes d’une émotion à l’autre, tu te prends la tête tout le temps. Je suis plein de tracas, et en même temps, si je ne les avais pas je ne me sentirais pas exister, je serai comme  vide. Et puis, être jeune, c’est devoir trouver toutes les pièces du puzzle. Moi, si le monde me fait peur, grâce à l’art, je peux le comprendre et l’apprivoiser". 

 

 

II- PENNINGHEN, LA PUB ET LA MODE

 

 

"Ça fait 14 ans que je dessine. Après le bac, je suis rentré à Penninghen et j’ai fait les 5 ans de formation. Ma spécialité c’était la direction artistique. Là-bas, j’ai appris à m’adapter. Aujourd’hui, je sais faire du dessin animé, de la BD, de la typo… je maitrise plein de choses. Et puis, cette école, c’est aussi un apprentissage de la rigueur. Il n’y a pas d’amour propre déplacé qui tienne. Là bas, tu n’es pas dans ta bulle, on te juge, on te critique, et ce que tu fais doit avoir du sens. Et puis, mes projets, je peux les bosser à 360°. Je peux ajouter un côté un peu design, par exemple, ou plus mode, pour toucher un public encore plus large. Et comme j’ai fait cinq ans d’histoire de l’art, je peux aussi m’amuser avec certaines références, pour donner une autre dimension à ce que je crée".

 

"Grâce à Penninghen, j’ai pu également m’ouvrir à la pub, et j’ai pu apprendre à jouer avec eux. Un jour, Paco Rabane est venu dans l’école pour un appel à projet. La plupart des élèves n’étaient pas chauds, ils ont fait leurs petits bobos, en mode « nan, je ne fais pas ça, c’est en interne ». Moi, j’ai foncé. C’est idiot de faire la fine bouche ou de déconsidérer la pub, quand on est un jeune artiste. Et puis, je m’amuse avec les codes, je les détourne. En bref, j’aime m’incruster dans le luxe et imposer ma vision un peu sale, un peu marante du monde. J’aime montrer les galères. Je blédarise la planète, en somme. Ce que je fais, c’est populaire, c’est accessible, ce n’est pas luxe, mais c’est pour ça que j’ai été repéré aussi, je pense. Je suis capable de m’adapter, encore une fois. Maintenant, je suis chez Puig depuis un an, il y a plein de contacts à se faire, et les projets sont sympas. C’est la belle vie".

 

"La mode, c’est un domaine que je trouve très intéressant. J’aime les fringues, mais je ne sais pas comment les créer. Je suis fasciné par la création textile, et la précision de certains designers.  Virgil Ablow et Balanciaga, par exemple, j’ai un peu suivi. J’aime que le mec aille chercher la chaussure de collection qui date de 1900 pour la refaire à l’identique. Ce côté historique, cet attachement au détail, ce gout de la référence est très intéressant. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup avoir une marque de fringues. Je pense que je ferai un mélange de street-wear, d’ethnique et de métal. Des vêtements un peu barrés, avec une capuche en cuir, des motifs africains et des pointes par exemple".

 

III- BLEDARD SUR SEINE

 

 

"J’ai mis trois mois à faire la BD, c’était mon sujet de thèse. J’ai charbonné comme un fou. Quand je disais que je faisais un livre sur les blédards, les profs ne comprenaient pas ce que je voulais dire. Pour eux, c’était flou, voire complètement fou. J’ai mis du temps avant de leur faire comprendre que ce n’étaient pas des rebelles, pas au sens où eux l’entendaient. A mes yeux, un blédard, c’est un anti conformiste involontaire. Dans le livre, je montre des gens qui ne font pas exprès d’être déglingo. Ils ne se posent pas la question. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. Moi, je viens de banlieue, du rap, et j’essaie avant tout de raconter un univers, de donner vie à ma vision. Parfois, dans la BD, il ne se passe rien, les gens sont posés, ils ne font rien, comme dans la vraie vie, en somme. Je voulais raconter l’histoire des blédards de la France, et je l’ai fait éditer, donc c’est cool".

 

 

"Bledard sur Seine, c’est mon histoire. Je viens d’une ville de blédard, et j’écris sur tous les gens que j’ai croisé : les gitans, les italiens, les motards, les renois, les mecs chelous, etc. Je parle de la vraie banlieue, du mec qui te vend des kebabs pourris à 2 euros. Quand j’étais à Corbeille et Sonne, les mecs n’en avaient rien à foutre de Virgil Ablow. Rien à voir avec la banlieue qu’on fantasme. Il y a l’élite et la petite élite. Je vois des mecs qui s’habillent en mode années 90, mais en banlieue, les gens ne s’habillent pas comme ça. Paris, c’est 5% de la France. Les gens n’en ont rien à faire des années 90, en dehors de Paris. La street attitude, c’est une fascination un peu fake pour une fausse idée de ce que pourrait être la banlieue. En vrai, c’est bidon. Ce n’est pas la vraie banlieue. Quand je vois mes potes, qui sont 95% de la population française, je me dis qu’on est des blédards. On est fort".

 

 

"J’avais tous les personnages en tête, avant même de commencer la BD. D’abord, je les ai tous dessinés. Ensuite, je me suis demandé quoi raconter. Qu’est-ce qui rend une ville logique ? Comment on fait de l’électricité, de l’argent, comment on l’administre ? J’ai du répondre à toutes ces questions. Tous les jours, dans la BD, il m’arrive des choses absurdes, qui vont me faire gagner des points de respect, de la créativité, de l’argent, et je vais également gagner des missions et rencontrer d’autres blédards. La construction est très précise. Je mets un portrait d’un mec que j’ai croisé, je raconte tout ce qui m’est arrivé, parfois tu as des saynètes, je gagne une mission ou un contact, et après je passe à autre chose. Par exemple, tu as le professeur schlago, et tu vas pouvoir découvrir ses inventions pourries, son histoire, etc. Sinon, tu as aussi Eddy la flipette. Il est agoraphobe et il a construit une maison sur sa tête. Il y a des fausses photos, et j’ai aussi raconté son histoire en créant des plans d’architecture… bref, je me suis servi de tous les médiums possibles, pour faire avancer l’histoire".

 

 

"Pour moi, le plus important, c’est ce que j’appelle la « micro réaction ». C’est un sens particulier apporté au détail. Je me prends la tête tout le temps. C’est pareil dans le rap. Tu rappes deux, trois mesures et au bout d’un moment, il faut parler de cul ou de je ne sais pas quoi pour capter l’attention du public. Le rythme, c’est essentiel, dans une œuvre. Les couleurs doivent s’équilibrer et toutes ont un sens, elles disent quelque chose. Du coup, j’ai cherché à rendre ce rythme dans la BD. Au milieu, t’as un faux livre pour enfants qui raconte l’histoire du bâtisseur de nuages, le mec qui a fait la ville. J’aime ce petit côté naïf, enfantin. En plus, dans la BD, à plein de moments, tu as des QR codes que tu peux scanner avec ton téléphone. Quand tu scannes, ça t’emmène à un dessin animé. Tu dois en avoir à peu près une quinzaine".

 

"Mes inspirations, il y en a plein. J’adore la figuration libre par exemple, Combas, Di Rosa. C’est dans la lignée de Keith Harring, et ça m’a beaucoup influencé. Di Rosa faisait de la peinture, de la sculpture, il faisait des dessins animés aussi… quand tu as un monde, tu le vois à 360°, et c’est un peu ce que j’essaie de faire avec la BD".

 

"Sinon, mon éditeur, Lafon, a envoyé la BD à Angoulême, et je vais être invité au festival. Là-bas, j’aimerais bien rencontrer El Diablo, Pozla, Larcenet, Zep, Tebo… je les admire beaucoup".

 

IV- LE RAP

 

 

"Je joue dans un groupe de rap, Marabou. On vient de finir notre premier album, on a des managers mais pas encore de Major. C’est en pourparlers pour l’instant. Ce qu’on fait, c’est un mélange de blues, de jazz, de musique africaine, de trap, de tribal trap… Entre ça et la BD, ça me permet de donner naissance aux mondes parallèles qui sont en moi. On arrive sur scène maquillés, en mode tribal, et en plus on a des chorégraphies un peu folles. J’adorerais aussi pouvoir nous confectionner des tenues avec des tissus africains, mais bon, ça, je ne sais pas trop le faire".

 

"Notre philosophie est un peu punk. Quand je suis sur scène avec mon groupe, je leur dis « on n’est pas ici pour construire, on est là pour détruire ». L’idée, c’est de nous battre, d’évacuer la frustration, ce qui nous énerve. Le rap permet de mettre des mots là-dessus".

 

"Avant, le rap était engagé, ça parlait de vendre de la drogue. Aujourd’hui, ils parlent d’en prendre. Les gens sont tournés vers eux mêmes. Ce qui marche, c’est le « cloud rap ». C’est plus triste et planant. On se réconcilie avec ce qui est mou. C’est dommage. En tous cas, avec Marabou, on essaie de rester intègres et vrais. De dire de vraies choses. Avec Marabou, notre but, c’est de casser les codes. Il faut les connaître par cœur et jouer avec. Comme dit Orelsan, il faut craquer le système de l’intérieur".

 

V – PHILOSOPHIE

 

 

"On dit souvent : accomplis tes rêves, suis ton destin… c’est faux. On devrait dire : ferme ta gueule et fais-le !"

 

 

Propos recueillis par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain et déjà fan... 

Et pour acheter la BD : https://www.fnac.com/Bledard-sur-Seine/si78504

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