Moi, partielophobe

Chaque année, à la même période, quand les partiels pointent leur nez, Virginia voit le monde s'écrouler. Au programme : stress, bouffées d'angoisse et crise existentielle.
08/05/2018

 

 

Pour la sixième fois de ma vie, j'entre avec joie dans cette fantastique période des partiels. Après avoir redoublé ma première année, je suis aujourd'hui en L2 d’Histoire de l’art dans la prestigieuse et réactionnaire Université de la Sorbonne. Empêtrée dans un perpétuel sentiment d’échec, je vous livre mes ressentis sur cette période de torture physique et mentale que je m'inflige avec l'application zelée d'un bourreau professionnel.

 

 

En effet, les quelques memes humoristiques, les conversations entre étudiants du genre « les partiels ? Mouais, je vise un petit dix et toi ? » ou encore les témoignages nostalgiques de rescapés de l’université en plein syndrome de Stockholm ne reflètent pas suffisamment à mon avis la réalité des examens. Je vous préviens, si j’entends une fois encore quelqu’un me dire « tu verras, tu regretteras cette période, tu apprends des choses formidables », je lui enfonce mon tipp-ex dans la jugulaire.

 

 

En faisant le tri dans les vagues souvenirs de ce périple psychologique (car la magie perverse des partiels réside dans la capacité d’oublier toutes les souffrances subies à la seconde où la dernière épreuve s’achève), voici comment se déroule une journée de révision type.

 

9h00 : Je me réveille, je me lave, je remets le vieux t-shirt qui me sert de pyjama depuis beaucoup trop longtemps. Je retourne dans mon lit. Pensive et dépitée par ma misérable existence, je reste en position fœtale.

 

12h00 : Un regain d’espoir traverse mon corps, je me dis que je vais y arriver, il ne faut pas baisser les bras ! Je me fixe des objectifs pour la journée qui n’ont aucun sens : « si j’apprends tout le CM d’art médiéval cette après-midi je suis encore dans les temps pour le reste de mes révisions. Ça va, il n’y a que 98 pages, et puis je lirai en diagonale ».

 

12h15 : Je fonds en larmes. J’entre dans une bonne grosse phase de dépréciation de ma personne. Je réalise l’absurdité de mon programme et je regrette tout le temps passé à procrastiner ces trois derniers mois. J’ai des flash-backs au ralenti de moi sirotant un Spritz avec insouciance ou regardant des séries Netflix. Bien qu’en réalité je travaille. Mais entre les exposés (et en histoire de l’art les exposées ne sont pas de la rigolade), les devoirs à rendre, les bouquins, je ne comprends pas comment les autres s’organisent pour préparer en plus de cela les examens de fin de semestre. Ainsi, pendant ces moments où je me dévalorise, toute ce qui me qualifie appartient de près ou de loin au champ lexical de la matière fécale. Et une question agite sans cesse mon esprit : « qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ma vie ? ».

 

16h00 : Le moral est vaguement de retour. J’ai fait un millième de ce que je devais faire mais je suis toutefois sur une bonne lancée.

 

19h35 : Je fais une pause. Je vais sur Youtube pour assouvir une envie qui ne me vient qu’en période de partiels : regarder des vidéos d’organisation pour la fac avec une préférence pour les tutos de Bullet Journal. Je consomme ce genre de vidéos d’astuces comme de la pornographie, c’est-à-dire subrepticement, en solitaire et en navigation privée. Je me dis toujours que je ferai aussi bien qu’eux au prochain semestre.

 

20h00 : Je déverse égoïstement pendant des heures mon mal-être et mes regrets sur mes proches qui subissent perpétuellement le même récit à chaque épisode de déprime. « Il y a trop de choses à apprendre », « j’aurais dû m’y prendre plus tôt », « je travaille tout le temps et ça ne suffit jamais », « de toute façon je suis nulle », etc., etc., etc.,

 

Bilan de la journée : je me suis plus battue contre moi-même et auto-flagellée que je n’ai travaillé de façon efficace.

 

 

La propension des étudiants à se mettre la pression est absolument terrible. Le souffle coupé, la gorge serrée, le ventre noué, je suis effrayée par la surabondance de dates, de mots nouveaux, de phrases, de théories et de concepts qu’il faut retenir. Plus rien n’a de sens, je ne veux plus rien apprendre. C'est la débâcle totale ! Franchement, à quoi bon ?! Je me révolte. Une bonne centaine de pages en moyenne à retenir pour une épreuve de deux heures qui traite seulement du petit b du grand A du grand II de la séance 7 ? Sérieusement ? Nous ne sommes jugés que sur notre capacité à ingurgiter ou non des connaissances sans les comprendre et à construire des phrases grammaticalement correctes. Je m'emporte. J’imagine que c’est une technique imparable pour trier bon nombre d’étudiants dyslexiques ou issus des filières professionnelles. Le tri sélectif silencieux, le tamis social !

 

En 2018, les étudiants luttent contre la sélection à l’université, à juste titre à mon sens. En plus de cela, il me semble important d’évoquer l’insidieux tri qui s’opère déjà au sein des cursus universitaires. Les plus sociables, les plus débrouillards, les plus armés psychologiquement, les plus à l’abri du besoin s’en sortent toujours. Si l’accès à l’université est relativement facile, c’est une lutte de tous les instants pour y faire sa place et y rester. Je me sens seule. J’ai le sentiment constant d’être médiocre, indésirable et qu’à tout moment je pourrai me faire éjecter du système. Le pire de tout c’est la culpabilité. Car, je n’ai pas besoin d’un job étudiant usant et avilissant pour financer mes études, je n’habite pas excessivement loin de la fac, je n’ai pas de difficulté particulière, mis à part un rythme de lecture d’une lenteur sans nom. Je suis privilégiée donc tout bonnement détestable.

 

 

J’ai quelques amis que j’aime beaucoup. Toutefois, je me surprends souvent à envier de loin les grandes bandes d’amis. Je fantasme sur leur vie. Ils ont l’air d’avoir trouvé une dynamique harmonieuse entre écumer les bibliothèques la journée et fréquenter les terrasses à l’Happy Hour pour « se faire une petite bière entre deux révisions ». Je les hais ! Mais je me demande quand même si en rentrant le soir eux aussi ont des crises de larmes en pensant au travail à faire. Cette crise où tu n’articules plus, tu ne respires plus, où tu essuies avec la paume de la main ta khnouna [la morve en arabe]. C’est fort probable. Vu le nombre d’yeux rouges et de regards vitreux qu’on peut croiser dans les couloirs, on se croirait presque à une soirée de fuck boys sous lean dans le 16ème arrondissement [ceci est un pléonasme]. Pour ma part, j’ai les lèvres pâles, les joues creusées, une forêt dense qui pousse sur ma tête et je me déplace tel un ectoplasme vêtu de robes informes (mais très confortables) dont les coloris varient du noir au bleu marine, pour dire sans grande nuance ni variété.

 

 

Bon, vous constaterez que je ne détiens aucune des clés efficaces qui mènent à la réussite universitaire. Alors pour d’éviter de finir comme moi, cette loque humaine anéantie par le stress et la haine de soi, faites juste l’exact opposé de ce que je fais chaque semestre. Ah ! Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que j'arrive après cette usure mentale, à décrocher la moyenne juste mais la moyenne quand même. Et puis vous verrez, vous regretterez cette période, vous apprenez des choses formidables !

 

Force et courage à tous !

 

Par Virginia Quadjovie.

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