Naïa Combary : "Sur Instagram, j’essaie de créer des images qui évoquent les sensations que je peux éprouver au quotidien"

Twenty a pu s'entretenir avec Naïa Combary, créatrice du projet @theorie_365, une artiste tout feu tout flamme, qui déconstruit notre obsession du paraître et interroge nos envies de flamber.
28/11/2018

 

 

Si vous avez l’habitude de flâner dans Paris, ou sur Instagram, vous avez peut-être déjà croisé Naïa Combary, une artiste de vingt-huit ans qui, après une longue réflexion sur les femmes et leur image, propose une performance originale et novatrice sur la consommation et le regard d’autrui dans notre société. Vous n’avez pas pu la manquer : un costume aux motifs de flammes dans les rues de la capitale, ça ne vous dit rien ? Cette artiste porte les mêmes vêtements tous les jours depuis sept mois, et prolonge la performance pendant une année entière. Choisir d’être visible, d’être remarquée et regardée pour une différence, c’est le parti pris de Naïa Combary, qui documente chaque jour son expérience sur le réseau social « de l’image par excellence » : Instagram. Nous avons eu la chance de lui poser quelques questions sur ce projet artistique qui traduit sa vision et son ressenti sur nos habitudes de consommation. 

 

 

TWENTY : Comment est venue l’idée de cette performance, et en quoi consiste-t-elle ?

Naïa Combary : Ça a été spontané et fulgurant. Mais en fait, avec le recul, je me rends compte que c’est le résultat d’une réflexion autour des femmes et de leur image dans la société. Depuis plusieurs années, j’explore différents médiums liés à l’image : photos, vidéos, films. Et je mets toujours en scène des filles et des femmes qui cherchent à se libérer. Cette fois, j’ai voulu m’attaquer à la réalité, mais toujours en passant par le prisme de l’image. Concrètement, depuis le mois d’avril, chaque jour, je mets le même costume et je sors de chez moi. Je vis ma vie normale avec : je travaille, je fais mes courses, je me balade, je vois mes amis. Au début, j’avais dessiné ce vêtement pour une autre performance qui impliquait des costumes, et j’ai fait réaliser une première version par ma mère qui est couturière. Lorsque j’ai essayé le costume pour voir ce que ça donnait, je me suis dit « Il est super, mais jamais je n’oserais porter ça ! ». Et tout de suite, j’ai eu comme un flash et je me suis dit « Mais pourquoi tu penses comme ça ? C’est ce dont tu as peur, c’est ce que tu ne veux pas faire. Donc, tu dois le porter. Tu vas le porter pendant un an, et on va voir ce que ça va donner. C’est un geste simple, mais tout y est ». C’était un moment jubilatoire. Tout a pris sens : l’image, l’identité, le temps, l’époque. Cette fois, il n’y avait plus de distance entre ma production et moi. Tout a fusionné. En fait, c’est comme un uniforme, et j’essaie au maximum de documenter cette performance en postant une image par jour sur mon compte Instagram @theorie_365.

 

TWENTY : D’ailleurs, pourquoi avoir choisi Instagram et pas un autre réseau social pour documenter ton projet artistique ?

Naïa Combary : Instagram est le média de consommation et de l’image par excellence. Ce réseau social est très présent dans ma vie quotidienne, que ce soit dans le cadre personnel ou professionnel. On se laisse influencer, on se perd dans les différents flux. On montre notre meilleure vie, on crée des personnages : c’est un endroit de mise en scène finalement, comme un espace public parallèle. Instagram est une plateforme que je trouve aliénante, elle est génératrice d’angoisses et de désirs. L’utiliser c’est aussi, pour moi, chercher à renverser ce rapport étouffant et à proposer d’autres images.

 

TWENTY : Est-ce qu’il y a une différence entre ton expérience sur Instagram et ton expérience dans la vie de tous les jours ?

Naïa Combary : Je parlerais plus d’emboîtement. Sur Instagram, j’essaie de créer des images qui évoquent les sensations que je peux éprouver au quotidien. C’est un lieu d’expérimentations. Deux réalités se dessinent simultanément : réelle, virtuelle, intérieure, extérieure. Mais les deux s’entrecoupent en permanence. Et ça m’a aussi permis de créer des liens avec des gens qui se posent ce genre de questions.

 

 

TWENTY : Pourquoi avoir choisi un costume masculin ?

Naïa Combary : C’est surtout la fusion de deux concepts que je trouve fascinante. C’est un uniforme couvrant, connoté, mais qui me rend très visible. Le costume masculin est un choix évident. C'est un classique que l’on relie aux liens qu’entretiennent les femmes avec la mode. Le costume a plus d’une fois été un symbole d’affirmation, de pouvoir, de résistance et de renversement des règles. C’est l’outil du pouvoir, des codes et de la hiérarchie.

 

TWENTY : Et le motif des flammes ?

Naïa Combary : J’aime le symbolisme du feu, c’est l’élément originel. Aujourd’hui, les gens s’habillent en fonction des occasions, de leur statut social ou de leur état d’esprit, alors on peut dire qu’il reflète autant mon intériorité que mon époque. C’est comme si le costume brûlait, comme si je détruisais mon image.

 

TWENTY : Quel message veux-tu transmettre lorsque tu portes ce costume ?

Naïa Combary : C’est difficile de transmettre un seul message. Pour moi, c’est un peu une façon de déconstruire mon identité, mes conditionnements et d’interroger mon époque. Il y a évidemment des aspects anti-consommateurs et féministes assumés. Après, je pense que chacun peut le percevoir différemment. Mais j’ai la sensation de poser des questions, de proposer des ouvertures.

 

 

TWENTY : Quelles sont les réactions que tu vis au quotidien dans l’espace public ?

Naïa Combary : Les réactions sont différentes selon les quartiers où je me trouve, mais la plupart du temps c’est plutôt positif : surprise, étonnement, amusement. On me demande très fréquemment où je l’ai acheté, c’est un vrai vecteur de connexion. Dans le métro, les gens ont souvent l’impression que je vais me mettre à chanter ou faire un numéro. Il y a une sorte de trouble sur mon statut : j’ai une allure de personnage alors que je reste moi-même. Je crois que la personne qui m’a le plus touchée, c’est une petite fille de six ans qui tenait la main de son père. Elle s’est figée et m’a fixée avec un air stupéfait. J’avais l’impression qu’elle se disait « Ah mais on a le droit de faire ça ? J’ai le droit de faire ça aussi plus tard ? ». Son père la regardait en souriant. C’est vraiment le genre de réaction que je recherche : que quelqu’un s’autorise à faire quelque chose qu’il pense lui être interdit.

 

TWENTY : Tu portes ce costume depuis sept mois déjà, ta relation avec la consommation, les vêtements et le regard d’autrui a-t-elle évolué ?

Naïa Combary : J’ai l’impression d’être moi-même depuis que je porte ce costume. C’est comme si avant, j’étais déguisée par les autres. J’ai toujours aimé me documenter sur la mode, que ce soit celle des podiums ou celle de la rue, mais je n’ai jamais été une grande consommatrice, j’ai toujours eu peu de moyens. Comme tout le monde, j’ai déjà fait des achats compulsifs et eu des désirs incontrôlés pour des choses matérielles, j’ai déjà eu de la frustration, de l’envie, et j’étais souvent contrariée quand je devais m’habiller le matin. Mais ce qui est le plus fort dans ce projet, c'est de renverser le regard des autres et le regard que l’on porte sur soi-même. Maintenant, quand je marche dans la rue, je me sens plus forte, j’ai moins peur, je me sens protégée et en accord avec mes convictions. Cette performance m’a donné confiance en mes actes et m’a confortée dans mes choix.

 

 

TWENTY : Comment perçois-tu la fin de cette performance ?

Naïa Combary : Je ne peux pas trop en dire, des surprises vont arriver !

 

TWENTY : Un dernier mot pour la fin ?

Naïa Combary :

« Take the power back.

Enjoy your own tragedy.

Breathe, just breathe

and imagine something new. »

« Reprends le pouvoir.

Tire profit de tes malheurs.

Respire, simplement

et imagine quelque chose de nouveau. »

Extrait de Mount Olympus, de Jan Fabre.

 

Et Pour suivre sa performance sur Instagram, ça se passe ici : @theorie_365

 

Par Kenza Helal-Hocke

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