Moi, Juliette, 22 ans, sex-addict repentie

Du plaisir à l’auto-destruction, il n’y a qu’un pas. Après avoir arrêté la drogue, Juliette a compensé avec le sexe, désincarné et à outrance. Aujourd’hui, elle en est revenue, et se livre dans ce récit, à mots découverts. Veni, Vedi, Vici, ça aussi.
27/02/2017

 

Asnières. Janvier 2013. 5h08. Je reprends enfin conscience. D’un coup j’ai mal. Quelqu’un s’agite au-dessus de moi, à l’intérieur de moi. Son souffle accélère. Il grogne une dernière fois, se retire et s’allonge, puis me tourne le dos, me laissant, médusée, baigner dans un magma d’incompréhension. Une brûlure se fait ressentir, entre mes cuisses, écartées sur le matelas où je suis étendue. Voilà, j’ai dix-huit ans et cinq semaines, et on vient de me dérober mon pucelage. Je suis trop ivre pour penser. Le troisième para de MDMA que j’ai ingurgité au cours de la nuit agite encore mes synapses. Machinalement, je me lève, sans un regard pour lui, dont j’ignore tout, jusqu’au nom, jusqu’au visage. Je cherche mes vêtements, à tâtons dans le noir, me rhabille et claque la porte de l’appartement. Dans le tramway, en route pour retrouver ma chambre de jeune fille, chez mes parents, je fais le pari risqué de ne plus jamais y repenser. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça, mais c’est arrivé. Je ne suis pas la seule, pas la première ni la dernière. On s’en remet. En rentrant, je prendrai une douche, j’avalerai un bol de céréales et j’irai me coucher en espérant ne pas me réveiller défoncée, mâchoire en vrille et pupilles enceintes. Pour l’instant, "La Jeune Fille et la Mort" de Schubert au bout des écouteurs, je me laisse bringuebaler par le roulis du tram. Mon histoire est somme toute banale. J’ai débarqué chez Régine, sous D, un type m’a embarquée chez lui, m’a fait boire, m’a allongée et m’a baisée, dans un demi-sommeil halluciné. Non, je ne pleurerai pas. A présent, je suis une femme, même si on ne m’a pas vraiment laissé le choix. Une femme par omission, en un sens. C’est ce qu’on dit, souvent, quand une fille perd sa virginité. Comme si c’était aux hommes de nous rendre femme, en nous pénétrant, comme si on ne pouvait pas le devenir indépendamment d’eux. Bref. J’ai beau être femme, je ne sens aucune différence, si ce n’est cette douleur, entre les lèvres de mon ventre. Shit Happens.

 

 

Là encore, j’aurais pu trouver meilleure introduction au récit qui va suivre, mais cette première fois a été décisive. Sans elle, ma vie sexuelle aurait sans doute été plus épanouie. Je n’ai jamais su si c’était un viol, un abus ou un accident, mais ce jour funeste m’aura, pendant longtemps, interdit tout plaisir charnel. Avant cet incident, je n’avais déjà pas une image très sereine des hommes et de leur désir. A onze ans, en vacances, j’ai échappé à un gang bang sur une plage abandonnée. A douze ans, aux scouts, un type m’a enfermée dans sa tente et s’est jeté sur moi. Par chance, j’ai pu m’enfuir à temps. A quatorze ans, un garçon du collège m’a forcé à lui faire une fellation. A dix-sept ans, un type a tenté de glisser sa main dans ma culotte, alors que je buvais l’eau d’une fontaine, dans un Paris désert, en plein mois d’aout.

 

Dans une certaine mesure, j’ai cumulé les coups d’un soir, les plans foireux, les histoires inconséquentes, comme pour me punir, ou me donner l’illusion de reprendre le contrôle sur le traumatisme. En vérité, toutes les fois suivantes pourraient se résumer à une chose : me violer, de manière consciente, m’imposer un long viol à répétitions, en m’offrant à des hommes que je n’avais pas choisi. Bienvenu dans les affres de la boulimie sexuelle. On se remplit, et on se vide, coupable, entre trop plein et frustration éternelle.

 

"De mes dix-huit à mes vingt-deux ans, il y en aura eu quarante-trois. C’est trop, n’est-ce pas ?"
 

Après avoir arrêté la drogue, j’ai cherché, inconsciemment, un substitut. Quelque chose qui puisse, naturellement, me faire retrouver le « rush » d’adrénaline de mes « highs » antérieurs. Une nouvelle addiction, en quelque sorte. Une sexualité débridée n’était pourtant pas l’évidence. Depuis le jour où j’ai perdu ma virginité, impossible de m’ouvrir au plaisir, de lâcher prise à cent pour cent. Toujours un petit côté désagréable, une douleur. J’ai toujours envié mes amies pour ça, d’ailleurs, celles qui me racontaient leurs nuits d’extase abandonnée, dans les bras d’un garçon qu’elles aimaient, ou en tous cas, toléraient. Comment, alors, expliquer la présence de ces quarante-trois noms, sur la dernière page de mon journal intime. De mes dix-huit à mes vingt-deux ans, il y en aura eu quarante-trois. C’est trop, n’est-ce pas ? Je n’ai pas pu tous les aimer, je n’ai pas pu tous les désirer. Beaucoup de noms ne m’évoquent rien, je suis incapable d’y associer un visage, une odeur, un lieu, un jour. Ils flottent dans une atemporalité, une indétermination angoissante. Le pire, c’est que je sais que j’en ai oublié. L’autre jour, j’ai reçu un texto d’un garçon, qui souhaitait me revoir. Quand je lui ai demandé si nous nous étions déjà vus, il m’a répondu qu’il était venu chez moi, quatre ans auparavant, m’a décrit mon appartement. D’après lui, nous n’avions pas fait que parler. Je n’ai pas pu m’empêcher d’envoyer un texto un peu sec, pour lui dire que j’aimais ma nouvelle vie, que je refusais de revoir qui que ce soit. Aujourd’hui, je suis sage, je suis saine, je retrouve un semblant de pureté. Fini de me faire retourner par n’importe qui, sans fin et sans finalité. Je suis abstinente, et ce n’est pas plus mal. Avec le prochain, je refuse de reproduire le même schéma.

 

 

Inutile de dire que Tinder et Happn ont été deux outils indispensables, à l’aube de ma sexualité. J’aurais bien profité de l’ubérisation du sexe. En un clic, une brève présentation et deux jeux de mots à peine suggestifs, un type pouvait débarquer chez moi dans l’heure, ou m’envoyer un uber pour que je le retrouve chez lui. Pas d’attache, aucune assurance de se revoir, aucune conséquence. Je me faisais croire que c’était confortable, que ce n’était pas triste, mais simplement un dispositif, en phase avec l’époque, un dispositif complémentaire au réel. Résultat, je ne rencontrai les hommes plus que comme ça. J’ai d’ailleurs cru un instant que Tinder serait mon dealer d’amants. Un service rapide, discret et efficace. Pourquoi s’embêter à draguer ? Le problème, avec ces applications, c’est qu’on se retrouve face à un nouveau phénomène, le fast sexe. Comme au McDo, on a l’impression d’être repu, mais on se sent vide. Bien sûr, comme pour tout, il y a du bon et du moins bon. Au moins, j’aurais rencontré des hommes plutôt singuliers : un ancien rabbin israélien reconvertit dans la mode, un doctorant à l’ENS en physique quantique, des journalistes, un astrologue, le guitariste d’un groupe à la mode, un peintre défraîchi de quarante-cinq ans, un designer de jeux vidéo underground. Pourtant, il m’est souvent arrivé de me demander « à quoi bon ? ». Pourquoi m’imposer ça ? Pourquoi me laisser faire par un vieux type à queue de cheval ? Parce que je n’avais rien d’autre, pour combler un vide fondamental, sans doute.

 

"Les types me traitaient comme une catin, une femme encore virtuelle, et je n’avais aucune considération pour eux."
 

Je n’étais pas naïve. Je savais exactement ce que je faisais. Il est possible que je sois devenue accro au frisson, celui qui me saisissait en ouvrant la porte de ma studette. L’inconnu m’était livré, tout cuit, sur mon paillasson. Parfois, c’était moi qui débarquais, sur un coup de tête. Un jour, j’ai séché un cours pour aller chez un mec dont je n’avais reçu qu’une vague adresse. Dans le métro, je frémissais, ne sachant pas à quoi m’attendre, s’il serait chez lui. J’envisageais mille scénarios, trépignais… il était là mon romantisme. Je savais pertinemment que j’allais conclure, mais me demandais comment. De ce côté-là, d’ailleurs, j’ai eu quelques surprises. Jamais je n’aurais imaginé passer une nuit, déguisée en pute japonaise, avec un inconnu, à me balader dans les rues de Paris. Lui portait mon costume de crocodile. Je dois avouer que nous avions de sacrées dégaines. Trois semaines après cette heureuse aventure, il m’a envoyé un texto, un mardi matin, vers neuf heures, pour me proposer de l’accompagner dans un club échangiste, à Pigalle, qui ouvrait une demi-heure plus tard. J’ai dû décliner son offre, étant réquisitionnée au bureau.

L’irrespect était mutuel. Les types me traitaient comme une catin, une femme encore virtuelle, et je n’avais aucune considération pour eux. Je faisais ce que j’avais à faire, eux de même, et ils ne restaient pas souvent dormir. Tout ça manquait de tendresse, si bien que je me retrouvais souvent, à deux heures du matin, en nuisette, Stand By Me dans les oreilles, à ravaler mon amertume sous une douche bien chaude, en guise de réconfort.

 

 

Et puis, l’écrit, c’est mon fort. Plutôt que de séduire dans un bar bondé, mal à l’aise, je jouais, je menais la danse, à base de jeux de mots, de punchlines et d’obscénités cryptées. Pour un quadra qui bosse dans la musique, je savais qu’une phrase comme « Je connais une femme qui se tapait Farid Al Atrache » ou « Tu as déjà fait l’amour en écoutant Iron Butterfly ? » allait capter l’attention de ma cible. De référence snobinarde en sujets de niches, sublimés par une sexualisation constante, j’avançais mes pions, pianotant à toute vitesse sur le clavier de mon téléphone. J’étais persuadé que je n’aurais pas su séduire autrement.

C’est sans doute le moment de parler de dégradation. Je n’ai pas été très douce, avec moi-même. Certains de mes choix auraient pu être évités. Je n’avais pas besoin de sucer un mec, juste parce que je me trouvais chez lui. Et pourquoi m’être livrée à ce plan à trois absurde, juste pour contenter un homme que je pensais aimer, et qui m’a jetée trois jours plus tard ? Ce n’était pas nécessaire de me rendre à l’autre bout de la ville pour me faire retourner, en dix minutes, par un homme peu ragoutant. Enfin, comment ais-je pu coucher avec cinq mecs différents pendant le seul mois de ma vie qui aura ressemblé à un simulacre de vie de couple ? Il m’aura fallu du temps avant d’exercer mon libre arbitre, en matière de sexualité. Petit à petit, j’ai appris à grandir avec le manque affectif, et le besoin compulsif d’être pleine, pleine d’un autre à défaut d’être pleine de moi. J’ai rationnalisé la chose, suis devenue peut-être plus cynique, tout en prétendant tomber amoureuse de tous les garçons que je rencontre.

 

"La prochaine fois que je ferai l’amour, mes hanches seront habitées."
 

Un ami m’a dit que j’avais une sexualité hygiénique. Il disait que je ne faisais l’amour que pour entretenir la machine. Je ne pense pas que ce soit vrai. Bien sûr, je n’ai jamais été fleur bleue. Oui, je couche sans sentiment, mais ce n’est pas uniquement par amour du sport. Quand je regarde cette liste, avec tous ces noms, certains ont compté. Certains, j’ai failli les aimer. D’autres sont des amis, l’étaient avant et le sont restés ensuite. C’est pratique, le compagnonnage de drap.

 

Seulement, voilà, un jour, j’ai osé aspirer à autre chose. Du blues dans les oreilles, j’ai fait un vœu de chasteté. Plus rien jusqu’au prochain. Plus rien jusqu’à rencontrer quelqu’un, par les voies du hasard, quelqu’un dont je n’aurais pas vu la photo au préalable. Si je rougis, si je doute, que ça met du temps, que ce n’est pas simple, au moins, je m’abandonnerai à la volonté d’un autre, par effet de ma propre volonté. Une cure de cul, et le plaisir viendra plus tard.

 

 

Je ne veux plus être un trou. Avant de perdre ma virginité, j’étais pleine. Après, c’est comme si je n’étais plus qu’un orifice horrifié, ou indifférent, au mieux. En anglais, on dirait : “from a whole to a hole”. D’ailleurs, pourquoi dire que j’ai perdu ma virginité ? Pourquoi parler de perte ? N’ai-je pas gagné quelque chose ? Les circonstances n’étaient pas idéales, certes, mais j’ai gagné, gagné l’accès à un nouveau royaume terrestre, celui du plaisir charnel. La prochaine fois que je ferai l’amour, mes hanches seront habitées. Ce ne sera pas en vain. Je ne simulerai pas. Peut-être suis-je en train de me leurrer, mais j’ai foi en Bacchus. Avec un peu de chance, l’excès de frustration engendrera chez moi un désir à nul autre pareil. Eros salvateur, j’y crois, j’y crois de tout cœur. 

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