Pourquoi et comment j'ai décidé d'ouvrir une bibliothèque LGBT

Albane, 24 ans, a ouvert cet été la première bibliothèque LGBT de Paris... rencontre !
18/10/2018

 

 

TWENTY : Est-ce que tu peux te présenter brièvement ? 

Albane : Bon alors je m’appelle Albane, 24 ans, je suis scénariste et autrice. J’ai vécu en Russie de mes six à onze ans, j’ai fait mon secondaire et ma licence à Paris, et mon Master en écriture à la Central Saint Martins, à Londres. J’écris depuis toujours, du coup je me suis tournée vers le scénario, pour pouvoir manger autre chose que mes mains. Bon…mon premier roman sort en septembre 2019. On ne se refait pas.

 

TWENTY : D'où t'es venue l'idée de fonder une bibliothèque LGBT+ ? Tu as ressenti une demande, de la part de la communauté, ou bien l'as tu simplement anticipée ? Toi, c'est quelque chose que tu aurais aimé avoir, plus jeunes, pour te construire et évoluer ?  

Albane : L’idée m’est venue en me demandant en quoi j’allais pouvoir transformer mes innombrables livres. Pendant quelques jours, en rigolant, je disais à mes potes « imagine, je monte une bibliothèque LGBT+ ». De rires en aiguille, j’ai passé quelques coups de fils et les dates étaient posées. Il manquait tout le reste, c’était flippant et génial de s’y mettre enfin. À part partager des lectures qui m’ont marquées, oui l’idée était de créer quelque chose que je n’avais pas eu. C’est vrai que quand on tape « livre gay » sur Amazon, on trouve des trucs qui ont l’air assez cheap, c’est dur de trouver les titres intéressants si on ne nous les conseille pas. On finit toujours par trouver quand on cherche vraiment, mais on a pas tous des heures sous la main pour remplacer notre roman de l’été « Marc rencontre Emma » par quelque chose qui nous ressemble. Du coup, j’ai eu envie de donner un coup de main.

 

Penses-tu qu'en France nous manquions de littérature LGBT+ de la même manière que notre vocabulaire LGBT+ est réduit, par rapport aux anglo-saxons, que nous sommes moins avancées, d'un point de vue universitaire, en Gender Studies ? 

Albane : Je pense qu’on manque de littérature LGBTQ+ en France comme partout, de façon générale. Il y a des pays plus en retard, on a déjà pas mal d’auteur.e.s, et c’est génial. La vraie différence avec les anglo-saxons, c’est la visibilité. À Londres, quand je rentre dans une librairie, je vais trouver ce que je cherche facilement, parce que les livres sont mis en valeur. En France, si ce n’est pas En finir avec Eddy Bellegueule ou Le Bleu est une couleur chaude, tu vas galérer à trouver des bons titres sur les présentoirs. C’est pour ça que des librairies comme Les Mots À la Bouche et Violette et Co sont importantes.

 

 

TWENTY : A quoi attribues-tu ce manque ? C'est culturel ? La France est plus "macho" que les anglo saxons, de part ses origines latines ? 

Albane : Alors déjà je pense qu’il faut faire la part des choses, Londres n’est pas l’ensemble des pays anglo-saxons. Oui on peut s’y balader en affichant son genre et sa sexualité comme on l’entend, mais je doute que cette généralité s’applique à toutes les régions d’Angleterre, encore moins d’Irlande ou d’Écosse. De plus, le pays où j’ai vécu où j’ai ressenti le moins d’homophobie est le Portugal. Si ça, ce n’est pas un pays latin…Si la France est en retard, je ne peux pas vraiment l’expliquer. Il faut que le changement passe par l’acceptation de soi. C’est en rencontrant des gens qui sont pareils, des livres auxquels on peut s’identifier, des soirées qui permettent de se réunir que les pensées évolueront. J’espère.

 

TWENTY : Comment fais-tu, pour trouver des livres ? Des dons ? Des achats ? Tu as obtenu des financements ? 

Albane : Comme je l’ai dit, j’avais déjà un joli stock avec ma collection perso. J’ai eu des dons de la part de la librairie Violette et Co, des éditions Des Ailes pour un Tracteur, de l’autrice Laura de B., etc. On a eu la chance de tomber au moment de la brocante de livres LGBT+ de Violette et Co, ce qui a pas mal allégé notre budget. Ensuite on a pu acheter tout le reste neuf et d’occasion grâce à notre campagne Ulule, qui a plutôt très bien fonctionné.

 

 

TWENTY : Tu as établi une liste ? Est-ce qu'il y a des critères particuliers ? Est-ce qu'il te manque des livres que tu adorerais trouver ? Lesquels ? 

Albane : J’avais une toute petite liste de livres que j’avais toujours voulu lire, mais ensuite il a fallu fouiller un peu plus. Je n’avais aucun critère particulier, si ce n’est évidemment la thématique LGBT+. Ensuite, je fonctionne au feeling. Un titre, une couverture, une citation, une recommandation. Alors, je suis ravie de la suite de cette question, parce que OUI. Il me manque deux bandes dessinées que je RÊVE de trouver: En Italie il n’y a que de vrais hommes et Triangle rose. Les deux ne sont plus tirées et je ne les trouve nulle part. Ça me hante de penser que quelqu’un quelque part les retient enfermées dans un placard, inconscient.e de sa chance…

 

TWENTY : Ce sont plus des ouvrages de fiction ou des essais ?

Albane : Aucune préférence là-dessus. J’adorerais qu’on vienne à la Bibliothèqueer pour faire des recherches pour un exposé, son mémoire, ou autres… Bon, en plein mois de juillet, ça me semblerait étonnant, mais pour une prochaine édition. Du coup j’ai pas mal d’essais et d’ouvrages de non-fiction. Il faut être inclusive, même dans les genres littéraires.

 

 

TWENTY : Tu trouves que nous manquons de représentations positives LGBT+ dans la littérature ? Cette bibliothèque est-elle, à tes yeux, également un rappel du rôle capital de la lecture dans le développement psychique des individus et leur manière d'appréhender le monde ? 

Albane : Effectivement, même pour les gens « du milieu », il y a peu de références populaires dans la littérature. Pour l’audiovisuel, c’est plus riche et plus simple. Encore une fois, c’est une question de visibilité. Quand il faut passer du temps à faire des recherches à chaque fois qu’on veut un livre, on finit par se tourner vers des divertissements plus mis en valeur. Là, on voit des affiches pour Love, Simon et La Désobéissance dans le métro parisien, mais on ne parle jamais des livres dont ils sont adaptés. Effectivement, il y a ce côté initiateur de la lecture. Petite, j’écrivais mes propres magazines lesbiens sans vraiment comprendre ce que je faisais, faute de pouvoir mettre des mots ou des livres sur ce que je ressentais. On critique beaucoup les séries qui mettent un ou deux personnages queer « pour la forme », mais c’est une bonne chose. Il faut s’habituer à un monde inclusif, c’est quand même assez nouveau, et ça peut aider beaucoup de jeunes à se comprendre et s’accepter.

 

 

TWENTY : Ce sont quoi, pour toi, les 3 livres à lire de toute urgence ?

Albane : On va rester dans les livres LGBT+, sinon ça va me prendre des heures ! Absolument Les Argonautes de Maggie Nelson. À lire en anglais pour les plus courageux. Une reflexion sur le genre, la sexualité et la vie dans sa diversité des sensations. L’Affamée, de Violette Leduc, pour la pureté des sentiments. Et En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis, pour la force de l’écriture. Deux sur trois…tu vois qu’on écrit de bons livres LGBT+ en France !

Et sinon, de l’Amour de Stendhal. Mais avec Stendhal, il n’y a jamais d’urgence…

 

TWENTY : Tu auras un stand à la gay pride, qui se tiendra ce week-end ? 

Albane : J’adorerais…un jour. Là, je préfère suivre et profiter de chaque char ! Histoire de me garder du temps pour préparer une première édition mémorable de la Bibliothèqueer.

 

 

Propos receuillis par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

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