Moi, Koria, photographe du rap game

Koria, c’est Monsieur pochette de disques. On lui doit les covers d’SCH, Médine, JUL, Niska, Soprano, David Carreira, Florent Pagny... Twenty s'est entretenu avec cet artiste aux multiples talents.
11/09/2018

 

 

Twenty  : Tu peux te présenter ?

Koria : Je suis Koria, photographe, graphiste et directeur artistique. J’ai 34 ans et je suis parisien. Je suis né à Laval en Mayenne. Je suis arrivé en Île-de-France à l’âge de 7 ans. J’ai grandi dans le 95.

 

Twenty : L’image et toi, ça dure depuis combien de temps ?

Koria : Je suis d’abord graphiste. Ma relation avec l’image dure depuis que je suis tout petit. Je n’avais pas de poster de « stars » dans ma chambre, mais des publicités pour des baskets Nike et Adidas. Depuis que j’ai une dizaine d’années, je suis attiré par la publicité. Je me suis rapidement mis au dessin, à reproduire des logos, des chaussures... Lorsque j’ai compris que je pouvais en faire mon métier, j’ai foncé.

 

Twenty : Quel a été le déclic ?

Koria : Lorsque j’ai commencé à écouter du rap sans arrêt. J’ai vu qu’il y avait beaucoup de potentiel. Je faisais des études sur Paris pour devenir graphiste. Je détestais même la photo, à cette époque. Je vivais les cours de photographie comme une corvée. Le professeur nous forçait à revenir à l’argentique, avec les pellicules, alors que le numérique explosait… Puis, je me suis mis à démarcher des petits labels indépendants de rap. Je leur proposais de réaliser des logos, des pochettes.. Faire de l’image dans le rap, c’était très important pour moi. Le déclic se sera produit à l’âge de 19-20 ans. Ca va faire une bonne dizaine d’années que j’évolue dans ce milieu.

 

 

Twenty : Et la photo ?

Koria : Quand j’ai commencé à travailler sur des pochettes de disques, je devais travailler avec des photos d’autres photographes. Le décalage entre l’idée du rendu que j’avais en tête et le résultat du shooting me dérangeait. Il fallait que j’obtienne le même regard sur toute la ligne. Je m’y suis mis et j’y ai très rapidement pris goût. J’ai appris en autodidacte, donc ce fut laborieux. J’ai acheté un appareil et j’ai shooté mes potes qui faisaient partie d’un groupe appelé Futur Proche. Ma première session s’était déroulée en hiver et toutes les clichés s’étaient révélés flous. (rires) Cette expérience m’a servi. Trois ou quatre mois plus tard, Cut Killer m’appelait pour que je le prenne en photo…

 

Twenty : Toi qui a photographié un grand nombre de personnalités, existe-t-il encore des personnes que tu rêves de photographier ?

Koria : Je vais casser le mythe, mais tu es toujours un peu déçu une fois que tu fais toi-même partie de cette industrie. Lorsqu’on rencontre un artiste qu’on a beaucoup écouté, il peut y avoir un décalage qui se crée entre l’imaginaire et la réalité. Néanmoins, la nouvelle génération me fait kiffer, ils sont plus ouverts sur le plan de l’Image. Je ne pourrais donc pas te donner de noms. J’ai rencontré beaucoup d’artistes américains. Ils sont très charismatiques, mais un certain nombre n’ont pas le temps pour un photographe français. Ils ne sont pas toujours sérieux dans le travail. Le seul américain qui m’a vraiment plu, c’est Wiz Khalifa. J’ai pu le prendre en photo deux fois, à cinq ans d’intervalle. Il se rappelait de moi et de mes photos. Je vais finalement te lâcher un nom : Booba. Avec lui, tu peux t’amuser je pense, il est charismatique.

 

Twenty : Aurais-tu envie de shooter d’autres personnalités que des artistes ?

Koria : Oui. J’aimerais photographier des acteurs, des gueules. Tout ce qui touche au cinéma me plairait bien. Je recherche davantage le charisme chez les gens, que le succès ou l’exposition.

 

Twenty : Comment s’est passé le tournage au Havre avec Médine ?

Koria : Ça s’est très bien fini. (rires) Les retours sur la cover sont très satisfaisants. Le shooting s’est fait à l’arrache. Médine voulait mettre en avant sa ville. Les paysages industriels y sont très riches au niveau de l’image. Il recherchait l’aspect minier, ouvrier du Havre. Dans le port, il existe un mur où le nom de la ville est écrit en très grand, c’est un endroit emblématique et il voulait qu’on s’en serve pour la pochette. Mais le port étant privé, ça a été compliqué. Nous n’avions pas d’autorisations. Heureusement la météo était plutôt clémente. Le mur était gigantesque. Au bout de cinq minutes, un hélico des sauveteurs est apparu. Nous essayions de nous cacher à chacun de ses passages. (rires) J’utilisais mon drone à ce moment-là, pour shooter la pochette. Au final, le drone n’a pas été retenu, car pas assez qualitatif. Médine est monté et il a commencé à pleuvoir. La rampe glissait, Médine a chuté et s’est cogné à l’arrière de la cuisse. Pour moi, le shooting était fini, il n’arrivait plus à marcher. C’était sans compter sur l’âme de guerrier de Médine, qui est remonté sur la rampe. En très peu de temps, nous avons réussi à choper le bon moment. Je n’ai pu en ressortir que deux-trois bons clichés pour la pochette de l’album. A la fin de la séance, la Police est arrivée. Fin de tournage. Le problème résidait dans l’assurance du port. Heureusement qu’ils ne l’ont pas vu tomber… 60 photos en 45 minutes, c’est peu. On a eu de la chance qu’un des policiers reconnaisse Médine. J’avais peur qu’on m’oblige à supprimer les photos. Ils ont été ultra cool. Je garde un super souvenir de ce shooting très intense.

 

 

Twenty : Te laisse-t-on carte blanche lors des shootings  ?

Koria : Chaque projet est différent. Pour SCH, j’avais peu de temps mais j’étais libre. Son manager m’a appelé en me donnant pour seul indice et consigne le titre de l’album. J’ai eu la chance de pouvoir aller en studio avec lui et Kore pour écouter les albums. Dans d’autres cas, l’artiste vient me voir avec une idée en tête. Il faut surtout avoir à l’esprit que le digital change l’approche de la pochette, qui se retrouve affichée en tout petit sur les plateformes de streaming. Il faut prendre en compte la taille lors de la diffusion. Il faut bien gérer la couleur et l’élément mis en avant pour être remarqué. La cover des projets prend de plus en plus d’importance. L’annonce d’une pochette est devenue un évènement. C’est une pression supplémentaire, mais c’est positif. Auparavant, il fallait que je me batte pour être crédité. Désormais, mon nom est mis en avant.

 

Twenty : Que penses-tu de la pochette de XEU de Vald ?

Koria : Je ne pense pas que j’aurais proposé ça. Mais c’est très bien pour lui, car Vald, c’est quelqu’un de très dur à imager. Ca part dans tous les sens. La pochette de XEU permet de se faire sa propre interprétation. C’est la meilleure cover possible pour lui. Ca a fonctionné, tout le monde en a parlé. Le job est fait. Une pochette doit faire parler. C’est le gars le plus hardcore du rap français selon moi, le plus engagé dans ses propos.

 

Twenty :  Comment expliques-tu que ton travail soit apprécié par les « deux bords » de la musique française, le rap et la chanson française ?

Koria : La donne a changé. Les chefs de projet sont souvent plus jeunes que moi. Ils ont grandi avec le rap et sont ouverts d’esprit. Le rap est en train d’influencer toutes les sphères. Florent Pagny en est le parfait exemple, lui qui a travaillé avec Dany Synthé et Maître Gims. Les covers d’albums de rap sont beaucoup plus modernes que tout ce qui se fait dans la chanson française.

 

Twenty : Toi qui mets en image les rappeurs, t’es-tu dis qu’il fallait changer cette mauvaise image qui leur colle à la peau ?

Koria : Pendant longtemps, je subissais ce que voulait l’artiste. Entre 2000 et 2005, c’était très rue. Le shooting se déroulait en freestyle. Désormais, tout est validé en amont. Je ne rentre plus dans le studio avant de savoir précisément ce qu’on va faire. Je n’ai pas voulu changer leur image. Pas consciemment, tout du moins. Mais étant force de proposition, j’apporte ma propre touche. Je trouve mes références dans les affiches de film, dans la mode et dans les dessins. Je pense que l’image du rap a changé car la nouvelle génération est très ouverte d’esprit. On vit une époque incroyable. Les rappeurs et le public sont prêts à tout. La pochette de Lomepal veut tout dire. Ou celle de Sadek. Le public est décomplexé. Les gens commencent à avoir du goût. Sur Instagram, les covers sont très attendues et commentées.

 

Twenty : Quels sont tes conseils pour un photographe/graphiste en herbe ?

Koria : Les études ne sont pas obligatoires. On apprend énormément en travaillant chez soi. J’en ai passé des nuits blanches sur Photoshop… Je ne comptais pas mes heures. Il faut être passionné. Je n’ai en aucun cas l’impression de travailler. Je suis un privilégié mais j’ai tout fait pour. Pour la photographie, il faut se balader avec un appareil toute ta vie. Pour les studios, il faut bidouiller et apprendre sur le tas. La technique, ça se travaille. J’ai dû faire 500-600 séances photo depuis que j’ai commencé, dans des contextes différents. Je sais ce qui fonctionne ou pas. Il faut donc être passionné et encore une fois ne pas compter les heures. Et si tu veux faire des pochettes d’album, il faut kiffer le rap. Pour conclure, le travail paie.

 

Twenty : Tu as d’autres activités ?

Koria : J’ai réalisé des clips pendant un moment. J’ai très vite arrêté. Les délais et les budgets, c’était n’importe quoi. Je n’aime pas dépendre d’autres personnes. Et c’est le cas dans les grosses productions. Beaucoup de stress pour gagner pas grand chose. Je me concentre désormais sur ce que je sais faire, la photo et le graphisme.

 

Twenty : Le mot de la fin ?

Koria : Merci à Twenty. Je constate que les médias sont de plus en plus ouverts d’esprit. Derrière un artiste, il y a des beatmakers, des photographes, des graphistes, des réalisateurs.. L’image, c’est très très important dans la musique aujourd’hui. Merci beaucoup à tous ceux qui font l’effort de se renseigner sur le milieu et de poser des questions. C’était un grand plaisir.

 

 

 

Propos recueillis par Esteban de Azevedo, 20 ans.

Twitter : https://twitter.com/Futureonmyback

Rechercher

×