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Sur le terrain de Grégory Protche

Avec "Je suis né la même année que PSG", l'écrivain Grégory Protche déroule d'une plume acérée le fil de son existence et de ses obsessions à l'aune des hauts, et surtout des bas, du célèbre club parisien si mal aimé. Rencontre.
14/07/2018

 

Je suis né la même année que PSG, un énième roman listant les dates clés d’un club dont on entend constamment parler — devenant ainsi le produit dérivé d’un produit commercial ? Détrompez-vous, il est ici question d’un style marqué, vrai, brut, dans lequel la verve romanesque s’y trouve affirmée et la vie d’un fils de prolétaires errant (pléonasme ?) rythme une autobiographie qui ne connaitra pas, on l’espère, la tristesse des rayons « littérature » des supermarchés. 

 

Grégory Protche arbore ici une plume célinienne malgré elle et un phrasé à la Jean-Edern Hallier pour aborder son enfance et sa vie d’adulte au travers du prisme PSG et ses relations avec le sexe opposé digne d’une nouvelle de Charles Bukowski — tout en vernissant ses effluves d’un nappage romantique français, bien de chez nous. Trêve de name dropping, G. Protche use d’un narrateur progressif qui sème l’illusion de plusieurs personnages leader : c’est d’abord le Protche enfant puis adolescent qui nous parle, c’est ensuite le Protche presque-adulte qui affine sa perception désormais téléguidée par l’asphalte et les filles, c’est enfin le Protche beau-père qui transfère l’amour du foot à son beau-fils. Ce kaléidoscope narratif n’en demeure pas moins tenu d’une main ferme: celle de l’amour de PSG. 

 

Pur supporter de l’OM, je suis donc un ennemi qui vient en paix. La rencontre se joue à domicile pour l’auteur: la Divette de Montmartre, un bar stéphanois (l’ASSE étant le premier amour de G. Protche) en plein Paris. A peine attablés, le tenancier des lieux me voyant le roman à la main s’exclame: « PSG ? Putes sur gazon ! », je lui dis de s’en référer au monsieur en face de moi, il en est l’auteur. « C’est un chambreur lui, c’est à ça qu’on reconnait les vrais stéphanois » rétorque l’écrivain.

 

Avant de se pencher sur l’ouvrage, je ne peux m’empêcher de parler de l’actualité de la veille: la qualification de la France pour la demi-finale de la Coupe du monde et l’arrivée de Gianluigi Buffon à Paris. Et la littérature dans tout ça ? G. Protche y est un peu entré par un heureux hasard car les bons écrivains sont ceux qui vous en font connaitre d’autres. L’Idiot international de Hallier — l’auteur n’ayant pas été un contemporain de celui de Sartre et de Beauvoir — s’impose comme référence première : un monument pour qui la littérature et l’idéologie valent bien mieux que la politique. 

 

Une fois les présentations faites, la partie commence !

 

 

Twenty : Quel oeil portez-vous sur l’actuelle Coupe du Monde et notamment sur l’arbitrage vidéo — un point légèrement abordé dans votre roman ? 

 

Grégory Protche : La Coupe du Monde s’est arrêtée avec la défaite de l’Argentine. Depuis que la Yougoslavie n’existe plus, je suis entièrement pour l’Argentine. Je n’aime certes pas L. Messi mais, par perversion esthétique, j’aurais aimé le voir champion de monde et avoir la réaction de Maradona — le dieu de ma génération, n’ayant pas connu le roi Pelé. J’aurais préféré que Messi soit le leader qu’il n’est pas. Ça m’exaspère de voir Cristiano Ronaldo — un vrai bosseur — porter tout le Portugal à lui tout seul. Or, je préfère les doués aux besogneux — donc Messi à Ronaldo. 

Le problème de Messi étant que rien ne le rattache à l’Argentine puisqu’à 20 ans déjà il jouait au FC Barcelone: il est donc catalan plus qu’argentin. Il est difficile de le voir mourir sur le terrain pour l’Argentine; c’est un « transnational », un « hors sol » comme diraient les gens de droite. 

Concernant la VAR, je partage le point de vue de Michel Platini sur cette question. D’une part, le football est, contrairement à ce que l’on pense depuis quelques années, un jeu défensif: quand il y a un but, c’est qu’il y a une erreur défensive — et non pas un éclat de génie offensif. D’autre part, le football est humain, avec des profits et des pertes. La vidéo est un mensonge, un trucage du jeu. Elle rompt la temporalité du football. Dans ce caractère sacré de la temporalité, il y a l’humanité. Je suis pour que les arbitres se trompent et qu’ils soient insultés pendant vingt ans en souvenir d’une défaite odieuse car c’est toujours mieux qu’une victoire due à un penalty obtenu par l’arbitrage vidéo. Il est question d’un coït interrompu dans lequel le cri orgasmique de la foule est faussé. C’est semblable à un mec qui se masturbe puis attend une autorisation pour jouir; ça n’a pas de sens ! Je préfère une jouissance par erreur ou refusée plutôt qu’une jouissance différée. 

En somme, discuter de cette question aujourd’hui relève de l’esthétisme puisqu’il s’agit d’un combat perdu, la vidéo s’étant imposée face à son dernier rempart: Michel Platini, désormais banni des instances du foot. 

 

Karim Boukercha et Grégory Protche. Interview de Michel Platini pour le journal Tant pis pour vous. 

 

PSG a annoncé cette semaine l’arrivée de Gianluigi Buffon: c’est une bonne ou mauvaise nouvelle selon vous ? 

 

Je suis partagé entre mon admiration sans borne pour G. Buffon et les intérêts de mon club. Il serait plus judicieux de vouloir construire une équipe de foot plutôt qu’un musée. J’aimerais que l’on fasse confiance à Alphonse Areola: il est de chez nous et probablement futur gardien de l’équipe de France.

Mais c’est un énième achat des qataris, symptomatique de leur méconnaissance de Paris, de sa banlieue, et la nécessité de nourrir le club de joueurs de son cru. On achète des joueurs sans prendre en compte les conséquences de nos erreurs étant donné que tout le royaume du Qatar finance le PSG. 

 

"PSG n’est pas parisien mais bel et bien de banlieue"

 

En ce sens, j’ai relevé une phrase de votre roman qui résume le PSG de 1982: « Paris n’était plus une artificielle équipe show-biz montée à la va-vite pour combler un vide social, un manque économique et politique, au regard de Londres et ses cinq équipes, Rome, Madrid et leurs derbys ». Qu’en est-il aujourd’hui ? 

 

En réalité, depuis ses débuts, PSG se débat avec la question de sa légitimité. Il m’est arrivé de penser que si on allait en deuxième division le problème serait réglé; il ne resterait plus que le foot. Mais depuis Canal + et maintenant Neymar, la Ligue 1 a une grande dette envers Paris puisqu’elle apporte l’audimat et un rayonnement mondial. 

Désormais que le championnat français n'est plus une barrière pour PSG, la quête de sa légitimité se fait au niveau européen — ce qui ne peut se faire qu’avec un effectif réellement parisien et non pas seulement importé. Par exemple, une colonne vertébrale composée d’Areola - Kimpembé - Rabiot - Mbappé a de quoi s’imposer en Ligue des Champions. Mais les dirigeants n’ont pas l’air de vouloir aller vers une telle perspective et préfèrent vendre nos petits parisiens pour acheter des stars. 

L’Olympique de Marseille a plutôt bien compris ces enjeux en renouant avec Steve Mandanda et en faisant confiance à son centre de formation. Ils auraient pu aller encore plus loin en excluant tout joueur hors PACA. Paris est bien loin de ça !

La logique du spectacle a été achevée lorsque l’on a mis fin à la question des Ultras alors qu’ils étaient le coeur du Parc des Princes. Boulogne, Auteuil et ses prolo blancs ou noirs étaient ceux qui faisaient vivre le stade et constituaient l’identité du club. PSG n’est pas parisien mais bel et bien de banlieue.

 

Samy Traoré et Grégory Protche. Décembre 2017

 

Ne pensez-vous donc pas que le Red Star est plus légitime à se prévaloir d’une image banlieusarde et prolétaire ? 

 

Il est vrai que l’on peut y voir une alternative pour les supporters mais c’est relatif. Le Red Star est présidé par des macroniens qui jouent très intelligemment avec l’image « club rouge ». D’ailleurs, y-a-t-il plus macronien que Vice, leur dernier sponsor ? Il est difficile de croire que la communication du club soit faite par des prolétaires, ça m’a tout l’air d’être l’oeuvre de bobos gentrifiés. Ça n’empêche pas pour autant les véritables supporters du Red Star de s’y reconnaitre. 

Mais une question persiste tout de même: la nécessité des anti-fa’ au Parc des Princes est justifiée par la possible présence de « fa’ » dans le virage d’en face; mais dans le cas du Stade Bauer, les anti-fa’ du Red Star se battent contre quoi ? Rien. Quoiqu’il en soit, je suis la question de ce club de très près car il est envisageable que dans quelques années le Red Star m’intéresse plus que PSG et que j’aille fréquemment au Stade Bauer. Il y a des chances que ce soit un véritable contre-poison à PSG: on aurait enfin un club de prolo, rouges, banlieusards, etc. 

 

"Je viens d’un temps où le foot n’intéressait et n’excitait personne"

 

Dans la continuité de cette question sociale, votre personnage aurait-il pu être un vingtenaire d’aujourd’hui ?

 

A Paris, il n’est plus possible de soutenir convenablement le club sans être un minimum aisé. Quand j’étais jeune, Boulogne bleu coûtait 45 francs mais on préférait acheter une place au Boulogne jaune à 25 francs puis on descendait en bleu. Aujourd’hui une place pourrie à Auteuil rouge en bas des tribunes coûte au minimum 25€. En terme de pouvoir d’achat, 45 francs et 25€ c’est loin d’être la même chose ! 

Et tout cela ne profite absolument pas au stade et à la stratégie de spectacle. Ce ne sont pas les familles qui font du bruit et mettent l’ambiance mais bel et bien les jeunes banlieusards qui se donnent corps et âme pour le club. C’est eux qui chantent, insultent, sautent, etc. 

Et ta génération est la victime de cela. Je viens d’un temps où le foot n’intéressait et n’excitait personne. Ni les joueurs, ni les supporters n’étaient très beaux. Aujourd’hui, les joueurs sont un modèle d’élégance et les maillots de foot prennent une place dans la garde robe. Je ne vais pas pour autant dire que c’était mieux avant; le PSG de mon époque n’était vraiment pas fameux et le Parc des Princes était vide. 

 

"Jul c’est mieux que NTM"

 

Votre roman n’insiste pas seulement sur le foot mais porte un regard global sur la culture prolétaire des années 1980 jusqu’au début des années 2000. Existe-elle encore aujourd’hui ? Si oui, quels en sont les acteurs ?

 

Il m’est difficile de dire si elle existe encore aujourd’hui, il me manque des éléments d’appréciation. Mais je suis convaincu que c’est la seule contre-culture. Le foot a réussi ce pari d’entrainer avec lui énormément de monde, aussi bien prolétaires que gentrifiés — et qu’on le déplore ou non. Les bobos du Stade Bauer, quelque soient leurs motivations, demeurent des supporters et personne ne peut leur enlever ça. Il n’en demeure pas moins que cette contre-culture a été complètement broyée par la commercialisation. Aujourd’hui, on ne sait plus si c’est contre culturel ou la norme.

J’aborde aussi dans mon roman la question du rap. Là encore il est difficile de voir dans l’ensemble du rap une contre-culture. Mais ce qui est certain c’est que la rap d’aujourd’hui est bien plus riche et meilleur que celui d’il y a vingt ans. Jul c’est mieux que NTM. Jul est plus hip hop, plus honnête, plus indépendant et plus libre qu’un Joey Starr qui a "joué" durant toute sa carrière. NTM n’existe même pas pour mon beau-fils de 16 ans qui fait l’effort d’écouter Booba — que je considère comme étant le seul artiste à progresser de disque en disque. Au début de sa carrière, Booba faisait comme tous autres rappeurs: caler entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix phrases par morceau. Aujourd’hui, il doit en faire une trentaine en prenant de plus en plus compte la question de la musicalité. Paradoxalement, écrire moins lui a permis de progresser textuellement.

Les Joey Starr et autres Akhenaton n’ont pas progressé; et qui écoute encore NTM et IAM aujourd’hui si ce n’est les mecs de mon âge qui occupent les médias et désignent du bout des doigts ce qu’est le rap et ce qu’il n’est pas. Encore une fois, le rap d’avant c’était de la merde ! C’était certes nouveau, sympathique, mais ça ne vaut pas ce qui se fait aujourd’hui. 

 

Grégory Protche, Sear / Get Busy, Karim Boukercha invités en 2001 sur Générations pour Get Busy

 

La Mafia K’1fry n’avait-elle pas compris tout cela en faisant table rase de ce passé dont ses rappeurs étaient la source ?

 

Les rappeurs de la Mafia ont été les plus honnêtes dans leur démarche en allant prendre Dj Mehdi comme beatmaker, en d’autres termes quelqu’un qui fait de la « musique de bobos » puisqu’à la fois techno et électro — ce que NTM, faussement subversif, n’aurait jamais pu faire. Il y avait aussi une sincérité dans le propos véhiculé puisque Mehdi et tous les autres disaient que la vie à Paris était meilleure que celle à Evry ou encore Vitry. Il n’y a rien de plus grotesque que de faire sans concession l’apologie du quartier.

Avec la Mafia et d’autres rappeurs, Booba inclus, on se détache aussi de la fausse image du rap politique. Ces mecs là ne font pas d’appel au vote, ce n’est pas ça le rap. D’autant plus qu’en général, il n’y a pas moins politique que de voter. C’est un acte civique sans pour autant être politique. Quand on est banlieusard de conscience, on ne peut voter pour personne car on n’a jamais vu quelqu’un de chez nous se présenter. 

La victoire du rap aujourd’hui est de s’être débarrassé de lui-même et de son image. La réelle victoire est de voir les rappeurs se dire avant tout artistes, allant jusqu’à faire de la variété. 

 

 

Alors une question persiste, où se trouve aujourd’hui la contre-culture ?

 

Je la vois de plus en plus dans la gratuité et la liberté de choix. Ça a l’avantage d’être trans-classe tout en s’opposant à la logique commerciale dominante. C’est aujourd’hui transgressif que d’enregistrer une cinquantaine de textes, passer du temps sur le mixage et proposer ça gratuitement car on a assimilé ce labeur à une sueur monnayable. Et une telle démarche permet une position active du public qui n’est plus « consommateur » étant donné qu’il doit faire l’effort d’aller chercher les artistes là où on ne les attend pas. 

Les logiques vicieuses d’Internet font qu’on ne peut plus se permettre des goûts de luxe. C’est pourquoi le véritable snobisme, le luxe de la contre-culture est de se lancer dans ce qui ne va a priori pas du tout marcher et refuser la facilité. 

 

Par Noury Kamel.

Crédits photo : Karim Boukercha.

Merci au site Virage. http://virage.paris/

 

Grégory Protche. Je suis né la même année que PSG. Editions Lattès.

https://www.amazon.fr/suis-m%C3%AAme-ann%C3%A9e-que-PSG/dp/2709661926

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