Nathan Ambrosioni : comment j'ai réalisé mon premier film à 17 ans

Nous nous sommes entretenus avec Nathan Ambrosioni, 19 ans, réalisateur au talent prometteur, pour parler de son premier long métrage, Les Drapeaux de Papier. Rencontre.
10/03/2019

 

 

C’est un lundi gris de février, comme il en existe tant sur Paris. Nous retrouvons le jeune réalisateur de dix-neuf ans accoudé à la table d’un café près du Cirque d’Hiver, nous sommes en retard mais le jeune homme nous accueille le sourire aux lèvres, le téléphone sur la tempe. Il vient de finir une interview et nous annonce en riant que nous sommes les derniers de la journée, nous en profiterons pour nous entretenir longuement avec lui de son premier long-métrage Les Drapeaux de Papier, allant même jusqu’à continuer la conversation animée sur le trottoir, avant de nous séparer à l’apparition d’une bruine parisienne. 

 

Twenty : Est-ce que tu pourrais nous en dire un peu plus sur toi ?

Nathan Ambrosioni : Je m’appelle Nathan ,j’ai deux-neuf ans, je suis née à Grasse, j’ai toujours vécu dans le Sud de la France et je viens de réaliser mon premier long-métrage Les Drapeaux de Papier.

 

T : Tu réalises ton premier long-métrage à dix-huit ans, l’année du BAC. Comment on combine les deux ?

N.A : J’ai commencé à écrire le film en Décembre 2016 pendant ma terminale. J’étais en BAC littéraire. J’avais dix-sept ans lors de l’écriture et j’ai rencontré ma productrice à ce moment là. On est parti en financement avant le Bac. J’ai eu mon bac et d’autres financement sont arrivés alors j’ai tout de suite enchaîné sur la préparation et le tournage du film. On s’accommode des deux, mes parents tenaient absolument à ce que j’ai le bac, pour avoir un diplôme, un bagage.

 

T : Tu avais quand même prévu la suite…

N.A : J’ai toujours dit à tout le monde que je ferai du cinéma, surtout à mes profs. Je m’étais quand même inscrit en fac mais avec le système de tirage au sort je n’avais pas eu les facs, les BTS ou les écoles que je voulais. j’ai eu une fac mais elle ne m’intéressait pas, ce qui m’a conforté dans l’idée que je devais vraiment faire le film.

 

T : Comment on fait pour trouver une productrice ?

N.A : Mes parents ne sont pas du milieu et dans le Sud de la France, il n’existe pas le même dynamisme de production qu’en région parisienne. J’ai écris le scénario et je l’ai envoyé à des productions en ciblant celles qui commençaient à faire des longs, qui faisaient des films que j’aimais, très indé, un peu auteur. J’ai appelé toutes les semaines pour leur dire de lire mon scénario, j’ai insisté et finalement ma productrice m’a appelé en me donnant rendez-vous à Paris pour parler du film. Je l’ai convaincu et on a fait le film.

 

T : J’ai lu que tu étais un amoureux de films d’horreur, pourquoi ne pas avoir fait un premier film sur ce thème ?

N.A : Je n’ai rien pris du cinéma d’horreur mais c’est ce genre qui a été ma clé d’entrée dans le cinéma. J’ai vu le film Esther quand j’avais douze ans, et je me suis dit que c’était incroyable ce que le cinéma pouvait te faire ressentir. Je suis moins spécifique aujourd’hui, mais ça m’a aidé à me construire. Le déclic s’est fait avec Mommy de Xavier Dolan, à la base j’y allais avec ma mère pour lui faire plaisir, à la fête des mères. Le film m’a complètement transporté et j’ai été sidéré par l’émotion. C’est à ce moment que j’ai élargi mes goûts. J’ai découvert Jacques Audiard, Terrence Malick…

T : La comparaison avec Xavier Dolan (qui a réalisé son premier film J’ai tué ma mère à 19 ans) ne te fait pas peur ?

N.A : (Il rit) On me la fait beaucoup en ce moment. C’est un peu dommage d’être déjà rangé dans une case si vite, on peut faire la comparaison de l’âge mais c’est tout. Nos thèmes n’ont rien à voir. J’aime beaucoup Xavier Dolan, le fait qu’il ait fait un premier film très jeune m’a plus inspiré qu’autre chose. S’il peut le faire, pourquoi pas moi ?

 

T : Tu es le plus jeune réalisateur à recevoir l’avance sur recettes du CNC. Comment on la décroche ?

N.A : J’en suis fier, c’est une belle victoire. La production monte et envoie le dossier du film et là ce n’est plus une question d’âge, on doit simplement attendre un retour. Une fois sélectionné, on passe un oral devant un jury de professionnels. Ils ont été surpris par ma jeunesse mais ils se sont vite concentré sur mon projet de film et ma présentation et m’ont posé tout un tas de questions...

 

T : Lequel était le plus stressant l’oral du BAC ou celui du CNC ?

N.A : Je me suis inspiré de celui du bac, mais je suis plutôt à l’aise à l’oral, surtout que j’ai eu des super notes à ceux du BAC. Pour répondre à ta question, c’est le CNC qui est le plus stressant. C’était très intimidant parce qu’en plus d’être des professionnels du milieu, ils avaient le destin de mon film entre leurs mains.

 

T : Tu as scénarisé le film, mais comment on fait pour s’imposer en tant que réalisateur ?

N.A : Je l’ai vraiment écrit pour le réaliser. Je ne me suis jamais considéré comme scénariste. Je me vois plus comme un auteur-réalisateur et je leur ai dit dès le début que je le réaliserai. La production a vu mes courts-métrages, j’avais fait une note d’intention pour leur montrer à quoi le film ressemblerait et ils m’ont fait confiance. Ce n’est même pas une question d’âge, quand tu produis un premier film avec un inconnu le facteur risque est toujours présent.

Avec ma productrice je n’ai jamais eu de soucis, par contre avec certains financiers ça n’a pas été tout rose, en partie à cause de mon âge et aussi à cause du sujet du film…

 

T : Justement, pourquoi me pas avoir choisi d’écrire sur des personnages de ton âge ?

N.A : Je ne crois pas à ce truc qu’il faut avoir vécu les choses pour pouvoir les écrire et savoir les traiter. Je me questionnais sur la notion de liberté, ça faisait écho avec ma sœur, j’avais plein de points personnels dans cette histoire. On a pas besoin de passer par la case prison pour faire des films sur les ex-taulards. Il faut évidemment faire un travail de recherche, connaître son sujet pour se lancer. J’avais vraiment envie d’écrire là-dessus parce que la liberté faisait partie de mes questionnements et j’étais tombé sur cet article de presse qui était le portrait d’un détenu qui faisait une sortie sèche, c’est à dire une sortie de prison sans aide de réinsertion. Le portrait m’a bouleversé et ses questions se reflétaient avec les miennes. Tout est devenu évident, j’ai donc fait beaucoup de recherches sur ces détenus et je me suis rendu compte que finalement ce sont comme des adolescents lâchés dans la nature. Mon personnage a plus un statut de petit frère comparé à sa sœur, puisqu’il doit se construire sans structure et sans base, dans le corps d’un trentenaire avec la mentalité d’un ado de seize ans.

 

T : Comment on gère un premier tournage de long-métrage avec une équipe technique professionnelle et des acteurs chevronnés ?

N.A : On appréhende. On a pas eu de préparation ni de répétitions avec les comédiens. Le film s’est fait rapidement , en vingt-quatre jours avec un petit budget. J’ai énormément travaillé en amont, faute de prépa mais j’ai pu faire mon découpage avec le chef opérateur. Le premier jour j’étais fébrile et je me demandais si l’équipe allait m’écouter, si elle allait me faire confiance. Heureusement j’ai pu choisir mon équipe, je voulais absolument choisir les chefs de poste et les comédiens pour qui j’avais écris les rôles. Tout s’est bien passé, l’équipe était bienveillante et professionnelle.

 

T : Tu as réussi à  avoir l’espace pour travailler avec tes comédiens, étant donné que tu n’as pas eu de répétitions en amont ?

N.A : Le film est sur eux, donc il fallait toujours qu’on soit avec eux. J’ai eu de la chance d’avoir des comédiens formidables, Noémie Merlant et Guillaume Gouix. J’ai réussi a être autant avec eux qu’avec mon équipe technique. Le tournage étant court, on a réussi à créer une dynamique où tout le monde pouvait travailler ensemble efficacement et dans un énergie en phase les uns avec les autres. C’était une expérience très enrichissante, j’ai beaucoup appris et je garde de ce tournage un souvenir très fort.

 

T : D’où vient le titre Les Drapeaux de Papier ?

N.A : Il vient du seul personnage qui n’est pas présent dans le film, la mère. Elle envoie à sa fille des lettres et ces drapeaux de sa retraite silencieuse au Tibet, elle y meurt d’ailleurs. J’avais besoin qu’il manque quelqu’un physiquement pour que ça soit encore plus dur pour eux de recoller les morceaux. Le manque de cette figure forte était essentiel pour moi, sans qu’elle hante le film. Ils continuent à vivre et chercher leur liberté. Ce sont des personnages très seuls, lui sort de prison mais ne sait pas comment vivre cette nouvelle « liberté » et elle s’enferme dans cette vie et cette maison, c’est sa prison à elle. Ils s’aident mutuellement.

 

T : Tu as 19 ans, mais avoir 20 ans qu’est-ce que ça signifie pour toi en 2019 ?

N.A : J’aime bien cette question. C’est difficile de te répondre, je pense que c’est être un peu perdu. Je ne suis pas d’une nature pessimiste ou misérabiliste, je pense qu’être jeune aujourd’hui ça signifie qu’il faut agir, c’est être responsable et se prendre en main.Je ne me sens pour l’instant pas légitime de faire du cinéma militant à proprement parlé mais je pense que qu’on le veuille ou non, il y a une part de militantisme ou de réalisme social dans chaque film. C’est important de faire ces films et de parler de ces problématiques, c’est important de faire des choses pour les autres et dans une certaine mesure de les aider en mettant leurs situations en lumière.

 

T : Le film a reçu le Prix Jean-Claude Brialy (Prix du public) au Festival Premiers Plans d’Angers. Des projets pour la suite ?

N.A : On a été très bien reçu à Angers, c’était très euphorisant comme sensation, de voir cette salle pleine et réceptive au film. J’ai suis heureux d’avoir reçu ce prix. On a une projection du film prévue dans une prison, alors j’appréhende un peu, le public du Festival d’Angers n’est pas le même que celui de la prison. Le cinéma c’est une activité exceptionnelle pour eux. J’ai hâte des retours des détenus. Je suis déjà en écriture de mon second long-métrage avec une co-scénariste, l’écriture est bien avancée.

 

 

Les Drapeaux de Papier, actuellement en salle.

 

 

Par Lisa Durand

 

 

Rechercher

×