Ravers rêveurs : c'était quoi avoir 20 ans dans les 90s, en France ?

Twenty a eu la chance de s'entretenir avec le photographe et artiste plasticien Olivier Degorce, à l'occasion de la sortie de son livre "Plastic Dreams", compilation de souvenirs au temps rêvé des premières raves françaises.
22/03/2018

 

 

TWENTY : T’étais où à 20 ans ? Comment est arrivé ta fascination pour la musique électronique ?

Olivier Degorce : Je viens de la génération post-punk et électro avec notamment Kraftwerk, j’écoutais aussi beaucoup de jazz contemporain. C’était une génération hyper ouverte à différents styles musicaux. J’ai commencé à écouter de l’Acid House en 1987-1988 et j’ai dit « Waow  mais qu’est ce que c’est que ce truc ? ». C’est l’arrivé d’un mouvement qui n’a pas de codes, pas d’apparat, qui lissait toutes les catégories sociales, ça réunissait tout le monde ! Tu venais de n’importe où, tu t’habillais n’importe comment… On venait pour écouter la musique c’est ça qui nous intéressait. Y’avait un réel bouillonnement créatif : chaque semaine tu voyais arriver un nouveau style. Je crois que c’est mon voisin qui m’a emmené à ma première rave, je me rappelle très bien d’une fête en sous sol près du métro Jean Jaurès. Tout était plongé dans le noir, la musique sortait de n’importe où, il n’y avait pas de scène comme on fait actuellement. En cherchant, il s’avère que le DJ c’était un mec comme nous, pas de lumières, pas de mise en scène, ce qui casse les codes de la vision centrale du concert.

 

 

TWENTY : C’était quoi la scène photo à l’époque ?

Olivier Degorce : Il faut rappeler l’absence quasi totale de communication visuelle dans ce milieu : on fonctionnait beaucoup avec des flyers, le bouche à oreille, Radio FG… Donc pas vraiment la nécessité de documenter ce phénomène en photo. Personnellement j’ai commencé par faire des images dans le vide, seulement réservées à mes « archives personnelles », sans projets particuliers. Au niveau de la scène photo, c’était surtout des gens non photographes qui avaient un appareil. Moi par exemple, je suis plasticien à la base, c’est quelque chose que j’ai vécu de l’intérieur parce que je suis amoureux de la musique. J’avais l’impression de « photographier la musique » : une image évoquait un son, la couleur d’un mix. À coté de ça, tu pouvais voir certains photographes pro’, mandatés par des médias avec une approche totalement différente : le mec arrivait avec un gros flash et un appareil en bandouillère, il restait 5/10 min sur place pour prendre une photo de la foule et il repartait immédiatement. Moi, ce qui m’intéressait, c’était l’instant, être au plus près du public et des DJs et non pas de faire des images de groupes, d’autant plus compliqué à réaliser étant donné le manque de luminosité.

 

 

Rave à l’aqualand de Gif-sur-Yvette, 1992  - Olivier Degorce - Plastic Dreams - Headbangers Publishing 

 

 

Sextoy & la Bourette (FR), American Center, Paris, 1995    

Olivier Degorce - Plastic Dreams - Headbangers Publishing

 

 

TWENTY : Justement, comment tu t’y prenais pour documenter la scène de cette « musique sans visages » ? 

Olivier Degorce : J’ai 2 façons de faire des photos : avec des petits appareils ou avec mon reflex pour les interviews. Quand je partais en soirée c’est avec mon argentique et je faisais environ 3-4 photos par soirées. C’est pour ma collection perso, je pars pas avec l’objectif de shooter. En tant que photographe, je dois émettre quelque chose, je ne me cache pas derrière un objectif, je fais les photos à bout de bras : que la personne regarde l’objectif ou pas, il n’a pas le temps d’avoir une attitude, ce qui ressort c’est de l’instantané, c’est très sincère. Il faut rappeler qu’il y a beaucoup d’humilité dans le milieu à l’époque alors que certains sont devenus d’immenses stars. Ce qui ressort de l’ouvrage c’est la spontanéité, la liberté et l’insouciance des années 90.

 

 

Jeff Mills (US), Radio FG, rue Rébeval, Paris, 1994    

Olivier Degorce - Plastic Dreams - Headbangers Publishing

 

 

 

TWENTY : Parmis tous ces visages, on repère des têtes connus. Est ce que tu peux me parler de cette photo de Jeff Mills ?

Olivier Degorce : Cette photo m’amuse, on est en 1992 et il faut remettre les choses dans leur contexte : nous sommes dans le premier local de Radio FG dans la rue Rébeval, on voit des fils qui dépassent, les platines sont installées sur une table de camping, pas de pochette sur les disques, le vieux logo FG… C’est assez cheap et pourtant il y a ce mec au milieu, toujours bien sappé, en chemise, pantalon à pinces. Il sortait de l’aéroport et venait mixer des disques incroyables à 100 à l’heure, ça tournait vite en ce début des années 1990. Des mains de félins, c’est Jeff Mills quoi. On sent toute la dextérité du mec, c’est hyper précis dans un bordel. Il les mixe alors qu’il a la tête dans le bac de disques, y’a que lui qui fait ça.

 

 

TWENTY : Qu’est ce qui t’as poussé à publier ce livre ?

Olivier Degorce : En 1997 j’ai 180 clichés de DJs, je fais de grand tirages et je vais voir le magazine Crash (qui traitait de cyberculture / électronique /art contemporain). On constate l’absence de documentation et d’ouvrage sur le sujet donc on décide de regrouper ces photos dans un premier livre « Normal People ». Le secteur de l’édition en France dans la musique c’est assez compliqué… À l’étranger il y a beaucoup plus d’offres, beaucoup plus de demandes. Suite aux récentes expositions sur le mouvement, j’ai eu l’idée d’un nouvel ouvrage depuis environ 4 ans et je cherchais un éditeur, il me fallait quelqu’un qui connaisse le milieu. J’ai naturellement pensé à Pedro Winter que j’ai pu côtoyer pendant ces années et qui apparait plusieurs fois dans l’ouvrage, je suis venu dans ses bureaux, je lui ai proposé l’idée et il a dit banco ! Il est composé de 444 photos, toutes indexées à la fin avec le nom de l’artiste et, très important à mes yeux, la mention du lieu qui raconte une histoire. J’ai rajouté toute la partie 98 / 99 avec des artistes plus contemporains comme Etienne de Crecy, Daft Punk, Alex Gopher, Basement Jaxx, Chemical Brothers… Plastic Dreams, c’est Pedro qui a trouvé le titre. C’est une référence à un morceau de 1992 de Jaydee, un truc que tout le monde connaissait qui était joué aussi bien par des DJs house, techno, trance ou hip hop, un morceau fédérateur à l’image de ce mouvement (https://www.youtube.com/watch?v=jy1YDMBNfdU).

 

 

TWENTY : Tu as toi même fait de la musique sous différents pseudos, quel regard portes-tu sur la scène house d’aujourd’hui qui reprend vos codes ? Sur le retour des raves ?

Olivier Degorce : J’ai vécu les années 90 comme une sorte de bouillonnement culturel : je suis plasticien, je photographie, je suis musicien, je fais des habillages sonores pour les radios, des expos…une sorte de slasheur avant l’heure ! Ce qui m’intéressait c’est d’être autant acteur que témoin. L’Acid House c’était un mouvement qui remettait en cause ce qui a été fait musicalement avant nous : la musique hippie, psyché on s’en foutait. On sent beaucoup de respect et de bienveillance de la part de votre génération par rapport à ce mouvement alors que nous on se considérait un peu comme des branleurs. En 2018, tous les jours de nouvelles choses sont inventés, il y’a toujours une âme nouvelle, et depuis 10 ans on attend un truc qui vient casser notre musique. Un nouveau son ? Une nouvelle façon d’écouter la musique ? Un endroit ? Un contexte ? Peut être que l’enjeu de votre génération ce n’est justement pas d’inventer des choses nouvelles, c’est d’avancer dans un univers aplanit, en quelque sorte facilité par Internet, vous êtes beaucoup plus riches musicalement que nous. C’est ça votre style, c’est s’adapter, c’est être des bibliothèques musicales ambulantes.

 

 

Le Queen, Paris, 1995 Olivier Degorce - Plastic Dreams - Headbangers Publishing   

 

 

TWENTY : On peut aussi constater un retour à l’argentique et/ou au caméscope, le tout largement diffusé via un média comme Instagram ?

Olivier Degorce :  Je me sens assez proche de ce qui se fait sur Instagram, moi aussi j’avais l’habitude de prendre ma bouffe en photo, ma vie, un verre, un reflet etc. Seulement c’était pour mon usage personnel, on avait aucunes raisons et aucun moyen de diffuser ça.  À l’occasion de la sortie du livre, on lance une page Instagram @degorceolivier (https://www.instagram.com/degorceolivier/?hl=fr) pour dévoiler une partie des photos de l’ouvrage. Ce qui est intéressant avec l’argentique c’est que le résultat n’est pas la réalité : tu as beaucoup plus de définition & de réalisme avec l’appareil numérique. On a tous un truc de coeur avec cette texture argentique, un grain, des couleurs… On essaie de redonner une esthétique qui produit un effet de « nostalgie ».

 

 

TWENTY : Pour finir, c’est quoi avoir 20 ans ?

Olivier Degorce : S’éclater ? Faut être insouciant, découvrir, être ouvert, vous avez beaucoup plus d’aide donc profitez en pour faire quelque chose de beau, de faire quelque chose à vous, donc À VOUS ! Et il est inutile d’avoir peur de vieillir : j’ai toujours l’impression d’avoir 20 ans dans ma tête.

 

 

The Chemicals Brothers (GB), toit terrasse de radio Nova, Paris, 1997     Olivier Degorce - Plastic Dreams - Headbangers Publishing

 

 

 

 

Olivier Degorce - Plastic Dreams - Headbangers Publishing

Plastic Dreams, 550 pages, 444 photos, classés par année chronologique de 1992 à 1999.

 

 

Propos recueillis par Sébastien Bouchereau, 24 ans, DJ nostalgique (de cette époque qu'il n'a même pas connue)... 

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