Moi, Juliette, 22 ans, droguée repentie

Juliette a bien connu les plaisirs et les affres de la drogue. Aujourd’hui, elle en est revenue, et se livre dans ce récit, à mots découverts. Veni, Vedi, Vici, pour elle, la drogue, c’est déjà le passé. Snif ?
08/01/2017

 

Montreuil, octobre 2010, 1h du matin. Un quarantenaire en costume de vampire m’invite à lécher la mince traînée de poudre qu’il vient de déposer dans le creux de sa main. J’ai seize ans, je suis en terminale, et je m’exécute, avec la docilité d’une bonne élève, que je suis et que j’ai toujours été. C’est amer. Je grimace. Moins d’une heure plus tard, me voilà, électrique, sur la piste de danse, attachée au corps de ce garçon, où dégouline sur son cou en sueur, les restes d’une peinture de guerre, que j'embrasse. J’ai besoin qu’on me touche, besoin de gober les lumières de la pièce, besoin de faire corps avec le cosmos. Mes pupilles épousent l’infini. Autour de moi, ça danse, ça parle, un type à moitié nu déclame des vers dans une langue qui m’est inconnue. Je ne cherche plus à comprendre. Je ne suis que sensation. Mes mâchoires agissent, indépendantes de ma volonté, et claquent au rythme des beats qui font vibrer la pièce. J’ai seize ans, et je viens de prendre de la MDMA pour la première fois.

Elle sera bientôt mon amie, ma compagne, ma porte de sortie vers un ailleurs halluciné. Je l’appellerai MD, puis D, et enfin Mandy ou Molly, ma bonne vielle copine.
 

A cet instant, je ne peux pas m’en douter, de la même manière que je ne sais pas ce qui m’attendra, au petit matin, cueillie par une première descente. Trop froid, trop chaud, le regard vitreux, l’esprit embrumé, un thé chaud et Portishead, dans un demi sommeil errant.

J’aurais pu trouver meilleure introduction à ce récit, et pourtant, cette première fois est capitale. C’est après elle que j’ai couru ensuite, persuadée que je pourrais en retrouver les effets, les impressions. Je me leurrais. J’attendais quelque chose qui ne viendrait pas, confrontée à une frustration devenue essentielle. Peu à peu, mon corps s’est habitué au cocktail chimique que je lui ai imposé, l’alphabet roulette russe de mon adolescence : C, D, E, LSD, S, K… lettres chimiques dont le souvenir me laisse espérer que tout cela ne fut qu’un rêve, un triste et délicieux rêve, me rejetant presque indemne sur le rivage du réel.  

 

 

La drogue, c’est compliqué d’en parler. On ne sait jamais quel ton adopter. Rationaliser rendrait l’expérience insipide, et le lyrisme trahirait ce que furent véritablement ces quelques années de ma vie. Je pourrais revenir sur toutes ces expériences incomparables qu’il m’a été donné de vivre, mais j’aurais l’air d’une prosélyte, et ce n’est pas mon propos ici. Bien sûr que j’ai aimé ça, à cheval sur un rêve, j’ai vu plus de couleurs que le monde n’en comporte, j’ai passé une nuit à marcher avec des amis dans une forêt hilare, j’ai vu le sol se tordre et me sourire, j’ai vu des lettres hébraïques en forme de cicatrices défiler sur mes bras, j’ai vu Nietzche en train de pleurer, j’ai vu des DJ envouter des foules, j’ai vu des serpents me sauter dessus, j’ai vu une beauté qui n’existe nulle part ailleurs, j’ai vu le soleil manger le visage d’un ami, j’ai vu la tête d'un bluesman se détacher d’une falaise à Majorque, j’ai senti l’énergie de l’univers se propager en moi et me magnifier. J’ai également vu l’ennui, le malheur, la destruction, la banalité de ces esprits modelés par les psychotropes. Je ne souhaite à personne de se tordre de douleur dans son lit, en pensant que son estomac est troué, de vomir du sang, de vider ses intestins dans un squat sans électricité ni eau courante, de ne plus se reconnaître dans un miroir, d’avoir les cuisses pleines de regrets, les nerfs qui tressautent à la moindre déconvenue. La liste pourrait être prolongée, mais à quoi bon ?

Entre épiphanies et larmes, ces quelques années furent riches. Alors oui, bien sûr, je regrette d'être allée à l'enterrement de mon arrière grand-mère en redescente de MD, et ce n'était très sympa de passer un dîner de famille sous LSD, de la même manière que j'aurais pu éviter de fumer de la coke avant d'aller en cours, ou bien de prendre de la mescaline la veille d'un gros contrôle. J'aurais pu m'en passer, et pourtant, je me dis que ça fait partie de moi. Ce n'était pas nécessaire, mais j'avais besoin d'explorer, quitte à m'y enfoncer un peu et m'égarer, ce petit monde enchanté.

 

 

Avec un peu de recul, j’essaie de comprendre les raisons qui m’ont poussées à me réfugier dans les paradis artificiels.

Mes parents ? Trop simple. En tous cas, jamais je n'ai pris leur argent pour acheter de la drogue. Soit je faisais la quête, et croyez-moi, les gens étaient généreux, soit je faisais des petits boulots. Plus sérieusement, je suis issue d’un milieu libéral. La drogue a toujours été là, même quand j’étais trop jeune pour la voir. Ce n’est pas insignifiant, une mère qui dit à sa fille de cinq ans « ne raconte jamais à la police que papa prend de la drogue ». J’ai vu mes frères et sœurs passer par là, et peut-être que l’admiration inconditionnelle que je leur portais s’est déplacée sur la drogue, comme l’attribut d’une identité familiale. Ils étaient beaux, ils étaient aimés, et je voulais leur ressembler. Ainsi, au lieu d’être dans une logique d’indépendance, j’étais dans une logique d’imitation, en quête d’une approbation implicite et indicible de la fratrie, d’où une certaine fierté et un profond besoin de reconnaissance. Chose qui, d'ailleurs, ne m'empêchait pas de lancer à tout bout de champ "Vous ne pouvez pas comprendre", chaque fois qu'on me faisait un reproche.

Prendre de la drogue était presque devenu un concours. Tout le monde ne parlait que de ça, de ce qu'il prenait, les soirées où il allait... pour être "dans le game", je voulais prouver que je n'étais pas une baltringue, que j'étais résistante. Ainsi, il m'arrivait de rester dans une rave, une boîte, même si je n'étais plus capable de tenir debout, parce que sniffer de l'éther en redescente de D et de C, ce n'est pas tip top. Quand j’étais défoncée, j’avais besoin de le montrer, je refusais d’en faire un secret. J’étais fière, au point de tenir un journal de bord, de compter avec délice les petites croix noires, inscrites sur mon calendrier, afin de garder une trace de toute prise de substance. J’avais l’impression d’avoir été initiée à genre de rite occulte, et j’allais constamment chercher chez ceux que je considérais comme mes pairs, un sentiment d’appartenance. Désir déçu, de quoi alimenter une frustration croissante.

 

 

J’assimilais également la drogue à un rite de passage. Selon moi, c’était une étape nécessaire. Pour mieux savourer mon indépendance future, il me fallait d’abord passer par cette étape, une auto-incarcération psychique. Je voyais d’ailleurs les dealers comme des passeurs. J’avais surnommé le mien Godot, et je le revois me demander, alors que je venais à peine de lui tendre un billet « Et alors, les études, ça avance ? ». Bref.

La prise de drogue en elle-même, pourrait être envisagée comme un simulacre de sexualité. C’était le sexe sans le sexe. Insérer une paille, donc un symbole phallique, dans son nez, et attendre qu’explose le plaisir, sous forme de poudre blanche, dans son cerveau, c’était faire l’amour tout seul. Un genre de masturbation chimique. Avec la drogue, j’avais l’illusion de contrôler et d’être contrôlée. La chose me rassurait. Il faut dire que j’ai connu la drogue avant le sexe. C’est un cas assez rare, m’a-t-on dit.  Et puis c’est par la drogue que j’ai perdu ma virginité, sans que ce ne soit véritablement voulu. Pendant longtemps, j’étais incapable de faire quoi que ce soit avec un garçon sans un « back up » artificiel, weed ou médocs. Bref, la drogue a toujours été étroitement liée, dans mon imaginaire, à la sexualité, mais une sexualité pour de faux, qui ne m’engagerait pas moi en tant que femme. Une sexualité qui joue à être du sexe, et une sexualité subie plus qu’assumée, une sexualité suppositoire, qu’on ferait passer avec un xanax. Une sexualité distanciée donc, et moins effrayante. Grâce à la drogue, je pouvais me protéger de ma féminité, de mes désirs, et puis, j’avais une excuse, pour me défiler si on m'accusait d'avoir des sentiments : « Dézo, on a ken, mais j’étais foncedée ». D’ailleurs, aujourd’hui, j’ai gardé une certaine dureté, de cette éducation sexuelle. Impossible de ressentir le moindre sentiment pour les hommes, et impossible d’exprimer de la tendresse, de l’affection. Passons.

La raison qui pourrait expliquer ma consommation de drogue demeure néanmoins identitaire. J’étais accro à l’esthétique de la drogue. Ce qui me plaisait tant, c’était ma propre image, celle d’une fille de dix-sept ans agenouillée au dessus de la cuvette des toilettes, une paille dans le nez. C’était beau, comme les rubans de fumée qui m’envoutaient, lorsque je fumais de la cocaïne. Il n’était pas rare que j’esthétise moi-même les scènes que je jouais. Souffler des bulles de savon, écouter telle musique, être avec telle personne, me donnait l’illusion d'incarner une héroïne dramatique. Avec un ami, nous avions l'habitude de nous déguiser avant de nous défoncer. Souvent, mes discours s’apparentaient aux péroraisons de personnages issus de la nouvelle vague. Mes lectures n’étaient pas non plus pour m’aider. Je lisais Wilde, Burroughs, Irvine Welsh… la Connaissance par Les Gouffres de Michaux a longtemps été mon livre de chevet. Un jour, mon ex, petit dealer sans sourire, m’avait dit « Si tu n’écoutais plus Iggy Pop, tu arrêterais la coke ». Pour moi, la drogue était une image, une construction littéraire, un assemblage de mots et d’idées, d’images, de sons. Une déréalité opérant une opération de déréalisation. J’étais perdue.

Mes déboires étaient intégrés à un récit identitaire, dont il m’arrive encore de me servir aujourd’hui, à des fins d'auto-promotion. Quand je dois me vendre, pour un travail, auprès de quelqu’un, je ressors la carte trash, comme une valeur ajoutée, comme si ça me rendait plus viable ou plus forte. En faisant ça, paradoxalement, si je trahis l’intensité et la beauté de mes souvenirs, que j’asservis mes expériences dans le seul but de me vendre, je ne fais que confirmer la nature identitaire de la drogue.

 

 

Justement, si j’ai pu mettre fin à ma consommation de drogues, ce n’est que grâce à la relecture de ce même récit identitaire. Un beau jour, j’ai eu vingt-deux ans, un job, de nouveaux amis, et j’ai jeté dans la Seine mon attirail de tox, tous mes petits totems.

Mes anciens amis ? Certains ont arrêté, d'autres ont continué, et je m'en suis détournée. Facebook me donne cependant de leurs nouvelles, me permet de garder un lien virtuel avec eux. Sur mon fil d'actualité, je vois encore les publications de mes anciens compagnons de fête. Il y a ceux qui sont resté dedans, qui publient des photos de leurs soirées, de leur petite routine inconséquente. Les yeux écarquillés, ils agrémentent les images de légendes énigmatiques, pour les initiés : "A balle de vitamine C", "The monkey is back" ou "Rhum colombien". Beaucoup sont partis à Berlin, écument le Berghain, les squats... l'un d'eux est devenu mannequin SM (en tous cas c'est ce que suggèrent ses photos). Il y a ceux qui perdent leur téléphone tous les week-ends, qui parfois envoient un message pour savoir si j'ai un plan kéta, un plan D ou C. Il y a ceux qui disparaissent. Il y a ceux qui n'ont pas changé, qu'on retrouve, dans les mêmes bars, à tenir des conversations hystériques et autocentrées. Il y a ceux qu'on croise, par hasard, et qui en un an semblent avoir vieilli, se sont creusés, font tapés. En deux minutes de small talk gênant, ils vous font culpabiliser de vous en être tiré. "T'as tellement de chance" se change en un leitmotiv accusateur. Ils tirent la queue du diable, vivent dans des collocs surpeuplées, ont fait avorter leur copine trois fois, et finissent toujours par vous demander un service, un job, de l'argent, un canapé pour une nuit, ou encore, d'héberger leur dealer. En vous rappelant toutes ces choses incroyables que vous avez vécues ensemble, ils jouent les sirènes, et cherchent à vous ramener vers leurs sphères... "juste une soirée, allez...t'as tellement changé... ". Quand on cède, on finit par le regretter, et ça nous conforte dans notre sevrage. Cet été, je suis tombée sur un ex. Il m'a proposé de passer une soirée "à l'ancienne" (comme la moutarde), chez moi. A part déblatérer des inepties, taper de la c et enfumer mon appart, il n'a pas su ranimer la magie d'antan. Quand il est parti en pleine nuit chercher je ne sais quoi, chez je ne sais qui, j'étais soulagée.

Pour souligner mon changement de vie, je me suis mise à vapoter, comme une parodie de mes rituels de droguée. J'ai également arrêté l'alcool. Pendant plusieurs mois, pour récupérer mes endorphines, j'ai couru, le matin. J'avais peur d'avoir égratigné mon cerveau, alors j'ai fait des exercices, de manière à stimuler ma mémoire et mes capacités de concentration. J'ai appris des poèmes par cœur, et j'ai écouté des conférences de Noam Chomsky, les yeux bandés, assise en tailleur au milieu de mon salon. Tout ceci peut sembler risible, et ça l'est, mais ça m'a permis d'exercer un peu ma volonté et ma ténacité. J'ai arrêté d'écouter de la techno, pour ressortir la musique que j'écoutais au lycée, rock, folk, punk et blues. Moody man et Laurent Garnier se sont vus remplacer par Dylan ou John Lee Hooker.  Je ne pense pas avoir perdu au change.

 

 

La fête a également nécessité une rééducation. Chez moi, la drogue était avant tout récréative. Il m'a fallu quelque temps avant de pouvoir sortir en boîte sans avoir peur de m'ennuyer, de ne pas tenir, de ne pas être cool (avec la drogue, la fête était devenue une performance, un masque social). Un gramme ou deux de n'importe quoi, et le pire rad devenait magique. Après la drogue, j'ai dû apprendre que la magie était en moi, en mes amis, et que je n'avais pas besoin d'un doudou psychique. J'ai redécouvert les joies de la piste de danse consciente. En revanche, pendant de longs mois, je ne suis pas sortie de chez moi, j'ai fui toutes les fêtes. D'un coup, j'étais redevenue la gamine associable du lycée, j'avais réactivé mes mécanismes d'auto-défense. Ce n'est qu'ensuite que ma sobriété est devenue ma meilleure alliée, une manière de me distinguer. Ce n'est pas parce qu'on est conscient qu'on est dans le contrôle. Quelques beats entraînants, et zou ! Cependant, j'admire ceux de mes amis qui ont un rapport adulte à la drogue. Consommer intelligemment est possible. Il faut savoir quand le faire, et avec qui. J'ai dû prendre une décision radicale, car mes habitudes étaient extrêmes, mais j'aurais préféré rester à un rythme de croisière. Un arrêt aussi brutal et sans appel trahit la peur de l'addiction. Il est possible de prendre de la drogue sans que ce ne soit un problème, et d'ici quelques années, je ne serais pas surprise de me voir ingérer ou inhaler une substance, à dose homéopathique.

Mes meilleurs amis ont arrêté la drogue en même temps que moi, chacune à son rythme, et pour des raisons différentes. Quand nous apprenons qu'un ami, qui ne prenait rien avant, s'est mis à la drogue, nous faisons en général la même remarque : "il ne va pas s'y mettre à 24 ans, la drogue, c'est un truc d'enfant, c'est pour les bébés". Dans notre imaginaire, la drogue, c'est le passé, c'est une réponse puérile au mal être. L'une d'elle m'a d'ailleurs confié : "Parfois, quand je regarde les gens autour de moi, je me dis : heureusement qu'ils ne savent pas. Je ne leur souhaite ni mes rêves, ni mes souvenirs". Finalement, nous avons choisi la vie, comme Renton (Trainspotting), Drew Barrymore ou Julian Casablancas. Nous avons choisi des sensations pures, à vif, nous avons accepté de nous ennuyer, parfois, de subir le quotidien, de travailler, devenir des êtres productifs. La drogue ne rend pas plus intéressant, plus fou, au contraire, elle banalise et atténue la force des choses, des gens. Alors oui, ça fait de la peine d'entendre une fille de vingt ans expliquer qu'elle ne consomme plus de drogues dures ni de médocs, mais il fallait faire un choix, et Drew Barrymore est quand même en meilleur état que Macaulay Culkin, non ?

 

 

Je m’en serais donc sortie avec quelques égratignures, un certain sens de la dérision, un petit côté "à l'ouest", et le sentiment d’avoir échappé à quelque chose d’à la fois futile, insipide et splendide. S’il m’arrive de sombrer dans une douce nostalgie, en voyant quelqu’un renifler un peu trop fort en sortant des toilettes, il me suffit de me rappeler qui je suis, qui je veux être, et qui je ne veux plus être. Et puis, le bonheur, ce n’est pas ça. La drogue nous plonge dans un état d’euphorie précaire, un jaillissement éphémère. Je préfère le Perrier aux speeds, le présent, le réel, à sa fuite.  

 

Par Juliette, 22 ans. 

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