Twenty talent : Lélia Pastor "I'll be your mirror"

Dans ses œuvres où s'entrecroisent photographie, peinture et vidéo-projection, Lélia Pastor, 21 ans, interroge notre pulsion scopique et le grand jeu des masques sociaux que nous impose notre époque. Une Twenty ultra-talentueuse à surveiller de près !
14/11/2017

Parler de mon travail n’a jamais été chose facile : c’est par le biais de mes productions que je m’exprime. Plus j'avance dans mes travaux, plus je comprends que le conflit qui oppose l'identité intime de l'Homme à sa représentation sociale est ce qui m'intéresse le plus.

 

La société nous force à surveiller la qualité de notre image, à gérer ce que les autres voient de nous via les tout-puissants réseaux sociaux. Cette image, on la contrôle de mieux en mieux ; les logiciels de retouche simplifiés se démocratisent. Il est désormais possible pour tous de modifier une image de soi, jusqu'à la pure et simple falsification.

 

C’est comme si l’homme cherchait toujours à toucher ce qu’il ne pourra jamais atteindre, à être ce qu’il n’est pas. Cette quête perpétuelle qui le pousse à envisager et dévisager son semblable et lui-même me fascine et m'interpelle : qu'est-ce qui définit l'homme dans son rapport à lui-même et à l'autre ? Quelle est la relation existante entre notre moi intime et le reste du monde ? Quelles interfaces utilisons-nous pour communiquer et tenir notre place dans une sphère sociale aussi tyrannique dans ses exigences que virtuellement impalpable et dépourvue d'incarnation tangible?

 

Les masques sociaux ont toujours existé, mais ce sont les réseaux sociaux qui nous les ont rendus indispensables.

 

Dans Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux « self » (le « moi »), Donald Winnicott, célèbre psychanalyste du 20ème siècle spécialisé dans le développement de l'enfant, parle de cette aptitude à s’adapter à l’autre en masquant son vrai « self » derrière son faux « self ». Une théorie qui s’applique à l'évidence, aujourd’hui, aux réseaux sociaux, qui met en lumière cet usage systématique du masque, du recto et du verso, et qui constitue un aspect essentiel de mon travail.

 

Mes photos expriment la solitude humaine.

 

Avec ma série Masques réalisée en 2016, j’explore le concept du masque en photographie. Le leitmotiv culturel du masque est plus tard lié techniquement par Carl Gustave Jung au concept de Persona : Jung élabore en 1920 ce terme pour évoquer la part de la personnalité qui organise le rapport de l’individu à la société - la manière dont chacun incarne un personnage socialement prédéfini pour tenir son rôle social.

 

Souvent empreintes d’une présence physique étrange, mes photos argentiques sont marquées par un fort contraste du noir et du blanc reflétant l’idée d’un recto et d’un verso, d’une partie éclairée et d’une autre sombre, cachée.

 

Profil 2015 Série Masques Photographie argentique Encre, papier 20 x 30 cm

 

 

Face à face 2015 Série Masques Photographie argentique Encre, papier 20 x 30 cm

 

 

Ce qui m’a donc intéressée, notamment à travers la première photo Profil de ma série, était ce jeu entre le réel et l’invention, le but étant d’offrir un « self » volontairement stimulant par son incomplétude et son mystère, image destinée tant à révéler qu’à masquer.

 

Puis, poussant ma réflexion sur l’abstraction, j'ai décidé de m’affranchir du médium photographique pour m’éloigner davantage encore du réel. Je réalise alors plusieurs peintures sur la thématique du masque, profitant du degré supérieur de liberté que m’offre la plasticité de ce support, plus capable que la photographie d’explorer la complexité du « moi » intérieur.

 

 

Séduction sur internet 2017 Huile sur toile Peinture à l’huile, acrylique, fusain, pastel, bombe, plastique 100 x 100 cm

 

 

Recourant à des techniques mixtes, j'ai tenté de restituer la richesse et les doutes du « moi » intime, de traduire les conflits qui l’opposent au monde extérieur, par et pour lequel on ne peut se définir qu’en fournissant toujours plus de nouvelles images.

 

Dans ce contexte contemporain où l’on ne peut pas exister sans produire un flux constant d’images de soi-même, la difficulté de développer une vie intérieure est grande et engendre doutes, lutte et douleur.

 

S’adapter à la société : une nécessité qui remplit toute la première partie de la vie humaine. Ma réflexion sur notre société, qui favorise toujours davantage notre isolement physique tout en multipliant nos capacités de connexions virtuelles, fait du masque l'une des pièces maîtresses de mon travail.

 

La fenêtre ouverte 2017 Huile sur toile Peinture à l'huile, acylique, bombe, fusain 80 x 80 cm

 

Le but de mon travail pictural : rendre compte des rapports complexes qui unissent l’intériorité du psychisme et ses interactions avec le monde extérieur. Un monde où le charnel cède peu à peu la place au virtuel, et où la définition d’une identité sociale passe par des couches d’interfaces et de filtres diversement sophistiqués.

 

Je restitue cette complexité inter-relationnelle par mes multiples couches de peintures et mes techniques mixtes, allant du pastel gras au crayon, de la peinture à l’huile à l’acrylique, la gouache, la bombe… C’est en jouant avec les transparences et les matières que je parviens à créer une unité. Mes peintures sont une accumulation de couches, dont certaines sont cachées par d’autres, et d’autres révélées par certaines – un peu comme les hommes, en fait !

 

La boîte noire 2017 Huile sur toile Peinture à l’huile, acrylique, fusain, pastel, bombe 100 x 100 cm

 

Cette quête de téléprésence électronique permanente, réinterprétation abstraite de la vie charnelle, que semble poursuivre bon nombre d’usagers des réseaux sociaux, m’a poussé à traiter cette abstraction par le biais de la vidéoprojection. Je me lance dans un nouvelle expérimentation : la projection de mes peintures sur des modèles humains, puis la capture de cette image par la photographie.

 

Dans cette série de photos numériques, j’ai lié les paysages de l’univers intérieur au réel charnel. En projetant mes œuvres picturales au moyen d’un vidéoprojecteur sur des modèles, je photographie les nouvelles images ainsi obtenues, mélange de la plasticité fantasmatique de la peinture et de la matérialité du modèle humain photographié.

 

 

Projections d'amour 2017 Photographie numérique, Encre, papier 40 x 40 cm

 

En continuité avec ma précédente série, je joue avec la transparence et l’opacité des différentes couches composant mes photographies. L’adolescence est une période tumultueuse où pour grandir il faut se chercher et s'égarer.

 

L’adolescente 2017 Photographie numérique Encre, papier 30 x 30 cm

 

 

The Eye 2017 Photographie numérique Encre, papier 30 x 30 cm

 

Je conçois mon art comme une quête de sens, une quête de vérité, relative, car étant la mienne propre, mais peut-être aussi l'expression d'un sentiment d'une interrogation plus générale. En interrogeant le spectateur sur son identité et ses liens sociaux, les concepts d’aliénation et de fusion, j'aide à appréhender la complexité, la mutabilité et le paradoxe du monde contemporain.

 

Son instagram : https://www.instagram.com/lelia.pastor

Pour contacter Lélia : LeliaPastor75@gmail.com

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