Ma quête de perfection

Peut-on quantifier la valeur d'un être humain ? Doit-on être parfait pour mériter d'être aimé ? Une Twenty a tenté de répondre à toutes ces questions à travers une nouvelle cruelle de vérité sur les nouvelles équations amoureuses des Twenty !
12/10/2017

 

 

94%

 

Elle a attrapé sa veste sur la chaise de l’entrée et claqué la porte derrière elle. Maintenant qu’elle est partie, le réveiller ou pas n’a plus grande d’importance. Dehors, le soleil matinal brule ses paupières. Elle s’arrête, s'assoit par terre et sort un carnet dont la couverture jaune est recouverte de gribouillis. A l’encre noire, elle écrit la date du jour en caractères épais. Un nom en face et un chiffre dessous : 42%. Elle se dit en souriant qu’elle les évalue de plus en plus précisément. Des centres d’intérêt communs valent 5% chacun. 10% supplémentaires pour les quelques rares grands amateurs de pissenlits. Travail intéressant : +5%. Veut des enfants : -15%. Elle soupire bruyamment. Ca fait huit ans qu’elle cherche les fameux 100%.

 

 

Elle se lève, se dirige vers un abribus transparent au banc défoncé. Un homme lui sourit depuis sa publicité pour dentifrice. A combien seraient-ils compatibles ? Elle lui trouve un air imbécile : -20% d’office. Au volant d’une voiture, un vieillard s’impatiente, appuie rageusement sur le bouton rond de son autoradio. Colérique : -5%. Un bus s’arrête , le 21 direction stade Charlety. Le chauffeur a l’air de belle humeur. Des cheveux foncés, déjà parsemés de quelques mèches argentées, des lunettes à moutures épaisses qui encadrent des yeux rieurs et une gourmette dorée, attachée au poignet. Il lui rappelle Maurice. Maurice et ses blagues matinales, Maurice et sa voix rassurante. Maurice et ses trop justes 94%. Six petits points manquants. Six malheureux points qui l’ont obligée à partir. Un jour comme ça, comme rien, elle lui a dit que c’était fini. Ciao, la tête haute. Quand elle lui a parlé pour la première fois du test qu’elle avait fait chez une amie de sa mère, il a ri. Cet imbécile n’a pas compris l’importance qu’il y avait à ce qu’ils soient parfaits. En saisissant à quel degré de sérieux elle l’avait pris, il l’a regardée avec un air de mépris qu’elle ne lui avait encore jamais vu. Elle en aurait chialé.

 

 

Elle a failli raté son arrêt, descend rapidement et prend le boulevard Saint-Jacques. Elle change d’avis, n’ira pas travailler aujourd’hui. De toute façon elle n’arrive plus jamais à se concentrer, l’esprit embrumé par des chiffres et par des stratégies. A peine assise à la terrasse ensoleillée d’un café, le serveur surgit. Il sourit, passe un coup d’éponge sur la table de bois. Avenant : +3%. Soigneux: +2%. C’est pas ça qui les fera arriver à 100. Elle commande un thé vert et un croissant puis ressort son carnet. Elle est prise de vertiges devant cette suite de noms, accolés à des chiffres toujours insuffisants. Au début elle les rencontrait par hasard ces gars là, mais ce n’était pas concluant. Alors elle s’est inscrite sut un site internet, un de ceux très bien fait où on peut faire des recherches par critères. On ne lui fera pas croire qu’ils n’ont été crées que pour elle. Mais même avec tout ça elle n’arrive pas à dépasser Maurice. Maurice et ses blagues matinales, Maurice et sa voix rassurante. Maurice et ses trop justes 94%. Elle veut faire mieux, elle y met toutes ses forces.

 

 

A chaque fois, ça lui fait mal jusqu’aux os de ne pas être la fille qu’il faut. Pas assez jolie surement, pas assez interessante probablement. Pas assez jeune, pas assez mince, pas assez rigolote. Au fond elle les comprend. Le serveur revient, cette fois pressé : « Ca fera six euros Madame ».

 

 

Elle se fige. Comment sait-il ? Elle tremble - six pour-cent ? C’est donc marqué sur sa figure, cet échec cuisant ? Elle se lève brusquement, détale sans même penser à attraper son sac à main. Le garçon de café la rattrape en quelques enjambées, interloqué de l’avoir faite pleurer. Alors elle agrippe son bras, se tient à lui comme à une bouée. Elle gémit, tente de parler. Sa voix est déformée par les larmes. « 94%. 94%. 94%. »

 

 

Par Laetitia Drevet

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